Jean et ses amis se regardèrent.
Il ne fallait plus penser à éviter la surveillance des douaniers. Ils
avaient l'éveil.
Que ferait-on?
Nous avons dit que le navire n'était pas à plus d'un kilomètre de la
côte: il s'en rapprochait insensiblement.
Ce trois-mâts devait être d'un faible tonnage; puis la mer est profonde
en cet endroit.
--Il suivra les instructions données, dit Jean, et tâchera de mouiller
le plus près possible.
En effet, le navire faisait des bordées et gagnait insensiblement.
Évidemment les douaniers l'avaient aperçu. De temps en temps, l'un deux
poussait un: Qui vive! auquel tous les autres répondaient.
--Maître, dit Aubin Ploguen, il ne faut pas penser à faire opérer le
débarquement ici. Il faudrait que les matelots fussent prévenus.
--C'est impossible.
--Non, hasarda Jacquelin. Écoutez, monsieur, je nage comme un poisson.
En une heure, je puis aller...
--Tais-toi, dit Jean. Et quand même les matelots seraient prévenus, où
iraient-ils?
--A l'anse d'Erqui, répondit Aubin.
--Ils n'en forceront pas l'entrée.
--S'ils ont un pilote, oui.
--Mais qui leur servira de pilote?
--Moi. L'enfant a raison. Il faut gagner le navire à la nage. J'irai
avec lui.
Jacquelin jeta un cri de joie, en voyant qu'en acceptait son aide.
Jacqueline, elle, saisit son enfant par le bras, comme si elle eût voulu
l'empêcher d'accomplir cet acte de témérité.
Mais elle ne prononça pas une parole.
Seulement, la pâleur de son visage, doucement éclairé par la lune,
annonçait sa triste appréhension...
--Allez, mes amis, dit Jean.
Aubin Ploguen et Jacquelin disparurent dans les rochers...
L'anse d'Erqui est une espèce d'entonnoir formé par les caprices de la
nature, qui s'ouvre à cinq ou six cents mètres de la crique de Bel-Râch.
Imaginez-vous un demi-cercle, extrêmement effilé à l'une de ses parties,
et présentant à la mer un étroit goulet par lequel un navire a juste
assez de quoi passer.
L'anse est d'une grande profondeur. Des vaisseaux à trois ponts
pourraient y mouiller. Mais on ne cite pas deux navires, en cinq ans,
qui osent s'y aventurer.
La passe est étroite et de plus formée par des rochers à pic contre
lesquels un trois-mâts même, malgré son exiguïté, courrait le risque de
se briser impitoyablement.
Les bâtiments en détresse n'osent jamais se lancer dans cette passe: car
un caprice de la lame peut les faire dévier à droite ou à gauche, et une
déviation d'un mètre suffit à les faire sombrer.
Aubin Ploguen savait que jamais les rochers de l'anse d'Erqui ne sont
garnis de douaniers, qui considèrent comme inutile de la surveiller.
Il voulait donc aborder le navire et le diriger vers ce goulet. Il
connaissait la côte et avait chance d'atterrir.
Jean et Jacqueline suivaient l'homme et l'enfant des yeux.
Mais heureusement ils les perdirent bientôt de vue: heureusement, car la
lune voilée n'éclairait plus la mer, et, par conséquent, cachait aussi
les nageurs à la vue des douaniers.
--A l'eau! dit Aubin, quand ils arrivèrent tous les deux sur la plage.
Jacquelin ne se fit pas répéter l'ordre, et entra résolument dans la
vague.
--Diable! c'est froid, dit-il.
L'eau était froide, en effet.
La lame avançait avec force, soulevée par la brise d'ouest.
--Bon vent, dit Aubin, qui marchait encore n'ayant pas perdu pied, et
soutenait son jeune compagnon par la ceinture, pour qu'il n'usât pas ses
forces en nageant aussitôt.
--Bon vent! la marée monte et la brise vient de l'ouest: tout pousse à
la côte.
Brave Aubin Ploguen!
Le vent était bon pour le navire, mais mauvais pour les nageurs,
puisqu'ils avaient à lutter à la fois contre la brise, la lame et la
marée.
Un silence se fit.
Ils nageaient vigoureusement tous les deux. Jacquelin n'avait pas
exagéré ses mérites: c'était un vrai poisson.
Il fendait la vague avec une netteté et une précision étonnantes. De
temps à autre une lame plus haute le couvrait entièrement, semant
d'écume ses cheveux bruns.
Aubin, lui, ressemblait à un dieu marin.
--Vois-tu, petit, dit-il, j'aurais pu faire le voyage tout seul, mais
j'avais besoin de toi.
--Grand merci!
--C'est mon opinion. Moi, je serai le pilote. Mais toi...
Le Breton eut la parole coupée par une vague, qui l'aveugla.
Il se secoua et ajouta;
--Nous causerons plus tard. Es-tu fatigué?
--Non.
--Va toujours!
La distance entre eux et le navire ne semblait guère diminuer. Ils
demeuraient silencieux, les yeux fixés sur ce but immobile. Immobile,
car le trois-mâts devait avoir jeté l'ancre, attendant un signal promis.
--Es-tu fatigué?
--Non.
--Va toujours!
Pauvre Jacquelin!
Il n'avait pas besoin d'encouragement, il _allait toujours_ avec la même
énergie.
A ce moment la brise augmenta. Les vagues commencèrent à s'enfler, à
grimper à des hauteurs plus considérables.
On eût dit de vraies montagnes, montagnes noires, sombres comme des
abîmes.
Et la marée, doublant sa force, par cela même, opposait aux nageurs une
résistance de plus en plus périlleuse.
--Chien de temps! formula Aubin.
La fatigue glissait sur ce corps robuste. Le Breton semblait être un
dieu marin impassible au milieu des lames, et se jouant des dangers.
--Le petit faiblit, pensa-t-il, en jetant un regard sur Jacquelin.
En effet, l'enfant était très-pâle. Sa figure, assombrie par la nuit,
grimaçait.
--Fais la planche! dit Aubin.
Et joignant le geste au conseil, le fils de Cibot Ploguen fit tourner
Jacquelin, et quand celui-ci fut couché sur le dos, se mit à le pousser
comme une bouée.
Ils nageaient depuis une heure dix minutes.
La brise se changeait en grain.
De larges gouttes de pluie tombaient, et des sifflements aigus,
interrompus quelquefois, ajoutaient au dramatique de cette scène.
--Ça se gâte! murmura Aubin.
Le trois-mâts s'était sensiblement rapproché. On distinguait nettement à
travers la nuit sa masse brune qui sautait au milieu des vagues.
Vingt minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Aubin poussa
devant lui Jacquelin, qui faisait la planche. L'enfant n'avait pas senti
le froid, tant qu'il nageait; les mouvements le réchauffaient. Mais la
circulation du sang était interrompue par la sorte d'inaction éprouvée.
--J'ai froid, dit-il.
--Alors, nage, petit! Seulement appuie une de tes mains sur mon dos.
--Non... j'aurais trop... froid...
--Soit!
Aubin Ploguen dut ralentir la rapidité de la nage pour ne pas laisser
derrière lui Jacquelin, très-pâle, et dont la respiration sifflante
annonçait l'énorme lassitude.
Ils continuèrent ainsi pendant une autre demi-heure. Il y avait deux
heures qu'ils étaient partis.
Mais aussi le trois-mâts n'était plus qu'à une quarantaine d'encablures.
Pour la première fois, Aubin Ploguen eut peur que Jacquelin ne pût aller
jusqu'au bout. L'enfant donnait des signes évidents d'une lassitude
extrême.
Il ne disait rien, mais le pauvre petit sentait ses membres raidis par
le froid et l'épuisement. Sa respiration se faisait rare. Il avait, par
instants, des frissons qui le secouaient des pieds à la tête.
La vague était haute comme une maison.
Elle arrivait, lancée comme un cheval emporté qui brise le mors dans sa
bouche, et, derrière elle, une autre vague plus effrayante encore.
La marée et la rafale!
Jacquelin serait englouti avant de toucher le navire.
Aubin Ploguen, toujours aussi calme, s'arrêtait de temps en temps pour
soutenir son jeune compagnon.
Mais l'enfant ne voulait pas arrêter ses mouvements, car il comprenait
que le froid ne tarderait pas à l'envahir.
Le Breton se souleva sur la lame, sortant à moitié son corps de l'eau:
--Ohé! du vaisseau! cria-t-il.
Mais ils étaient encore trop loin. On n'entendit pas. Aubin voulait
héler une barque.
--Es-tu fatigué? dit-il.
--Non...
--Va toujours.
--Ohé! du vaisseau! appela encore Aubin Ploguen.
En dix minutes ils arriveraient. Mais dix minutes sont aussi longues
qu'un siècle, en pleine mer, par une nuit de tourmente comme celle-là!
Jacquelin était enfoncé dans l'eau jusqu'aux oreilles. Aubin le soutint
par la ceinture.
--Es-tu fatigué, petit?
--Non... non...
Mais en même temps qu'il répondait ainsi, Jacquelin jeta un cri et
disparut.
La ceinture s'était brisée, et, entraîné par la lame, le pauvre enfant
épuisé venait de disparaître dans les profondeurs de l'Océan...