Aubin Ploguen chargea tranquillement Pinson sur son épaule, et continua
sa route dans la direction du camp.
Il eût semblé, à voir la figure si parfaitement calme du chouan, que
rien ne s'était passé de grave.
--Si ce n'est pas son père, quel est _son_ nom? qui est-_il_?
Et il ajoutait à voix basse:
--Je connais _sa_ voix pourtant...
Cette simple circonstance renversait tous les plans du brave Aubin. Quel
autre homme que M. Grégoire aurait pu vouloir enlever Fernande?
Mais il avait beau tourner et retourner cette question dans sa cervelle,
il n'arrivait pas à trouver quelque chose de satisfaisant.
Quand il parvint au campement des Vendéens, il étendit Pinson sur un lit
de fougères, et attendit avec impatience le retour de la Pâlotte.
Ce rude Breton comprenait dans sa naïveté première que la jeune fille
avait surtout besoin des secours d'une femme.
--Ah! te voilà, mon Aubin, dit le marquis en apercevant son fidèle
serviteur; qu'étais-tu donc devenu?
--Maître, j'ai porté dans mes bras, jusqu'ici... le petit Pinson... vous
savez?... le dernier fils au Gouësnon?
En faisant cette réponse, Aubin Ploguen ne perdait pas de vue son
maître. Il semblait guetter en lui une émotion ou une gêne.
En effet, Jean rougit légèrement quand il entendit prononcer le nom de
Pinson.
--Pauvre petit! continua Aubin... c'est faible et délicat... délicat
comme une femme!... Ce n'est pas fait comme nous, pour la grande vie
sans toits, pleine de luttes et de fatigues.
Jean cherchait à comprendre si Aubin mettait une intention dans ses
paroles, mais le visage du serviteur restait impassible. Ses yeux
regardaient dans le vague.
Il reprit, plus bas:
--Vous ne savez pas l'idée qui m'est venue, maître? J'ai pensé que ce
devait être une femme.
--Une femme!
--Pourquoi pas? Gouësnon peut bien avoir une fille vaillante et résolue,
comme si elle était un garçon. Est-ce que nos gars de Bretagne n'en
avaient pas beaucoup comme cela pendant les grandes guerres?
--Mais c'est impossible!
--Impossible! Oh! non, maître. L'avez-vous bien regardé, cet enfant?
Jean éprouva une gêne cachée; il ne se rendait pas compte de ce qu'il
éprouvait.
--Oui, je l'ai regardé, murmura-t-il.
Je l'ai regardé deux fois... quand j'étais près de lui avant la
bataille, et quand il est venu à mon secours au milieu des balles... Je
l'ai regardé et je me suis souvenu... ce que je tâche d'oublier!
Il y eut un court silence.
Évidemment Aubin Ploguen avait son projet. Il voulait le faire réussir.
En toute autre circonstance, il eût quitté son maître, car il le
connaissait trop pour ne pas sentir que Jean, le coeur tout entier à ses
souvenirs, avait besoin de solitude. Mais il continua:
--Je vous disais donc, maître: Pinson est une femme, j'en jurerais! et
d'ailleurs... c'est mon opinion; mais quand j'y songe, je pense qu'il ne
peut pas être au Gouësnon, c'est une de la ville.
--Aubin!
--Oh! de la ville!... Je ne crois pas me tromper. Les mains sont trop
fines et les pieds trop petits pour être les mains et les pieds d'une
paysanne. Puis... elle cache ses cheveux noirs sous sa perruque blonde,
et voilà une idée qui ne serait jamais venue à une femme de la campagne.
--Va-t'en, va-t'en, Aubin, laisse-moi, s'écria Jean, bouleversé. Par
pitié, mon vieil ami, va-t'en!... Tu ne sais pas combien tu me fais
souffrir! Tu ne sais pas... non, tu ne peux pas savoir!
Aubin contempla son maître, et un sourire triste effleura sa lèvre:
--Comme il l'aime! pensa-t-il, et comme il est malheureux!
Il sortit de la hutte.
Resté seul, Jean laissa tomber sa tête entre ses mains, et éclata en
sanglots.
--Ah! je suis faible et je suis lâche! s'écria-t-il... Pauvre Aubin!
s'il savait combien il m'a torturé! Est-ce que je ne sais pas qui se
cache sous le nom de Pinson, et depuis le premier jour? Est-ce que je
pouvais ne pas la reconnaître, est-ce que je ne savais pas que c'était
elle, elle, ma bien-aimée?
J'espérais pouvoir me mentir à moi-même, et trahir mon devoir! J'étais
fou! Fernande, nom adoré, image chérie, je t'avais reconnue, et je
forçais mes yeux à ne te pas regarder! car il me semblait ainsi ne pas
manquer à ce que je devais. Mais comme je te regardais, de loin! comme
je me glissais souvent sur tes pas, pour apercevoir un instant l'ombre
de ton corps au milieu du chemin!
Il s'arrêta, puis, reprenant, pensif:
--Pourquoi m'a-t-il dit tout cela? Craint-il donc que je trahisse mon
devoir et a-t-il voulu me rappeler à moi-même?
Aubin Ploguen n'avait pas laissé deviner à son maître sa pensée intime.
Non, il ne voulait pas le rappeler à son devoir. Ce qu'il voulait, au
contraire, c'était de rendre encore un peu de joie à ce pauvre déshérité
du coeur.
Il avait un plan, ce brave Breton, nous le savons, et quand nous le
verrons, nous serons obligés de reconnaître qu'il ne manquait pas
d'habileté.
Jean-Nu-Pieds sortit à son tour de la salle, comme Aubin quelques
instants auparavant.
Devant la hutte s'élevait une clairière; deux sentiers, au nord et au
sud, se perdaient dans la feuillée: puis, partout, la forêt, avec son
imposante masse verte, et les arceaux de lierre et de chèvrefeuille.
Jean allait droit devant lui. Il se dirigeait vers le campement où
logeaient la Pâlotte, Jacqueline et Pinson.
Mais tout à coup il s'arrêta un peu interdit. Il avait vu Pinson quitter
à pas lents la clairière et s'engager dans un des sentiers.
Aucun bruit ne se faisait entendre; les chouans, fatigués par cette rude
journée de combat, dormaient profondément. C'était le silence et presque
la solitude.
Fernande suivait lentement le petit sentier. Elle venait de s'éveiller
et de sortir de ce rêve, de cet évanouissement où l'avait jetée la
brusque attaque dont elle venait d'être l'objet. Sa poitrine oppressée
avait peine à respirer l'air de la nuit. Elle se leva pour marcher..
Jean s'avançait derrière elle, se dissimulant avec soin sous les
feuilles et les branches tombantes des grands arbres. Cette majesté de
la nuit l'impressionnait. Il contemplait de loin cette gracieuse et
charmante créature, qui portait avec elle toute sa destinée.
Ah! si elle avait su!
Fernande marchait, légère, la tête inclinée, rêveuse comme Juliette, sa
soeur, pensant à Roméo...
Un moment elle s'arrêta dans sa promenade: un rossignol chantait au
sommet d'un hêtre. Elle s'arrêta pour l'entendre chanter; la mélodie
ravissante sortait du gosier du musicien ailé comme une gamme de notes
perlées.
Quand l'oiseau se tut, elle reprit sa marche, sans se douter que Jean
était derrière elle.
Le sentier faisait quelques détours dans la forêt, puis, par une pente
très-douce, descendait lentement vers la lisière. Fernande aperçut
bientôt le ciel de la plaine à travers les branches entre-croisées.
Elle s'avança vers la lisière et s'assit sur le rebord du fossé.
--Encore un jour écoulé, murmurait-elle; encore un jour disparu!... Ah!
j'aurais cru pourtant qu'il me reconnaîtrait. Lui, je l'aurais reconnu
malgré tout. Est-ce que mon coeur ne pense pas à lui toujours? est-ce
que, toujours mes lèvres ne prononcent pas son nom? J'aurais cru qu'il
me reconnaîtrait!...
Elle se tut, l'oeil fixé sur l'étendue de la plaine.
Quelques lumières couraient à l'horizon, et de loin, semblaient se
confondre avec les étoiles. Il montait de la vallée une vague odeur
d'herbes mouillées et de fruits verts, qui se mélangeait à la forte
senteur des arbres.
--M'aurait-il oubliée? Non, c'est impossible! Deux êtres qui s'aiment
comme nous nous aimons ne connaissent pas l'oubli. L'oubli est le lot de
ceux dont le coeur est faible. Notre coeur à nous est fort, puisqu'il n'a
pas tremblé devant le devoir qui parlait... Notre devoir, c'était
presque la mort pour nous, c'était le désespoir!...
Jean s'était glissé à dix pas derrière la jeune fille. Encore caché par
l'ombre des derniers arbres de la forêt, il écoutait, haletant, les
paroles qu'elle prononçait. Il frémit quand il s'entendit accuser
d'oubli. Oublier! lui!
--Ah! je suis certaine qu'il souffre, murmura Fernande, et qu'il souffre
autant que moi... Dieu juste! quand finira ce martyre qui nous tue! Ne
commande pas à la mort de ne pas vouloir de moi!...
Elle reprit, après un nouveau silence:
--J'ai raison de vouloir partir. La vie me pèse ici. Être à la fois si
près de lui et en être si loin!... J'ai raison... Je vais partir.
Elle se levait déjà, quand Jean dit doucement:
--Fernande, je ne veux pas que vous partiez...