LE COMMENCEMENT

Laissons la Bretagne, et descendons vers le Midi de la France.

Traversons Tours, Vendôme et Orléans, si nous passons par

Paris;--Toulouse, Agen et Montpellier, si nous passons par Bordeaux, et

arrivons à Marseille.

Dans la nuit du 28 au 29 avril,--pendant cette même nuit où

l'_Espérance_ jetait vingt mille livres de poudre sur les côtes

bretonnes,--une émotion profonde semblait s'être emparée de la vieille

Phocée.

Le préfet des Bouches-du-Rhône était prévenu.

Il savait qu'une insurrection légitimiste se préparait, et il avait mis

sur pied les deux régiments de ligne, l'escadron de gendarmerie et les

agents de police.

On ne précisait rien, mais on sentait vaguement que les royalistes

allaient jouer une importante partie.

De huit heures à dix heures du soir, un calme complet régna dans la

cité. On eût dit que Marseille s'apprêtait à s'endormir comme

d'habitude, accroupie dans la Méditerranée.

Tout à coup, à onze heures, dix hommes du peuple, ou paraissant tels,

arrivèrent devant l'église Saint-Laurent.

Ces hommes portaient leur fusil en bandoulière: à la ceinture était

attachée une poudrière pleine de cartouches.

Celui qui paraissait être le chef s'avança de quelques pas sur ses

camarades et frappa à la porte de l'église.

Le sacristain parut.

Il voulut s'enfuir, en se trouvant seul, à une pareille heure, en face

d'un inconnu armé.

Mais celui-ci le retint par le bras.

--Mon ami, dit-il, je suis M. Pierre Prémontré, sujet de Sa Majesté le

roi de France Henri, cinquième du nom. Je vous prie de me donner les

clefs du clocher.

Le sacristain détacha, en tremblant, les clefs qui pendaient à son côté

et les mit entre les mains de M. Prémontré.

Le jeune homme fit un signe.

Un de ses soldats déplia un drapeau blanc enfermé dans un étui de

goudron:

--Trois hommes, dit le chef.

Trois soldats sortirent du rang.

--Vous allez rester devant le portail, continua Pierre, le fusil chargé.

Si vous voyez une ou deux, ou plusieurs personnes se diriger du côté de

l'église, vous crierez deux fois: au large! Si on n'obéit pas à la

seconde injonction, feu immédiatement.

--Et si c'est une troupe de soldats?

--Vous vous ferez tuer!

--Bien.

Prémontré trouvait tout naturel de donner cet ordre, et ses hommes

trouvaient tout aussi naturel de l'exécuter sans réplique.

Ah! ce fut une grande époque!

--Quant à vous, mes enfants, dit Pierre à trois autres de ses

compagnons, vous allez faire votre besogne, pendant que nous quatre

allons faire la nôtre.

Les deux petites troupes entrèrent dans l'église. L'une monta sur le

sommet de l'édifice, et, arrivée sur la plate-forme, planta le drapeau

blanc, qui se déroula lentement et majestueusement au souffle frais de

la nuit.

Prémontré et ses amis, pendant ce temps-là, grimpaient l'escalier en

colimaçon qui conduit au clocher.

Au moment où minuit commença de sonner:

--Attention! cria Pierre.

Chacun de ces cinq hommes tenait par le battant une des cloches de

Saint-Laurent. Quand le son lugubre des douze coups s'éteignit, le chef

fit un signe...

Le tocsin commença.

Qui n'a été souvent impressionné par cet appel déchirant du tocsin

éclatant soudainement au milieu de la nuit? Les cloches semblent gémir

et sangloter. Elles sont comme des voix d'en haut apportant à l'âme

humaine des pensées tristes et pieuses.

Cependant, à travers la ville, le bruit se répandait que le signal de

l'insurrection était sonné.

En effet, un quart d'heure à peine après le commencement du tocsin, un

rassemblement d'hommes armés traversa le coeur de la cité. Ce

rassemblement portait un drapeau blanc et criait: «Vive Henri V!»

Le préfet et le général de division, après une longue et importante

conférence, avaient décidé de laisser l'insurrection éclater, et de ne

pas l'étouffer en germe.

Ils y gagnaient de connaître le nom des agitateurs, s'ils étaient

vainqueurs. Si, au contraire, ils étaient vaincus, ils pouvaient se

targuer, auprès du nouveau pouvoir, d'une sorte de complicité tacite.

Tous les deux ayant trahi Charles X pour Louis-Philippe Ier, étaient

prêts à trahir Louis-Philippe Ier pour Henri V. C'était mathématique.

La préfecture de police avait expédié de Paris un de ses agents

supérieurs. Ne disait-on pas, en effet, que madame la duchesse de Berry

devait opérer, cette nuit-là même, son débarquement sur les côtes de

Marseille?

Or, cet agent supérieur, nous le connaissons, c'est notre ami M.

Jumelle.

M. Jumelle n'a pas changé pendant les quelques mois où nous l'avons

perdu de vue.

Il a toujours cette finesse de jugement, ce flair de chien courant qui

ne l'a trompé qu'une fois: dans l'affaire de la rue du Petit-Pas.

Tel qu'un bon bourgeois qui se promène après un plantureux souper,

l'honnête M. Jumelle, enveloppé d'une douillette de soie puce, passe en

souriant, ses lunettes sur son nez, à travers les rassemblements les

plus tumultueux. De temps en temps, il imite les insurgés qui le

coudoient et pousse un formidable: Vive Henri V!

Un jeune homme remarquait depuis quelques instants ce doux et inoffensif

promeneur.

Il s'approcha de M. Jumelle et lui tendit la main.

--Je vois que vous êtes des nôtres, monsieur, lui dit-il.

--En effet, monsieur, riposta l'agent de police.

Et il pensait tout bas:

«Ce sera bien le diable si ce gaillard-là ne m'apprend pas quelque chose

qu'il sera bon de savoir.»

--Seulement, permettez-moi une simple question, continua l'agent de

police. Moi, voyez-vous, je suis un bon vieillard, bien calme et bien

doux. Je ne m'attendais nullement à ce qui se passe. Je dormais ma nuit

quand j'ai entendu crier: Vive Henri V! Aussitôt, ce cri, cher à mon

coeur, m'a arraché au sommeil, et je suis venu me mêler à vous, à vous,

mes braves amis!

En disant ces mots, M. Jumelle, dont les yeux versaient des larmes de

joie, tendit les deux mains au jeune homme qui les serra avec non moins

d'émotion.

--A bas Louis-Philippe! cria un groupe d'hommes qui passaient.

--A bas Louis-Philippe! répéta M. Jumelle avec conviction.

--Vive Henri V! ajouta le même groupe.

--Vive Henri V! ajouta également le sous-chef de la police politique.

--Vous savez que c'est pour cette nuit? dit tout bas le jeune homme.

--Parbleu!

--Ah! vous étiez prévenu?

M. Jumelle se gratta le derrière de la tête, ce qui était son signe

habituel quand il était embarrassé..

--Prévenu... heu! heu!.. prévenu... non pas officiellement... mais..,

heu! heu!... vous savez, officieusement.

--Parbleu!

--Alors...

--Alors?...

--Heu! heu!... je m'attendais au reste... seulement... je connaissais

l'arrivée de...

--De...?

--... C'est cela!... mais j'ignore encore le point de débarquement...

En causant ainsi, le jeune homme et M. Jumelle étaient arrivés sur le

port.

--Venez! dit celui-ci.

Les choses tournaient si bien pour le sous-chef de la police politique,

qu'il avait changé son signe. Au lien de se gratter le derrière de la

tête, il se frottait obstinément le bout du nez. Signe de joie,

celui-là!

En passant devant l'esplanade de la Tourette, le jeune homme montra à M.

Jumelle une masse de monde qui regardait du côté de la mer.

--Ils attendent! répéta consciencieusement M. Jumelle, Et ils regardent!

ajouta-t-il.

--Oui, mais ils regardent... quoi? Le savez-vous?

--Heu! heu!

--Tenez!... apercevez-vous au loin ce navire?...

--Attendez donc!...

M. Jumelle se fit une longue-vue de ses deux mains, et aperçut au loin,

en effet, un petit navire à vapeur qui tirait des bordées.

Quand je dis aperçut, je devrais dire qu'il distingua les feux rouges et

verts du vaisseau, attendu qu'à travers la nuit, il était impossible de

rien préciser.

--Eh bien! continua le jeune homme, ce navire s'appelle le

_Carlo-Alberto_.

--Beau nom.

--Et il a à son bord madame la duchesse de Berry et le maréchal de

Bourmont...

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 144 / 194 题