Vers la fin du mois d'avril de cette même année 1832, c'est-à-dire le 28
ou le 29, une animation inaccoutumée régnait au château de Kardigân.
Depuis quelques jours, les palefreniers passaient de longues heures à
bouchonner les chevaux; les écuries étaient vides, et les dix ou douze
coursiers dont les _boxes_ excitaient l'admiration des paysans,
piaffaient en plein air.
Au reste, ces paysans semblaient peu s'étonner du remue-ménage auquel
ils assistaient.
Une semaine auparavant, la diligence de Rennes à Guérande avait amené un
homme d'une quarantaine d'années, à la mine réjouie, lequel portait à la
main une grande caisse de cuir.
Le maire de Kardigân, philippiste enragé, lui ayant demandé son nom, cet
individu répondit:
--Je suis le docteur Lambquin.
Et cela, avec un bon gros rire joyeux, qui sonnait comme une crécelle.
--Et que venez-vous faire ici, monsieur Lambquin?
--Soigner les malades.
--Il n'y en a pas!
--Il pourrait y en avoir.
Cette réponse philosophique ne laissa pas de frapper beaucoup le maire
de Kardigân, qui fit, en _à parte_, cette réflexion naturelle:
--Voilà un gaillard très-fort.
--Mais pourquoi êtes-vous venu précisément vous installer à Kardigân?
répliqua le maire.
--Hum! hum!
--Vous dites?
--Je dis: «hum! hum!»
--Je ne comprends pas.
--C'est bien compréhensible, pourtant.
--Comme vous voudrez; seulement...
--Vous désireriez une autre réponse?
--En effet...
Il faut savoir, pour comprendre cet interrogatoire, que des bruits
vagues couraient depuis quelque temps, annonçant une prochaine levée de
boucliers.
On se racontait tout bas, sous le chaume, qu'une insurrection se
préparait, insurrection bretonne, qui devait arborer, haut et ferme, le
drapeau d'Henri V.
Il en résultait que chaque fonctionnaire de Louis-Philippe rêvait de se
distinguer, et faisait subir un véritable examen à tous les individus
qui traversaient leur commune.
Ce docteur Lambquin ayant l'intention non-seulement de traverser la
commune de Kardigân, mais encore de s'y installer, le maire,
naturellement, frémissait rien que d'y penser:
Il renouvela donc sa demande.
--Pourquoi êtes-vous venu vous loger à Kardigân?
--Écoutez bien, monsieur le maire: il y a un médecin à Savenay, n'est-ce
pas?
--Oui.
--Il y en a un autre à Guérande?
--Comme vous le dites.
--Eh bien, moi, j'aurai la clientèle des malades des environs qui
n'auront le temps d'aller ni à Guérande, ni à Savenay.
--Ah! je comprends!
--Ce n'est pas malheureux!
--Qu'est-ce que c'est que cette caisse de cuir que vous tenez à la main?
--C'est ma trousse.
--Votre trousse? bravo!
L'honnête maire n'avait jamais entendu parler d'une trousse; mais le mot
lui en imposa.
Il autorisa le docteur Lambquin à séjourner à Kardigân.
Celui-ci ne se le fit pas répéter deux fois: il commença par s'installer
à l'auberge et par demander à déjeuner.
Comme on lui servait du cidre, il fit la grimace et demanda du vin.
On remarqua qu'il buvait sec et dru.
Néanmoins, le bruit se répandit en quelques heures qu'un fameux médecin
était arrivé tout exprès de Rennes pour soigner le canton.
Aussi, de quatre à six heures du soir, ce fut une vraie promenade. Tous
les paysans défilèrent devant l'auberge.
L'un, disait-il, venait montrer sa langue.
Le docteur Lambquin regardait la langue et inscrivait sur un carnet le
chiffre 1.
Le nom du second était suivi du chiffre 2, et ainsi de suite.
La paroisse de Kardigân fournit ainsi trente individus.
Après la paroisse de Kardigân, vint la paroisse de Bel-Râch: celle-là
contenait vingt-deux malades.
--Trente et vingt-deux! grommela M. Lambquin. Bravo! cela fait
cinquante-deux!
A cinq heures commença l'examen des malades de la paroisse de Garigny.
Elle n'en contenait que onze:
--Diable, cela baisse, murmura le docteur. Enfin cela donne encore
soixante-trois.
Bref, à sept heures du soir, M. Lambquin, rien que dans l'arrondissement
de Guérande, avait ausculté trois cents malades.
La consternation était peinte sur tous les visages.
--Qui aurait dit que nous étions si malades que ça! s'écriait avec
terreur M. Lourson, le maire de Kardigân.
Et lui-même s'examinait avec soin.
Peut-être, sans s'en douter, avait-il en lui le germe d'une terrible
indisposition. Il pria sa femme d'examiner si ses yeux n'étaient pas
trop rouges, sa langue trop blanche ou son teint trop jaune.
Au reste, ce devait être la journée des événements, car on apprit à la
nuit close que monsieur le marquis de Kardigân avait fait une chute de
cheval et s'était cassé la jambe.
En effet, on vit bientôt, descendant le grand sentier qui mène les
piétons au château, une jeune femme de trente ans environ, qui tenait
par la main un petit garçon de douze ans.
Cette jeune femme était bien connue des paysans, qui l'avaient vue
souvent entrer dans leurs chaumières pour leur apporter du pain, du vin
ou de l'argent.
Ils la surnommaient la Pâlotte.
La Pâlotte portait le costume des paysannes riches, ce costume charmant
et poétique que nos peintres ont popularisé et qu'on ne retrouve plus
guère aujourd'hui qu'au bourg de Batz, depuis que le Croisic et Pornic
sont devenus des plages parisiennes.
Elle était arrivée au château avec le marquis de Kardigân, cinq mois
auparavant.
Elle remplissait les fonctions de gouvernante. Seulement, elle et
l'intendant Aubin Ploguen mangeaient à la table du maître, et étaient
des amis plutôt que des serviteurs.
En la voyant si belle et dans une position un peu fausse, les mauvaises
langues avaient voulu gloser.
Or, ces mauvaises langues se réduisaient à deux: M. Lourson, le maire,
et Sertaboire, l'aubergiste. En effet, Lourson et Sertaboire étaient des
«libéraux». Naturellement, _ils surveillaient les menées_, disaient-ils,
de _môssieu_ le marquis.
Heureusement que ledit maire et ledit aubergiste étaient aussi prudents
que libéraux et avaient reçu d'Aubin Ploguen un avis tellement énergique
de se taire... qu'ils s'étaient tus.
Donc, ce jour-là, ou plutôt cette soirée-là, la Pâlotte descendit du
château et vint demander à l'auberge le fameux médecin.
--Est-ce que quelqu'un est _affligé à la maison_? lui demanda un paysan.
--Oui, mon gars, M. le marquis a fait une chute de cheval et s'est cassé
la jambe.
On se hâta de prévenir M. Lambquin.
Il prit sa trousse et descendit rejoindre la Pâlotte.
--Partons vite, docteur, dit la jeune femme. Cela presse.
Tous les deux traversèrent le village et s'engagèrent bientôt dans le
sentier dont nous avons parlé.
Ce sentier contourne une colline sur laquelle le château est bâti, et
d'où il domine la mer.
C'est un magique spectacle.
L'Océan des côtes de Bretagne, au commencement du golfe de Gascogne, a
une majesté sublime.
L'oeil n'aperçoit à l'horizon que les vagues et le ciel éternellement
confondus. C'est l'immensité.
La Pâlotte avait ramené son fichu bleu sur sa poitrine, car la brise
était forte.
Au loin, la nuit trouée d'étoiles s'étendait sur la mer comme un large
manteau brun.
Ils arrivèrent au château.
Aubin Ploguen les attendait.
--Ah! comme on vous espérait, monsieur Lambquin, dit-il.
--Bien, mon garçon, dit le docteur. Mène-moi vite auprès de ton maître.
Jean attendait M. Lambquin dans une grande salle où le souper était
préparé.
Ils prirent place tous les quatre au repas du soir.
M. Lambquin semblait peu étonné de trouver debout, et se portant bien,
le marquis, lequel, disait-on, venait de se casser la jambe.
Jean avait un peu vieilli depuis l'heure où nous l'avons quitté.
Des rides précoces creusaient un sillon sur son front.
Le repas fut rapide et silencieux. Jean, Aubin Ploguen et la Pâlotte
étaient préoccupés.
Quant au docteur Lambquin, il se taisait, parce qu'ayant faim, il
gardait toujours la bouche pleine.
--Quel chiffre, docteur? dit Jean.
--Trois cents. En aurez-vous assez?
--Nous en aurons de trop.
--Bravo! Eh bien! faites-moi voir mes _malades_.
Le brave médecin éclata de rire en prononçant cette plaisanterie.
On le conduisit auprès de «ses malades» qui, tous les trois cents,
remplissaient une seule chambre.
Ces malades étaient tout simplement des fusils. Ce bon M. Lambquin était
peut-être médecin, mais à coup sûr, et avant tout, il était armurier...