Maurice de Carlepont avait bel et bien joué ce pauvre M. Jumelle, en lui
disant que Madame et le maréchal de Bourmont étaient à bord du
_Carlo-Alberto_.
Le sous-chef de la police politique se hâta d'aller prévenir le préfet
du département, pendant qu'on ordonnait à une frégate de se préparer à
donner la chasse au petit vapeur, dès que celui-ci ferait mine de
s'enfuir.
Si l'autorité croyait Son Altesse sur mer, elle ne penserait pas à la
chercher sur terre.
C'est, en effet, ce qui arriva.
Quelques minutes après la rencontre comique avec le gendarme, Madame vit
la route de Marseille à Toulouse se dérouler à peu de distance.
--Votre Altesse veut-elle continuer sa route? demanda M. de B...lh.
--Si je le veux!
--Cependant... j'avais espéré...
--Qu'est-ce que vous aviez espéré, je vous prie?
--Que Votre Altesse renoncerait à aller plus loin.
--Une fois pour toutes, de B...lh, répondit gravement la princesse, je
ne veux plus qu'on me parle de cela. Je fais ce que je crois être, ce
qui est mon devoir.
Monsieur de B...lh s'inclina.
Madame reprit avec animation:
--Quoi! des hommes jeunes, riches, heureux, aimés, n'ont pas hésité à
quitter famille, bonheur et richesse, pour se battre sur un signe de
moi,--peut-être pour mourir. Et moi je ne les suivrais pas! Non, je fais
ce que ferait mon fils à ma place; et je n'exposerai plus un prince
français à recevoir une seconde lettre comme celle qu'écrivit Charette!
Le cabriolet arrivait sur la route.
--A gauche! ordonna Madame.
A gauche!... le sort en est jeté.
Le cabriolet partit.
Vers les quatre heures du soir, les voyageurs entraient dans un petit
bourg.
Par le plus grand des hasards une calèche s'y trouvait à vendre.
Quand je dis: le plus grand des hasards, je parle du sentiment
qu'éprouva la princesse; car au fond, bien qu'elle l'ignorât, c'était
une chose très-naturelle.
M. de Bonnechose, ce noble et courageux jeune homme, qui gagna, dans
cette campagne, l'immortalité du dévouement, avait pris les devants et
fouillé le bourg jusqu'à ce qu'il eût trouvé cette calèche.