LE DANGER

Fernande trembla.

L'homme qu'elle avait devant les yeux depuis une heure se révélait sous

un jour nouveau.

--Quoi! je vous ai dit que je vous aimais! reprit Robert Français, et

vous espérez que je vous abandonnerai! Je vous ai dit que depuis six

mois je ne pensais qu'à vous, et vous avez pu croire que je renoncerais

à mon rêve!... N'attendez pas de moi une générosité ridicule!... J'aime,

voilà tout ce que je sais!

Vous voir à un autre? Je préférerais que vous fussiez morte!

Robert Français mit une telle expression dans la manière de prononcer

cette phrase, que Fernande comprit bien que tout était fini pour elle.

--Que vous ai-je donc fait? murmura-t-elle d'une voix brisée. Vous ne

m'avez pas comprise. Si c'est moi qui refuse de vous épouser, mon père

me poursuivra de sa volonté, de sa colère. Mais vous!... vous pouvez

d'un seul mot me sauver et me rendre libre à jamais.

--Comment! vous voulez que, non content d'être refusé par vous, j'aille

encore!...

--Vous m'aimez, monsieur, je vous crois. Vos paroles m'ont émue, et des

paroles menteuses ne vont pas droit au coeur comme les vôtres ont été au

mien! Vous avez souffert... Donc vous savez ce que c'est que la

souffrance! Ayez pitié de la mienne!... Vous voyez, toute ma fierté

tombe... Je deviens humble... Un mot de vous à mon père, et je suis

sauvée!

Robert Français détournait les yeux pour ne pas voir cette belle jeune

fille qui l'implorait.

Il sentait qu'une pareille supplication arriverait peut-être à le

toucher, et il ne voulait pas être touché.

Voyant que le jeune homme conservait son impassibilité, Fernande sentit

sa fierté revenir. Elle eut honte d'être descendue jusqu'à la prière.

--Eh bien, non, dit-elle, je ne vous demande rien! Il y a des âmes que

la souffrance élève et purifie, la vôtre est de celles qui s'irritent et

s'aigrissent. Soit! je serai victime, mais je ne serai plus humiliée.

Vous m'avez vue venir à vous, suppliante, vous m'avez repoussée! Je ne

descendrai pas plus loin. Mon père vous a accordé ma main; mais moi,

monsieur, je vous la refuse!

Fernande était redevenue la fière et courageuse jeune fille qui avait

sauvé le marquis de Kardigân.

Un sang généreux colorait son visage; son regard brillait, et sa lèvre

tremblante indiquait qu'elle subirait tout plutôt qu'une volonté

despotique et cruelle.

Robert Français l'admirait.

Mais l'impétueux jeune homme, au lieu d'ouvrir son coeur à la pitié,

regrettait encore plus le sacrifice que le refus de Fernande lui

imposait malgré lui.

Avant qu'il eût le temps de répondre, la porte s'ouvrit et M. Grégoire

entra.

Le vieux conventionnel était souriant; mais son sourire avait cette

ironie glaciale des êtres qui ne croient à rien.

Il s'était imaginé que sa fille repoussait le parti qu'on lui proposait,

parce qu'elle ne connaissait pas Robert; et, ingénument, avec ce cynisme

naïf des hommes comme lui, il était persuadé que M. Français gagnerait

rapidement sa cause auprès de Fernande.

Il arrivait donc, persuadé que tout était arrangé selon ses désirs.

Mais le premier coup d'oeil qu'il jeta sur les deux jeunes gens l'avertit

qu'il s'était abusé.

--Mademoiselle Grégoire vous a-t-elle fait part de ses intentions?

dit-il à Robert en se tournant vers lui.

--Oui, monsieur.

Le regard de M. Grégoire devint interrogateur.

--Elle a refusé la demande que j'avais l'honneur de lui adresser.

Le conventionnel laissa échapper un geste de colère.

--Ayez l'obligeance d'aller m'attendre dans mon cabinet, monsieur,

dit-il.

Robert jeta un dernier regard à Fernande, et disparut...

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 107 / 194 题