Quand vint le matin, tous les soldats rangés sous les ordres du marquis
de Kardigân étaient réunis dans les bois de Machecoul. Dès lors une vie
nouvelle commençait pour nos héros.
Madame cessait de s'appeler madame; on ne devait plus la nommer que
_Mathurine_ ou _ma Tante_, quand elle resterait en paysanne; que
_Petit-Pierre_, quand, ainsi que Fernande, elle deviendrait un jeune
gars de Bel-Râch ou d'Erqui.
Le marquis de Kardigân devenait _Jean-Nu-Pieds_, et Henry de Puiseux,
_Petit-Bleu_.
Jean-Nu-Pieds ordonna de commencer aussitôt les travaux de défense.
Ces travaux étaient fort importants; car il ne fallait pas s'exposer à
se laisser tourner par les troupes de Louis-Philippe.
Voici en quoi ils consistaient:
Le marquis fit abattre à chaque sentier débouchant de la forêt dans la
plaine une centaine d'arbres. Ces arbres, placés en travers de la sente,
formèrent un obstacle infranchissable devant lequel devaient s'arrêter
les soldats, pendant que les chouans feraient feu, abrités derrière
leurs palissades.
Ce travail dura toute la matinée, et chacun y prit part, Pinson et
Jacquelin comme les plus grands.
A midi, les chouans commencèrent à visiter leurs armes à feu.
Puis, le marquis fixa à chaque escouade son cantonnement particulier.
Les onze ou douze cents hommes placés sous son commandement étaient
divisés en dix bataillons de cent quinze hommes chacun environ; cinq
bataillons avaient pour chef Henry de Puiseux; les cinq autres
Jean-Nu-Pieds. A son tour, chaque bataillon formait quatre escouades de
vingt-cinq à trente hommes.
Au milieu des bois de Machecoul s'élèvent des grottes vastes, qui ont dû
être autrefois des dolmens, ces autels où les prêtres druidiques
offraient des sacrifices humains à leurs dieux sanglants. Là étaient
emmagasinés des cartouches et des vivres. Il y en avait pour deux mois.
Et quand ces provisions seraient épuisées, la mer se chargerait, par le
vaisseau l'_Espérance_ ou un autre, d'en apporter de nouvelles.
Le soir de ce second jour, on distribua des vedettes.
Jean et Henry avaient à peine une heure à eux pour causer. Tout leur
temps était absorbé par les soins de leurs commandements.
Une huitaine de jours s'écoulèrent ainsi: on était au 13 mai.
Jean-Nu-Pieds commençait à devenir inquiet du retard éprouvé par Madame.
Il savait cependant que Son Altesse était en France, et que la tentative
de Marseille avait échoué.
Toutes ces préoccupations avaient naturellement empêché le marquis de
remarquer Pinson. Mais si, lui, n'avait pas prêté son attention au
prétendu fils du vieux Gouësnon, il n'en était pas de même d'Aubin
Ploguen et de la Pâlotte.
Le Breton et la jeune femme, pour des raisons différentes, il est vrai,
voyaient plus clair que les autres. Seulement, Aubin était arrivé à une
certitude presque complète, tandis que la Pâlotte ne faisait encore que
soupçonner.
Fernande semblait ne pas se douter ni s'apercevoir de la surveillance
dont elle était l'objet. Comment la pauvre enfant se serait-elle méfiée?
Il est vrai que le regard calme d'Aubin Ploguen la gênait quand il
s'arrêtait sur elle.
Mais la loyauté qu'elle lisait dans cet oeil clair ne lui inspirait
aucune crainte.
Quant à Henry de Puiseux, il avait oublié presque entièrement les
soupçons qui lui étaient venus tout d'abord.
Vers le 17 mai, Jean-Nu-Pieds reçut la proclamation et la circulaire
écrites par Madame au château de M. de Dampierre, proclamation et
circulaire que le lecteur connaît déjà.
Dès lors, en calculant l'arrivée probable de Madame, il pouvait fixer le
jour où il se rendrait auprès d'elle.
D'un autre côté, comme naturellement plus approchait le moment de la
lutte, plus il fallait augmenter la surveillance, il fit faire de
nouveaux travaux de défense.
Les bois de Machecoul ne pouvaient être attaqués que sur leur versant
nord. Il résolut de les enceindre de ce côté-là par un long fossé
circulaire qui formerait une espèce de contrefort.
Il fut arrêté que les travailleurs partiraient dès l'aube, pendant que
la Pâlotte, Jacquelin et Pinson iraient à Nantes aux nouvelles.
La Pâlotte accepta cette mission avec joie; mais quand elle sut que
Pinson devait l'accompagner, elle ordonna à son fils de rester dans les
bois.
Elle désirait sans doute rester seule avec ce singulier paysan qui avait
les pieds si petits et les mains si blanches.
Ils partirent tous les deux au matin, emportant des provisions pour la
journée.
Fernande, loin de dépérir dans cette vie de fatigues et de dangers,
prenait chaque jour de nouvelles forces. Il y a de ces natures que
l'existence active grandit et réconforte.
--Viens, petit, dit la Pâlotte en prenant le bras de la jeune fille.
Pinson dégagea son bras tranquillement, sans brusquerie, et suivit la
Pâlotte qui avait pris le sentier de la plaine.
--C'est étrange, pensa la Pâlotte.
Les deux femmes descendaient le petit chemin tout vert, ombragé par des
arbres épais, dans lesquels chantaient les oiseaux, qui fêtaient le
printemps.
De temps en temps, elle jetait un regard curieux sur son compagnon, non
qu'elle eût deviné une femme dans Pinson: elle était à mille lieues de
cette idée, mais elle avait la prescience qu'on lui cachait un mystère,
peut-être même un danger menaçant pour Jean de Kardigân.
Fernande se taisait. Quand le coeur est rempli de pensées, les lèvres
restent muettes.
Arrivées au tiers de leur course, la Pâlotte tira de son bissac le
déjeuner et proposa à Pinson de prendre des forces:
--Au reste, petit, tu dois connaître le pays, dit-elle.
--Oui.
--Est-ce que tu n'es pas de Savenay?
--En effet.
--Ton père, le vieux Gouësnon, chez lequel nous arriverons à la nuit,
car n'oublie pas que nous ne devons pas nous montrer de jour, ton père,
le vieux Gouësnon, pourra bien nous offrir l'hospitalité?
--Certainement...
Il y eut un silence.
La Pâlotte avait fait deux parts de la viande froide et du pain emportés
par elle.
--Tiens, prends, petit.
Et elle lui tendit sa part du déjeuner.
--Merci.
--Sais-tu que tu n'es pas bavard? continua la Pâlotte.
--C'est que je parle mal le français, répondit Pinson, avec un léger
embarras et en traînant un peu sur ses mots, comme s'il eût fait un
effort pour les trouver.
--Tu connais mieux le bas-breton, n'est-il pas vrai?
--Dame!...
--Eh bien! veux-tu m'en dire quelques mots? C'est une vraie musique,
votre langage de ces côtés-ci, et je n'aime rien tant que l'entendre.
Fernande avait été élevée aux environs de Savenay, nous l'avons dit.
Elle connaissait donc à merveille le patois breton, et rien ne lui était
plus facile que de contenter la Pâlotte.
Celle-ci vit que cette première épreuve échouait. Elle remit à plus tard
la suite.
--Allons, en route, petit, dit-elle.
Toutes les deux reprirent leur marche. Au reste, elles n'avaient pas à
se hâter; de Machecoul à Nantes il y a à peine une demi-journée de
marche. Elles devaient seulement entrer à la nuit tombante dans la
capitale de la Loire-Inférieure, où le vieux Gouësnon était venu de
Savenay, exprès pour les recevoir et leur donner des nouvelles.
Elles tournèrent donc à droite, laissant sur la gauche le lac de
Grandlieu, et dépassèrent bientôt Château-Thibaut.
--Avons-nous des amis ici? demanda la Pâlotte, qui montra à son
compagnon le village assis à leurs pieds au bas de la colline.
Cette demande augmenta encore la gêne de Pinson, qui de rouge qu'elle
était devint blanche.
--Mais...
--Tu ne le sais pas?
--Si... je le sais...
--Aussi... je me disais que c'eût été trop étonnant. Comment!
toi...--toi qui es du pays...--car tu es du pays...--ne connaîtrais-tu
pas ce château?
--Mais je le connais, je le connais.
--En bien! à qui appartient-il?
En faisant cette question, la Pâlotte ne se doutait pas de l'effet
qu'elle produisait sur Fernande.
--Il appartient à un bleu, murmura-t-elle d'une voix étranglée.
--A un bleu?
--Oui.
--Et comment s'appelle-t-il? Tu dois le savoir, puisque tu es... puisque
tu es du pays.
--Il s'appelle...
Elle s'arrêta et ajouta plus bas:
--Monsieur Grégoire...
En effet, la maison était un bien de son père.