TRAHISON

Ainsi que Jean-Marie l'avait dit, Jérôme Hébrard était arrivé à

Château-Thibaut, demandant qu'on le conduisît à la maison de M.

Grégoire.

Le premier paysan qu'il rencontra s'offrit à lui servir de guide.

Le jeune ouvrier se proposait d'y prendre un peu de repos, et d'aller

ensuite au rendez-vous que Fernande lui avait donné.

Mais il avait compté sans la Pâlotte.

A sept heures, le même soir où se passaient les événements que nous

venons de raconter, quatre chouans arrivaient à Château-Thibaut,

enlevaient l'ouvrier et le conduisaient «au maître» dans les bois de

Machecoul.

Le maître, c'était Jean de Kardigân.

Aussi, le lecteur devine quelle réception le gentilhomme fit à

l'ouvrier. Il se hâta de le mettre en liberté; et, pour plus de sûreté,

il lui donna un laisser-passer écrit et signé de sa propre main. Mais

cela ne suffisait pas à Jérôme.

Sans trahir le secret du déguisement de Fernande, il expliqua à

Jean-Nu-Pieds que c'était pour lui qu'il venait de Paris. Cet aveu

étonna fort le marquis. Mais il lut sur le visage d'Hébrard une

préoccupation telle, qu'il le prit par le bras et l'entraîna à l'écart.

--Est-ce personnel, ce que vous avez à me dire? demanda-t-il

--Oui et non, monseigneur.

--Pardon, ami. Je veux savoir si c'est une chose relative au but que

nous poursuivons?

--Oui; mais pourquoi me faites-vous cette question-là?

--Parce que je pense avoir besoin d'un conseil, d'un avis, et...

--Vous avez raison. Ce que j'ai à vous révéler est grave. Agissez comme

vous l'entendrez.

Jean appela Henry de Puiseux. Il présenta les deux hommes l'un à

l'autre; mais, malgré la différence des situations sociales, ils

s'étaient compris et estimés au premier regard.

Est-ce que les êtres loyaux et fiers ne se comprennent pas aussitôt?

--Voici, dit Jérôme. Nous autres, les républicains de Paris, nous

préparons aussi un mouvement insurrectionnel. Seulement, nous avons

résolu d'attendre que la Vendée ait commencé, pour que le gouvernement

ait affaire à deux ennemis au lieu d'un. Or, un des nôtres a réussi à

s'introduire à la préfecture de police. Là, il a entendu parler des

troubles de Bretagne...

Jean et Henry prêtaient une oreille attentive à ces paroles. On comprend

de quelle importance elles étaient pour eux.

--Malgré l'importance des armements, malgré même la présence de Madame

la duchesse de Berry, qui ne fait plus un doute pour personne, un

employé supérieur expliqua que le ministère avait un moyen de s'emparer

de Madame, _quand il voudrait_...

Jérôme souligna ces trois derniers mots de manière à bien faire

comprendre aux deux amis toute leur importance.

--Quel est ce moyen? je l'ignore, mais il y a là-dessous quelque

trahison. Vous êtes prévenus. Agissez.

Henry et Jean réfléchissaient à ce qu'ils venaient d'entendre.

Certes, il n'était pas impossible que le roi Louis-Philippe voulût

laisser éclater l'insurrection en Vendée pour l'étouffer après plus

grandement.

C'était la politique suivie à Marseille, et l'événement venait de

prouver qu'elle était bonne.

Pourtant, bien qu'en tout temps, hélas! la trahison ait été l'arme

commune, il semblait impossible que dans les rangs de l'armée royaliste

il pût se trouver un Judas capable de vendre sa reine.

Saint Jean disait la même chose, et pourtant le Christ fut vendu pour

trente deniers!

Jean de Kardigân se leva.

--Merci, ami, dit-il à Jérôme. M. de Puiseux et moi nous ne pouvons

croire à une pareille infamie. Que le roi Louis-Philippe nous combatte à

main armée... soit! mais qu'il envoie contre nous, non plus des soldats,

mais un traître, voilà ce que je n'admettrai jamais. Puis, ce traître il

faudrait le trouver. Où peut-il être? Dans nos rangs? C'est impossible!

Ami, ceux qui se jettent coeur et âme dans une entreprise comme la nôtre

savent ce qu'ils font.

Ils apportent leur vie entière, sans arrière-pensée, et ne demandent

rien en échange. Ils donnent leur sang: cela suffit. Qu'il y ait un

misérable parmi nous, je ne le crois pas!

--Et s'il n'est pas parmi vous?

--Comment?

--S'il est à côté, dans l'ombre, préparant son piège et son infamie?

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire qu'il y a un danger pour vous, je vous le jure!

--Eh bien, soit! reprit tristement Jean-Nu-Pieds. Quand on risque une

guerre comme la nôtre, on n'a pas le droit de rien négliger. Je partirai

demain matin pour la résidence de Madame...

--Et moi, répliqua Jérôme, je partirai demain pour Paris.

--Déjà!

--J'ai mon devoir là-bas, comme vous avez le vôtre ici.

--Adieu, alors...

Les deux hommes étaient émus en se quittant. En de pareilles aventures,

l'un était-il sûr de revoir l'autre?

Henry de Puiseux n'avait pu parler devant Jérôme Hébrard, qui pour lui

était un étranger.

Mais quand l'ouvrier se fut retiré, il entraîna Jean-Nu-Pieds dans une

promenade sous bois.

--Écoute, dit-il, tu étais le chef, je n'avais pas le droit de formuler

une opinion contraire à la tienne; mais maintenant que nous sommes entre

nous, veux-tu me laisser te la faire connaître?

--Parle.

--Eh bien! j'estime que ce que nous a appris Jérôme est beaucoup plus

grave que tu ne le penses.

--Quoi! tu craindrais!...

--Je crains tout! repartit froidement Henry. Toi, tu es un peu...

comment dirais-je?... un peu chevaleresque, un peu Don Quichotte. Tu

répugnes à admettre les vilenies. Tu as tort. Ce qui est mal doit

toujours être considéré comme possible. Mon cher, M. le duc d'Orléans,

que tu appelais tout à l'heure le roi Louis-Philippe... (et tu lui

faisais beaucoup trop d'honneur), M. le duc d'Orléans n'a pas été pour

rien professeur de mathématiques. Il sait compter, et il sait surtout

que 2 et 2 cela fait 4. Or, je te prie de croire qu'il a, à cette heure,

la plus grande peur de ce qui se passe en Vendée. La petite résistance

que nous lui jetons dans les jambes doit passablement l'effrayer,

sois-en sûr. On lui a raconté, M. Thiers et autres, que nous préparions

une Vendée. Or, c'est là un nom qui doit lugubrement tinter à ses

oreilles. Vendée! pour lui, cela signifie Charette, la Rochejacquelein,

de Lescure, Cathelineau, d'Autichamp, Stofflet, Cadoudal et Maulévrier,

c'est-à-dire des noms qui lui rappellent sa trahison et l'épouvantent.

Donc, il doit être peu rassuré.

--Je le crois, mais après?

--Après? Ma conclusion est pourtant bien simple. L'armée française, avec

ses généraux, ses colonels et ses soldats, ne doit pas tout à fait lui

sembler suffisante, quand il se rappelle que nos pères ont vaincu cent

fois les armées victorieuses de la République. Donc, il ne sera pas

fâché de se débarrasser de nous... Comprends-tu?

--Tu as raison!

--Ce n'est pas malheureux! Tu as de la peine à croire les choses; mais

c'est une justice à te rendre, quand on te les explique, tu deviens

raisonnable comme un mouton. Eh bien! M. le duc d'Orléans, qui est

très-intelligent... (car il est très-intelligent!) aura trouvé

infiniment plus simple d'enlever Madame; car Madame enlevée, il n'y a

plus de Vendée possible.

--Certes.

--Et quand il n'y aura plus de Vendée possible, ledit duc d'Orléans

dormira tranquille. Tu es convaincu?

--Oui.

--Bravo! Alors, je vais faire la même chose, moi aussi.

--Dormir?

--Un peu.

--Bonne nuit.

--Tu pars demain matin?

--A cinq heures.

--Je t'escorterai une heure ou deux.

Les deux amis se séparèrent.

Le lendemain, dès l'aube, ils montaient à cheval, vêtus en paysans qui

vont vendre leur blé ou leur avoine au marché. Les chevaux étaient forts

et trapus, et ne semblaient pas indiquer qu'ils portaient des cavaliers

de race.

Chose extraordinaire! Aubin Ploguen n'accompagnait pas son maître;

lui-même avait désiré rester, sous prétexte que sa présence était

nécessaire au camp.

Jean-Nu-Pieds se dirigeait vers le bourg de Legé, où il présumait

trouver Madame.

Nous savons qu'il ne se trompait pas. Henry de Puiseux le quitta à trois

lieues de Machecoul, et le marquis continua sa route en prenant avec

soin des chemins détournés, au lieu de suivre la ligne droite, toujours

dangereuse dans une pareille guerre.

Nous l'avons vu parvenir aux avant-postes qui gardaient Madame.

Dès qu'il eut dit son nom, on le fit pénétrer auprès d'un petit paysan.

Ce petit paysan était Petit-Pierre, autrement dit la régente de France.

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 173 / 194 题