A cinq heures du soir, le tocsin n'avait pas cessé un instant de se
faire entendre, et cependant rien n'annonçait à l'oeil qui examinait
l'horizon que les secours promis fussent sur le point d'arriver.
Bleus et blancs avaient subi des pertes considérables. Le général
Dermoncourt, vainqueur, puisqu'il avait empêché les chouans de passer,
donna l'ordre aux siens de se replier dans la direction de Nantes.
Jean-Nu-Pieds voulait continuer à occuper le village de Bersaunes.
Est-ce que son devoir n'était pas de faire enterrer en grande cérémonie
ceux qui avaient succombé en héros?
A six heures, les lignards commencèrent à exécuter leur marche en
arrière, protégés par deux bataillons de tirailleurs. A sept heures, ils
avaient disparu.
Alors Jean ordonna que les morts fussent relevés. Cette lugubre besogne
dura assez longtemps. Ceux qui gisaient étendus, déjà glacés, perdant
leur sang par vingt blessures, étaient si nombreux!
Ce ne fut qu'à la nuit close que ce triste labeur fut terminé. Les
Vendéens avaient perdu environ cinquante hommes tués et quatre-vingt-dix
blessés, en tout cent quarante hommes hors de combat: chiffre énorme, eu
égard surtout au total de l'armée.
Les cinquante cadavres étaient étendus côte à côte, couverts de leurs
manteaux. On avait arraché les fusils, que leurs doigts crispés par
l'agonie serraient avidement.
Les uns, l'oeil ouvert encore, semblaient menacer leur ennemi vainqueur.
Les autres, étendus sur le ventre, avaient été ramassés dans la posture
affreuse des êtres frappés de mort violente.
Chez tous se lisait le suprême et douloureux orgueil du devoir accompli.
Les traits, violemment contractés, conservaient je ne sais quelle
terrible expression de volonté!
Toute la petite troupe était sous les armes.
C'est-à-dire que les chouans portaient leurs fusils renversés, la gueule
du canon à terre.
En tête marchaient Jean et Henry, précédés de l'aumônier.
Dix civières portaient chacune cinq corps, et le tambour frappait
sourdement derrière.
De temps à autre, l'aumônier disait:
--_Dominus recipiet eos in vitam æternam_.
Et les chouans répondaient:
--_Amen!_
Dix tombes avaient été creusées dans un champ pour recevoir ces héros.
Quel grandiose et sublime spectacle!
Il faisait nuit complète; des torches éclairaient cette funèbre
cérémonie et le pas lourd des soldats résonnait sur la route.
L'aumônier répétait:
--_Dominus recipiet eos in vitam æternam_.
--_Amen!_
Au-dessus de ces têtes inclinées, un ciel troué d'étoiles et la clarté
rouge pâle de la lune estompaient d'une lueur fauve ces figures
fatiguées.
Les vêtements étaient poudreux, déchirés; les visages noircis par la
bataille. Plus d'un portait son bras en écharpe, qui semblait ne pas
s'apercevoir qu'il était blessé...
Il fallait marcher pendant un kilomètre environ pour arriver aux tombes
creusées; mais les chouans mirent près de quarante minutes pour le
franchir, tant ils avançaient lentement.
Et le profond silence qui régnait n'était interrompu, de cinq minutes en
cinq minutes, que par le roulement sinistre du tambour, et la lente
psalmodie du prêtre:
--_Dominus recipiet eos in vitam æternam_.
--_Amen!_
Enfin on arriva aux tombes.
Tout le monde s'agenouilla: seul, l'aumônier resta debout et bénit les
morts, à mesure qu'on les enterrait.
Avant que les fossoyeurs jetassent les pelletées de terre qui devaient à
jamais couvrir ces nobles martyrs, Jean-Nu-Pieds se releva et fit
quelques pas en avant.
Puis, étendant la main:
--Enfants, dit-il, ceux qui sont là sont tombés pour Dieu, pour le Roi.
C'est au nom de Dieu que M. l'aumônier les a bénits: c'est au nom du Roi
que je les remercie.
Dieu et le Roi: ce sont les deux Seigneurs que doit servir un bon
Vendéen, et pour lesquels il doit mourir! Ceux-là sont morts...
Enfants, Dieu a leurs âmes, car ils ont fait ce qu'ils devaient faire!
Puis les pelletées de terre tombèrent l'une après l'autre, et tous
restèrent là, muets et respectueux, jusqu'à ce que ce fût terminé.
Les torches fumeuses éclairaient la route au retour comme au départ.
Ils reprirent le chemin de Bersaunes.
Là, on recommença l'appel. Jean-Nu-Pieds ordonna qu'on recueillît les
noms des quinze chouans tués au clocher, ou fracassés dans leur chute,
et que désormais, à l'appel, chaque matin et chaque soir, le voisin
répondrait:
--Mort pour le Roi!
Presque aussitôt la petite armée s'éloigna dans la direction des bois de
Machecoul, d'où elle sortirait de nouveau le lendemain.
La Pâlotte et Jacquelin avaient pris les devants avec Aubin Ploguen et
Pinson.
Depuis la fin de la bataille, le pauvre Pinson tremblait. Elle se
rappelait toujours ce regard que lui avait jeté Jean, quand il l'avait
fixée sur la route. Si elle était reconnue? Rien que cette seule pensée
l'effrayait.
Car, reconnue, elle devrait partir; et partir, c'était le quitter, lui
qu'elle aimait par-dessus tout! Partir, c'était recommencer sa vie
désespérée, sans bonheur possible et attendu!
La jeune fille marchait un peu en avant, laissant pencher sa tête sur sa
poitrine: elle rêvait.
Déjà elle avait perdu de vue le lac de Grandlieu, et suivait la sente
étroite et rapide qui mène aux bois de Machecoul.
Tout à coup, il lui sembla entendre derrière elle le pas rapide d'un
cheval lancé au galop sur la route. Alors, elle, qui venait de montrer
tant d'énergie et tant de courage, éprouva comme le pressentiment d'un
danger. Elle eut peur...
Peur, parce qu'elle se trouvait seule, la nuit, au milieu de ces champs
déserts.
Elle s'arrêta un moment et prêta attentivement l'oreille... Le bruit du
cheval ne se faisait plus entendre.
--Je me serai trompée, murmura-t-elle.
Elle continua de marcher. La route faisait un léger coude qui la
rapprochait un peu de la grande route.
Le bruit du cheval qui l'avait frappée une première fois se renouvela.
Elle jeta les yeux derrière elle et aperçut, à cinquante mètres environ,
un cavalier de haute taille, enveloppé d'un manteau, malgré la saison,
et dont le visage disparaissait presque sous les rebords épais d'un
chapeau de feutre.
Elle voulut courir et prit à travers champs: le cavalier la suivit.
Alors, sa peur d'un instant déraisonnée devint une terreur réelle.
Elle s'élança, franchissant les taillis et se déchirant les pieds aux
racines de bruyères éparses dans la lande.
Le cavalier prit le galop de chasse pour se maintenir toujours à la même
distance d'elle.
Puis, à dix mètres environ d'un bouquet de peupliers, derrière lesquels
elle espérait pouvoir se cacher, le cavalier donna de l'éperon à son
cheval, qui bondit.
Arrivé près de Pinson, il se pencha, la saisit à la taille et l'enleva
sur son cheval.
Fernande poussa un cri terrible, cri d'angoisse et de désespoir.
L'inconnu voulut essayer de lui mettre sa main sur la bouche, mais elle
se débattit et appela:
--Aubin!... mon Aubin, au secours! au secours!
L'inconnu avait lancé son cheval dans la direction de Bersaunes. Il
devait croire que les chouans, la bataille perdue, avaient regagné leurs
retraites cachées.
Le cheval galopait furieusement, franchissant par bonds terribles les
quartiers de rochers. Fernande, affolée, essayait d'appeler, mais la
main nerveuse du ravisseur étouffait désormais ses cris.
--Au secours!... put-elle cependant balbutier une dernière fois.
Tout à coup, dans l'ombre du chemin, une masse noire se dressa, qui
saisit le cheval à la bride, et mit un pistolet sur la poitrine du
cavalier.
--Lâche, ou je te tue! prononça la voix d'Aubin Ploguen.
--Aubin! pensa Fernande. Je suis sauvée.
Une lutte violente s'était engagée entre l'étranger et le Breton. Tous
les deux étaient d'égale force, et il fallait évidemment que tous deux
eussent une raison cachée pour ne pas faire usage de leurs armes.
Le cavalier avait des pistolets dans ses fontes; Aubin Ploguen ne
déchargeait pas les siens.
Nous saurons bientôt pourquoi.
La lutte restait indécise entre eux deux, malgré Fernande qui, en se
débattant, devait annihiler les efforts de son ravisseur.
Mais une circonstance particulière devait bientôt la terminer.
Au loin parut l'avant-garde des chouans.
L'inconnu tressaillit en l'apercevant.
--Fuis! dit tranquillement Aubin Ploguen.
Celui-ci n'hésita pas.
Aubin prit Fernande dans ses bras et la déposa sur le gazon qui bordait
la route.
Le son des binious vendéens se faisait déjà entendre, léger et charmant.
--Fuis! répéta le Breton, ou ceux-ci ne te feront pas quartier comme
moi!
Fernande était évanouie.
Le cavalier jeta un dernier regard sur Fernande, et, se tournant vers
Aubin:
--Nous nous retrouverons!... dit-il.
Il disparut au tournant du coteau.
--Ce n'est pas son père, alors? murmura le Breton en regardant s'effacer
dans le lointain la double silhouette du cheval et de l'homme. Ce n'est
pas son père alors, car je connais cette voix...
Quel était donc cet homme?