La réunion fut longue.
En effet, Jean de Kardigân était arrivé quelques instants après le
départ de Jacqueline Morel, apportant un message qui lui était parvenu
le matin même.
Le jeune homme avait passé une nuit sans sommeil: c'était la seconde.
Enfoncé dans son travail, il avait forcé son esprit à se distraire de sa
pensée constante en l'astreignant à un rude labeur.
Au matin seulement, il s'était endormi.
A midi, il avait reçu à son réveil le document dont il venait
d'apprendre la teneur à ses amis.
Ce document, qui n'a jamais été publié en France, croyons-nous, était la
minute de l'acte de régence, qu'un mois plus tard, le 27 janvier 1832,
Charles X devait dater d'Edimbourg.
Le voici:
«M..., chef de l'autorité civile dans la province de..., se concertera
avec les principaux chefs pour rédiger et publier une proclamation en
faveur de Henri V, dans laquelle on annoncera que Madame, duchesse de
Berry, sera régente du royaume pendant la minorité du roi, son fils, et
qu'elle en prendra le titre à son entrée en France; car telle est notre
volonté.
_Signé_ CHARLES.»
Cette pièce, dont tous les assistants comprenaient la haute
signification et l'extrême gravité, fut accueillie par deux opinions
bien opposées.
Ainsi que trois jours auparavant, dans la maison de la rue du Petit-Pas,
M. Saincaize, aidé cette fois de MM. de Breulh et Hyde de Neuville, se
prononça carrément pour l'attente.
Berryer resta neutre.
Comme la réunion avait plutôt l'aspect d'une causerie que d'une
assemblée politique, personne ne présidait.
Il en résultait que les conversations étaient générales, et que l'on
s'entendait difficilement.
Pourtant M. Saincaize, en sa qualité de maître de maison, réclama un peu
de silence.
Le digne homme avait une observation à présenter:
--La guerre est donc décidée? dit-il.
--Oui, monsieur, répliqua Jean.
Henry de Puiseux ne put retenir un mouvement de mauvaise humeur.