M. Grégoire sortit, la laissant seule.

Un instant après, elle quitta le salon à son tour, pour regagner sa

chambre à coucher; là au moins elle était libre, libre de prier et de

pleurer.

Le cabinet du conventionnel était situé en face du salon.

En passant devant la porte, Fernande entendit des éclats de voix.

C'était son père qui parlait. Sans doute, elle allait s'éloigner, quand

un mot attira son attention.

--Je l'enlèverai demain!...

Elle comprit tout, et sa pensée embrassa aussitôt la portée de la

résolution prise par M. Grégoire.

Sans doute, le vieillard s'était dit qu'il ne pourrait pas dompter ce

fier et hautain caractère, et il voulait arracher Fernande à son amour

maudit, en l'arrachant à celui qu'elle aimait.

L'instinct de la conservation fut plus fort dans son coeur que la volonté

du devoir.

Elle écouta...

Malheureusement, les deux hommes parlaient tantôt à voix haute, tantôt à

voix basse. Elle entendit imparfaitement...

--L'aimez-vous? dit M. Grégoire brusquement quand il entra dans la

chambre où l'attendait Robert Français.

--Si je l'aime!

--Ah! vous êtes bien dégénérés, vous, les hommes de la génération qui

commence! De mon temps, pour accomplir ce qu'on voulait, on ne reculait

devant rien!...

Le jeune homme arrêta M. Grégoire du geste.

--Monsieur, dit-il, parlons franc. Quand je vous ai demandé la main de

votre fille, je vous ai dit quelle était ma position de fortune: j'ai

cent mille livres de rente, pas de famille, pas d'obligations. Enfin,

vous me connaissez, ou plutôt, vos frères, ceux qui, comme vous et moi,

combattent pour la cause du peuple, me connaissent, et vous ont dit que

l'on pouvait compter en tout temps sur mon courage et mon intelligence.

Vous comprenez qu'il faut bien que je fasse ressortir ce que je vaux,

puisque vous en doutez! Or, ce qui vous a décidé à accepter

favorablement ma recherche, ce n'est pas ma fortune, vous êtes riche

vous-même; ce n'est pas ma jeunesse, puisque je suis vieux avant l'âge;

ni ma famille, puisque je n'en ai pas.

Donc, vous aviez une arrière-pensée. Cette arrière-pensée était

celle-ci: votre gendre devait apporter à votre ambition une somme

d'influence et de pouvoir qui complétât la vôtre. Vous trouvez que je

remplissais votre but: je le conçois.

Mais moi, c'est une autre intention qui m'a guidé... J'aime votre fille!

et il n'est rien que je ne sois disposé à faire pour devenir son mari.

Rien! entendez-vous?

Donc, quoi que vous vouliez, je le ferai.

--Vous êtes l'homme qu'il me faut.

--Mademoiselle Fernande, séparée de celui auquel elle s'est fiancée,

cessera de l'aimer.

--Votre idée est la mienne. Je l'enlèverai demain.

--Je n'aurais pas osé vous soumettre ce projet, monsieur, répliqua

Robert Français, mais je l'approuve.

--Demain, dans la nuit, je partirai avec elle.

--Où irez-vous?

--Je l'ignore encore...

Les deux hommes continuèrent à parler bas. Il fut arrêté que Robert

Français escorterait la chaise de poste à cheval, afin d'éviter qu'elle

ne fût suivie.

Il devait se trouver le lendemain à minuit à la porte de la maison.

Fernande ne put entendre, nous l'avons dit, toute cette conversation.

Elle comprit seulement que le lendemain soir M. Grégoire comptait

l'arracher de Paris, comme s'il pouvait aussi l'arracher à ses

souvenirs.

Elle sentit alors tout le danger qu'elle courait.

Comment prévenir Jean?

Lui écrire?

Qui porterait la lettre? Une consigne avait été donnée, sans doute, dans

la maison. Ensuite, elle préférait ne pas faire connaître au vieillard

que celui qu'elle avait choisi comme mari était un de ces royalistes

qu'il haïssait de tout son fanatisme.

La pauvre enfant, réfugiée dans sa chambre, réfléchissait avec ardeur. A

qui pouvait-elle se fier? A qui pouvait-elle demander du secours?

Elle se jeta sur son prie-Dieu. Elle savait bien que Dieu, ce

consolateur des affligés, ne la laisserait pas abandonnée et sans

secours.

Tout à coup, elle jeta un cri de joie. Elle avait trouvé. Dieu avait

entendu sa prière, sans doute, et lui envoyait la pensée qui la

sauverait.

Elle se rappela cet ouvrier qui lui avait dit:

--Si vous avez besoin de Jérôme Hébrard, appelez-le.

Jérôme lui avait donné son adresse, gardée par elle avec soin, comme si

elle eût pu avoir la seconde vue de l'avenir.

Il était ouvrier sellier, et demeurait rue Saint-Honoré, n°117.

Elle prit une plume et écrivit:

«Vous m'avez dit que je pouvais compter sur vous à l'heure du péril. Eh

bien! je suis en danger. Venez! je vous appelle!...

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 109 / 194 题