A l'ordre du général Dermoncourt, deux chasseurs à cheval s'élancèrent.
Avant que Gouësnon ait pu se défendre, il était jeté à bas de la
charrette et conduit au milieu d'un groupe de soldats.
Le paysan ne dit pas un mot. Il se contenta de jeter un coup d'oeil à
Pinson, coup d'oeil énergique, qui contenait un monde de paroles.
Pinson-Fernande feignit de n'avoir rien vu. Mais se tournant vers le
général Dermoncourt:
--Comment, général, vous arrêtez mon ami Gouësnon?
--Tais-toi, blanc-bec! Et toi, le vieux, avance à l'ordre. Dis-moi, te
rappelles-tu le capitaine républicain commandant l'escouade qui prit
Charette?
--Oui, répondit Gouësnon d'une voix grave et sombre.
--L'as-tu reconnu?
Le paysan darda sur l'officier son regard farouche:
--Oui...
Il y eut un silence, pendant lequel ces deux hommes, ennemis éternels
l'un de l'autre, se regardèrent attentivement.
--Ah! tu le reconnais? reprit Dermoncourt de sa voix sèche et vibrante.
Eh bien, tu as bonne mémoire. Je ne t'ai pas oublié, mon gars! Tu étais
dans le bois, à cinq mètres de la place où Charette gisait, blessé à
mort; ce qui n'a pas empêché les gredins de Nantes de le fusiller...
lui, un soldat... lui, un héros!... Moi, j'étais le capitaine. Quand je
me suis avancé vers lui, pour le relever, tu t'es adossé contre un
arbre... Je te vois encore! et tu m'as tiré un coup de fusil. Est-ce
vrai?
--C'est vrai!
--Tu vois que j'ai la mémoire bonne, mon gars. Tes cheveux et ta barbe
ont blanchi comme les miens. N'importe: les événements et les années ont
passé sur nous sans nous changer tous les deux...
Gouësnon s'était redressé.
Un feu sombre luisait dans son oeil. Il se croisa les bras et se postant
en face du général:
--Je ne sais pas mentir! dit-il. Oui, je vous reconnais, moi aussi! je
vous l'ai avoué. Vous êtes le bleu qui a relevé Charette... J'ai tiré
sur vous... je vous haïssais... je vous hais encore! Et après? Il n'y a
rien de changé, comme vous dites: vous à gauche, moi à droite.
Empoignez-moi, si bon vous semble; faites-moi fusiller, par rancune: je
m'en soucie comme d'une noix verte. Que j'aie le temps de me recommander
à la bonne Dame-d'Auray, et je serai content. Allons, faites vite! Vous
êtes bleu, je suis blanc: ni vous, ni moi, n'aimons à attendre!
Rien ne saurait rendre l'énergie sauvage avec laquelle Gouësnon prononça
ces paroles. Les soldats de Dermoncourt se regardaient, émus malgré eux
par le courage de cet homme qui, adossé à la mort, se retournait comme
le sanglier pour se défendre encore.
Le général mâchait sa moustache grise avec acharnement. Lui aussi était
impressionné. C'était un honnête homme, fort dans le danger, calme dans
le repos.
A quarante ans de distance, il retrouvait les mêmes haines, les mêmes
colères. Et lui, le républicain convaincu, lui, qui avait traversé
l'épopée impériale en gardant sa conviction pure et entière, il se
demandait quel pouvait bien être ce principe qui faisait si grands, si
fermes dans leur foi, ces hommes, toujours les mêmes.
--Écoute bien, vieux, reprit-il. Je t'ai fait arrêter, non pour le
passé, mais pour le présent... Jadis, en venant au secours de ton
général et en tirant sur moi comme sur un lapin, tu as fait ton devoir:
exactement comme je fais le mien aujourd'hui. Mais, comprends-moi: tu
m'es suspect. On m'a dit que les blancs s'étaient réfugiés dans les bois
de Machecoul... Je te rencontre sur le chemin de Machecoul... Tu saisis,
hein? Explique-toi, allons!
Pinson avait suivi cette scène impressionnante avec une évidente
émotion. Il s'avança vers Dermoncourt.
--Général, dit-il...
--Ah! c'est encore toi, blanc-bec?
--Oui, c'est encore moi. J'ai à vous dire une chose importante.
--Eh bien! parle...
--Non.
--Tu ne veux pas parler?
--A vous, si; mais devant tous vos soldats, jamais!
Dermoncourt savait qu'en temps de guerre il ne faut rien négliger. Il
poussa son cheval sur le côté, et fit signe à Pinson de s'approcher.
Quand le jeune gars fut à portée, il le saisit par la ceinture et, le
hissant jusqu'à lui, l'assit sur le devant de sa selle.
--Allons, que veux-tu?
--Général, dit Pinson à voix basse, et de façon à n'être entendu que de
l'officier général, me reconnaissez-vous?
--Toi!
--Oui, moi.
--Non!...
--Je suis Fernande Grégoire.
Dermoncourt fit un tel soubresaut que son cheval recula.
--La fille de votre ami M. Grégoire, continua Pinson, le républicain,
comme vous.
--Vous, Fernande!...
En effet, Dermoncourt était un des meilleurs amis du conventionnel. Bien
souvent il avait fait sauter Fernande sur ses genoux quand elle était
enfant.
--Oui, je comprends, dit-elle, vous ne reconnaissez plus votre Fernande.
Ces cheveux blonds la changent plus que les cheveux blancs n'ont changé
Gouësnon...
--Comment êtes-vous ici?
--Vous ne comprenez pas encore?
--Sous ce costume?...
--J'étais à Château-Thibaut, chez mon père, quand le mouvement vendéen a
éclaté. Je suis sûre des paysans de chez nous. Mais les autres, ceux des
paroisses d'à côté, pouvaient m'arrêter. Alors, quand je suis obligée
d'aller à Nantes, je me déguise, et Gouësnon me conduit. Son royalisme
est connu: nul n'oserait me prendre avec lui.
L'explication était tellement simple que le général Dermoncourt n'hésita
pas.
--Allons, descends, mon petit gars, fit-il tout haut à Fernande.
Pinson se laissa glisser le long de la selle et courut remonter en
voiture.
--Quant à toi, vieux, dit-il à Gouësnon, tu es libre. Lâchez-le, vous
autres.
Le chouan reprit sa place dans la charrette.
--A vous revoir, mon général! dit-il.
--Bah! je ne te souhaite pas de me revoir! répondit l'officier. Bon
voyage, les enfants.
La carriole reprit sa route dans la direction du lac de Grandlieu,
pendant que Dermoncourt et son escorte retournaient à Nantes.
A mesure que Gouësnon avançait, il comprenait la portée des paroles du
général. Comme on savait les blancs dans les bois de Machecoul, des
patrouilles nombreuses circulaient autour de Château-Thibaut et du lac.
A six heures ils arrivaient au village. A sept heures, en suivant de
nombreux détours, ils débouchaient sur le lac, et Gouësnon conduisait
ses voyageurs à la petite cabane du garde.
La Pâlotte, depuis la rencontre faite sur la route, était plus que
jamais convaincue que Pinson était un espion. S'il en était autrement,
comment expliquer que Dermoncourt aurait rendu le chouan si vite à la
liberté? Elle se répétait tout bas les paroles que l'inconnu de la nuit
avait dites à Pinson:
--Il faut que je pénètre dans les bois de Machecoul.
Et la réponse du petit gars:
--Demain, à onze heures du soir, j'irai vous attendre dans une barque
qui est à cent mètres environ de la cabane de Jozon. La barque est
cachée sous des arbres très-feuillus; on ne pourra nous voir!
Quand ils furent enfermés tous les trois dans cette cabane, Gouësnon mit
sur le banc de pierre, qui servait de lit à Jozon, un dîner composé de
pain et de figues sèches. Après «le dîner», il alluma sa pipe et se
plongea dans ses songes.
La Pâlotte, elle, ne perdait pas des yeux Pinson, qui feignait de
dormir.
Quand la jeune femme crut que le petit gars dormait, elle se leva
doucement. Elle ouvrit avec précaution la porte de la cabane et se
dirigea vers la route.
Fernande ne prêta qu'une attention médiocre à ce départ. Un instant
après, la Pâlotte rentra; dans un coin de la cabane, Jozon avait entassé
les outils de menuiserie qui lui servaient à radouber sa barque ou à
réparer les dommages que le vent faisait à sa maisonnette.
Elle prit un vilbrequin et sortit. Mais elle avait eu le temps de
s'emparer de l'outil et de le cacher sous sa robe, avant que Fernande
s'en aperçût.
Au reste, la jeune fille dormait presque. Les fatigues physiques et
morales de son être l'épuisaient.
La Pâlotte avait quitté la cabane à huit heures; à dix heures, elle
revint.
Pinson attendait avec impatience l'heure du rendez-vous qu'elle avait
donné à Jérôme, car l'homme embusqué de la nuit précédente n'était autre
que notre ancienne connaissance, l'ouvrier Jérôme Hébrard.
Fernande avançait doucement, sous la nuit étoilée, vers la barque qui
attendait sous son dôme de feuillage. Elle l'aperçut bientôt. Mais la
barque était vide. Jérôme n'y était pas...