--Soyez le bienvenu! mon cher marquis, dit Madame en tendant la main au
jeune homme.
Elle s'arrêta et reprit en riant:
--Bon! j'oublie ma consigne! Je vous appelle: marquis. Vous n'êtes plus
marquis, vous êtes Jean-Nu-Pieds; et moi je ne suis plus Altesse Royale:
je suis Petit-Pierre.
Et comme Jean s'inclinait.
--Qu'aviez-vous à me dire? ajouta Petit-Pierre.
--Madame...
--Encore!
--Eh bien, _ma Tante_...
--Petit-Pierre!
--Eh bien, Petit-Pierre, continua Jean-Nu-Pieds en souriant, voilà ce
qui m'amène auprès de vous. Hier, un ami de Paris est venu à mon
cantonnement. Il m'apportait de graves nouvelles. Les républicains de
Paris,--il est républicain,--préparent un mouvement qui doit
correspondre avec le nôtre, de manière à jeter le gouvernement dans un
double embarras.
--Bon, cela.
--Attendez, Mada...
--Encore!
--Petit-Pierre! Or, mon ami est un coeur loyal, un homme incapable de
trahir et de comprendre la trahison. Il a su que le ministère préparait
une trahison contre vous.
--Contre moi?
--Oui.
Petit-Pierre était devenu sérieux.
--Continuez, dit-il.
--D'où doit venir ce coup qui vous menace? Il l'ignore; mais il a pensé
que vous deviez être avertie, et il est venu tout m'apprendre.
Petit-Pierre réfléchissait profondément. Il s'avança vers la petite
fenêtre de la chaumière et l'ouvrit.
Il faisait nuit. Le paysage était magnifique. Au loin, le dôme de
feuillage des bois de Legé, environnés à droite et à gauche de champs
cultivés. Çà et là quelques chaumières.
Puis, au milieu de tout cela, disséminés ainsi que des abeilles dans un
champ, des points lumineux, semblables à des étincelles d'or.
C'étaient les lumières du bivouac.
--Regardez, ami! dit Petit-Pierre, en montrant ce tableau à
Jean-Nu-Pieds.
Le marquis de Kardigân regarda Petit-Pierre, étonné.
--Vous ne comprenez pas ce que j'ai voulu dire, mon ami. Il y a
là-dedans des hommes prêts, sur un signe de moi, à mourir pour mon fils,
mon fils, un enfant qu'ils n'ont jamais vu, pour la plupart. N'importe!
le jour où je leur crierai: En avant! ils s'élanceront, et pas un seul
d'entre eux ne restera en arrière. C'est que mon fils, pour eux, est
plus que le descendant de saint Louis, plus que le petit-neveu de Louis
XVI, le roi-martyr, plus que le roi de France: mon fils, pour eux, c'est
la Royauté!
La princesse s'animait en parlant.
Jean-Nu-Pieds regardait, ébloui.
--Trahir! un de ceux-là! continua Petit-Pierre, c'est impossible, je ne
le croirai jamais! Trahir! Non, ceux dans le coeur de qui Dieu a mis
cette foi sacrée qui fait les héros et les martyrs, ceux qui ont tout
quitté pour apporter à Henri V le tribut de leur sang, ceux-là ne
trahiront pas!
--Dieu me garde d'accuser ou de soupçonner personne! repartit Jean en
hochant douloureusement la tête; mais dans une partie aussi aventurée
que celle que nous jouons, il ne faut jamais s'endormir sur l'apparence.
Ah! il m'en coûte de le dire! Mais qui a livré Charette aux
républicains? Qui a livré Stofflet? Qui a livré tous ceux qui sont
morts, fusillés comme des assassins, et non tués comme des soldats?
Petit-Pierre ne répondit rien d'abord, puis avec une amertume profonde:
--Peut-être avez-vous raison, Jean. Ce m'est affreux à penser, et
pourtant, malgré moi, je vous approuve. Mais il faut que je consulte nos
amis. Eux et vous, érigés en conseil de guerre, me serez les plus sûrs
garants de ce que nous devons décider.
Petit-Pierre fit quelques pas vers la porte et donna un ordre.
_Louis Renaud, Gaspard_ et _Marchand_ entrèrent peu après.
Le lecteur sait que sous ces humbles noms se cachaient les noms glorieux
de MM. de Charette, de Coislin et d'Autichamp.
--Expliquez-vous, maintenant, dit Petit-Pierre à Jean-Nu-Pieds, et
répétez à ces messieurs ce que vous venez de me dire.
Jean recommença le récit que lui avait fait la veille Jérôme Hébrard.
Tous les trois furent également frappés de son importance.
--Le fait, en lui-même, peut être exagéré, dit Louis Renaud, mais il
importe de ne pas le négliger.
--Certes, reprit Gaspard; seulement je crois que ce traître ne peut pas
être dans nos rangs. C'est impossible!
--Tel est aussi mon avis, dit Marchand. Quelle est l'opinion de
Petit-Pierre?
--La même.
--Il faut donc le chercher ailleurs, déclara Jean-Nu-Pieds, c'est-à-dire
en dehors de nos soldats. Mais à qui avons-nous confié nos secrets? A
personne. Excepté ceux qui se battent et qui meurent, nul ne connaît
notre organisation, nos moyens d'armement.
--Pardon, répondit la princesse, il y a au moins une personne qui est au
courant de tout.
--Une personne?
--Oui.
--Laquelle?
--Mon filleul.
Les quatre Vendéens se regardèrent étonnés.
--Vous ne comprenez pas, et vous êtes bien étonnés, continua la
duchesse. Je vais m'expliquer davantage. Il y a quelque temps, j'étais à
Rome, quand le bruit se répandit qu'un israélite demandait à se
convertir à notre sainte religion. Le cardinal G... me parla de cet
événement et me dit combien le Saint-Père était heureux. Puis, je restai
quelques jours sans en avoir de nouvelles. Un matin, le cardinal G... se
présenta chez moi, accompagné d'un jeune homme et me fit demander si je
pouvais le recevoir. Quand j'eus donné l'ordre d'introduire auprès de
moi Son Éminence et la personne qui était avec lui, j'appris le motif de
cette visite: le jeune homme était le néophyte...
Celui-ci se jeta à mes pieds, me suppliant de lui accorder ce qu'il me
demanderait. Je regardai le cardinal: il souriait.
--Je joins ma prière à la sienne, me dit-il, et je fais des voeux pour
que Votre Altesse ne refuse pas.
--Quelle est donc cette demande?
--Madame, répondit le jeune homme, les vérités augustes de l'Église
m'ont touché. C'est un grand bonheur pour moi. J'ai résolu d'abandonner
le culte trompeur dans lequel je suis né, dans lequel j'ai été élevé.
Son Éminence a bien voulu m'instruire. Je serai bientôt baptisé, et...
Il s'arrêta comme intimidé.
Je l'encourageai, et il ajouta:
-... Et je venais demander à Votre Altesse si elle voudrait bien me
faire l'honneur de me tenir sur les fonts baptismaux.
Le cardinal G... appuya chaudement la demande et je cédai.
Le baptême était fixé à huit jours de là.
Le jeune homme sollicita et obtint la permission de me voir pendant les
quelques jours qui le séparaient encore de cette auguste cérémonie. Je
pus l'observer. Il me parut doux et honnête. Il m'exprimait sa
reconnaissance par des paroles chaudes et dévouées qui me touchaient.
Ah! dans les souffrances de l'exil, c'est une consolation que de trouver
des coeurs dévoués!
Enfin, le jour du baptême arriva. Sa Sainteté daigna s'y faire
représenter. Toute la ville de Rome était présente, émue, devant ce
jeune néophyte que la parole éloquente du cardinal G... avait convaincu.
Il était vêtu de blanc, symbole de cette virginité spirituelle qu'il
retrouvait dans les eaux du baptême.
Ce fut une imposante cérémonie, et je me souviens encore combien je
priai Dieu avec ardeur pour mon fils, pour la France ingrate et égarée,
pour vous tous, mes féaux. Il me semblait que Dieu ne pouvait rien me
refuser, le jour où je devenais la marraine d'une âme qui s'élançait
vers lui.
En quittant l'église, je me sentis l'espérance au coeur, il me semblait
que ma prière était exaucée d'avance.
Et voilà comment j'ai un filleul.
Les quatre Vendéens avaient écouté avec émotion le court récit de
Petit-Pierre.
Jean-Nu-Pieds prit la parole:
--Pardonnez-moi, dit-il, si je fais encore une question, mais je
voudrais savoir si Votre Altesse...
--Encore!...
--Si Petit-Pierre a mis son filleul au courant de nos opérations?
--Il est venu me dire qu'il savait tout, et me suppliait de me servir de
lui, j'ai eu confiance...
--Et vous avez eu raison, Madame... pardon! Petit-Pierre. Celui-là qui a
eu la force de venir à Dieu, en étant si loin de lui, doit être un noble
coeur.
--Je le crois. Il connaît le mouvement que nous commençons en Vendée, et
bien souvent il m'a servi de courrier.
--Comment se nomme-t-il, demanda Louis Renaud, afin qu'on puisse
l'introduire auprès de vous, s'il se présente aux avant-postes?
Petit-Pierre regarda Louis Renaud, et répondit tranquillement:
--Mon filleul s'appelle Deutz.