L ESPIONNE

Le dîner de M. Saincaize était des plus brillants. Quand les convives se

trouvèrent réunis autour de la table du maître de la maison, il eût

fallu être bien blasé sur les joies de ce monde pour ne pas admirer la

réunion d'hommes distingués qui y avaient pris place.

En dehors des principaux chefs du parti légitimiste, quelques

illustrations littéraires étaient présentes.

Mais celle qui attirait tous les regards était madame de Sergaz.

Elle rayonnait.

Sa toilette, fort simple, était une robe de velours noir uni,

décolletée; sur ses épaules nues étincelait une rivière de diamants.

Tous les yeux étaient fixés sur elle, car l'empire de la beauté est et

sera toujours irrésistible.

On eût dit que madame de Sergaz ne s'apercevait pas des hommages muets

et de l'admiration des personnes qui l'entouraient. Elle restait froide

et silencieuse comme une statue grecque impassible devant ses

adorateurs.

Henry de Puiseux, son voisin, obtenait seul quelques paroles d'elle.

Encore étaient-ce des paroles banales, sans importance.

Au reste, le jeune gentilhomme s'occupait fort peu du plus ou moins

d'importance des phrases prononcées par madame de Sergaz. Il ne

l'écoutait pas, se contentait de la regarder parler, quand d'aventure

elle daignait desserrer les lèvres.

Il était absolument sous le charme.

Un observateur attentif eût remarqué le léger frémissement qui agitait

la belle baronne à certains moments.

L'un des convives, le célèbre M. de Balzac, alors dans tout l'éclat de

ses débuts, ne perdait pas de vue madame de Sergaz, et notait chacun des

mouvements instinctifs qui trahissaient l'émotion de la belle créature.

Il n'y avait guère de silencieux autour de cette table, en dehors

d'Henry de Puiseux, d'Honoré de Balzac et de madame de Sergaz. Henry,

parce qu'il regardait; Balzac, parce qu'il pensait; la baronne, parce

qu'elle réfléchissait.

A la fin du dîner, les convives passèrent dans les salons. Henry donnait

le bras à sa voisine. A cette époque, il y avait encore «des salons.»

Cette expression aura bientôt disparu de la langue, aujourd'hui que les

hommes ont l'habitude de quitter les femmes en sortant de table pour

aller au fumoir.

Ce qui est à la fois poli et agréable: le progrès!

--Vous m'avez autorisé à aller vous voir, madame la baronne, dit Henry.

J'espère que vous ne m'en voudrez pas trop si j'use de la permission?

Madame de Sergaz fixa sur le jeune homme son regard clair et froid:

--Je ne puis que vous répéter la phrase de ma lettre, monsieur,

reprit-elle. Je serai toujours heureuse de vous voir.

Ou avait remarqué la cour assidue faite par Henry à la baronne; et même,

l'un des convives observa que madame de Sergaz pourrait bien ne pas y

être indifférente.

--Eh bien! cher romancier, dit Berryer à Balzac, que pensez-vous de

cette belle dame?

--Ma foi, cher monsieur, vous m'interrogez sur une chose qui me

préoccupe depuis le commencement du dîner.

--Vraiment!

--C'est comme cela.

Deux ou trois personnes s'approchèrent du grand écrivain et du grand

orateur. Une causerie entre Balzac et Berryer, ce devait être

merveilleux!

L'auteur de la _Comédie humaine_ baissa un peu la voix, subitement. Mais

la baronne avait d'un mouvement rapide rapproché son fauteuil du cercle

formé à quelques pas d'elle; et, tout en paraissant prêter une attention

soutenue à ce que lui disait de Puiseux, elle ne perdait, en réalité,

aucune des paroles d'Honoré de Balzac.

--Vous serez bien étonné quand je vous communiquerai mon opinion,

continua celui-ci.

--Étonné?

--Certes, oui!

--Et pourquoi?

--Parce qu'elle est, évidemment, tout à fait l'opposé de la vôtre.

--Allez toujours!

--Selon moi, le corps seul de madame de Sergaz est parmi nous ce soir.

La pensée, l'âme sont ailleurs.

--En vérité!

--Vous raillez? vous avez tort. Je ne me trompe pas. Regardez cet oeil

froid, qui ne s'allume que par éclairs; regardez cette lèvre comprimée,

et le sourire glacial qui glisse sur elle sans l'éclairer! Enfin, vous

pourriez compter les paroles qu'elle a prononcées! Or, quand une femme

est muette, c'est qu'elle a au coeur ou une crainte, ou une angoisse, ou

une ambition.

Madame Saincaize se mit à rire.

--Et autrement? demanda-t-elle.

--Autrement, madame, répliqua de Balzac en s'inclinant devant la

maîtresse de la maison, il n'y a pas d'exemple qu'une femme se taise!

On se récria, on contredit, on approuva: bref, l'idée du romancier

célèbre fut vivement discutée.

Madame de Sergaz, l'objet de cette étrange théorie, était demeurée

impassible.

Cependant, elle eut comme une lueur de colère quand Balzac ajouta:

--Maintenant, auquel de ces trois sentiments est-elle livrée?

Choisissez!

--Votre avis, à vous?

--Oh! mon avis...

--Nous vous en prions...

--Eh bien, selon moi, ce n'est sûrement pas l'amour.

--Pourquoi?

--Encore un «pourquoi?» dit Balzac en riant.

--Dame! mon cher, vous nous parlez par énigmes: or, le rôle des énigmes

est d'être toujours interrogées.

--Vous avez raison.

--Alors, parlez: nous écoutons.

--Ce n'est pas l'amour, continua Balzac, presque à voix basse, attendu

que l'amour donne aux visages humains une douceur, une sérénité qu'on ne

voit pas sur celui de la baronne. Une femme qui aime a des émotions

subites, irraisonnées. Examinez madame de Sergaz, vous n'en lirez pas

une sur ses traits...

A ce moment, madame de Sergaz se retourna.

--Vous avez parfaitement raison, M. de Balzac, dit-elle.

On se regarda. Elle avait tout entendu.

--Je n'aime pas, continua-t-elle; mon mari est mort. Maintenant, vous

avez parlé de crainte et d'angoisse? La crainte, je ne la connais pas;

quant à l'angoisse, c'est possible. J'ai perdu un enfant que j'adorais,

et j'y pense toujours.

La baronne avait prononcé cette phrase avec une vérité de diction que

lui eût enviée une comédienne de profession.

Elle impressionna ceux qui l'entendirent.

Madame de Sergaz se leva:

--Excusez-moi, chère madame, dit-elle à madame Saincaize, je suis forcée

de me retirer.

Au moment où elle allait sortir du salon, elle entendit une personne qui

disait:

--Il y a une réunion ici, ce soir?

--Oui, lui répondit-on.

Elle n'eut pas l'air d'avoir saisi la pensée de cette demande et de

cette réponse.

Madame Saincaize l'accompagna dans l'antichambre, où la baronne

s'enveloppa de sa sortie de bal et rabattit le capuchon sur sa tête.

--Jacques, dit la maîtresse de la maison, faites avancer sous la

marquise la voiture de madame la baronne.

Madame Saincaize salua une dernière fois la jeune femme et rentra au

salon. Alors madame de Sergaz toucha le bras du laquais qui s'appelait

Jacques et qui l'escortait respectueusement dans l'escalier.

Cet homme s'arrêta, étonné.

--_Charles!_ murmura-t-elle.

--_Marie_, répondit le valet, qui comprenait à peine ce qui se passait.

--Allez m'attendre au coin de la rue, dit-elle.

Trois minutes après, madame de Sergaz faisait signe au domestique, resté

dans l'ombre d'une porte cochère, de s'approcher du coupé qui

stationnait au coin de la rue.

--Vous savez que vous devez m'obéir?

--Oui, madame.

--Bien. Dans trois quarts d'heure je serai de retour ici. Vous

m'attendrez et vous m'introduirez dans l'hôtel.

--Oui, madame.

--Il y aura ce soir une réunion. Où est le cabinet de votre maître?

--Au premier étage.

--Où pouvez-vous me placer pour que j'entende tout ce qui s'y dira?

--Dans la bibliothèque.

--Personne n'y entrera?

--Je la fermerai à clef, et je la garderai. Si on me la demande, je

dirai qu'elle est perdue.

--Bien; mais n'oubliez pas: dans trois quarts d'heure.

La baronne,--ou plutôt Jacqueline Morel (car le lecteur l'a déjà

reconnue sans doute), fit un geste, et le coupé partit. Quarante-cinq

minutes plus tard, une voiture jetait sur le trottoir une femme vêtue

d'un costume d'ouvrière. C'était elle.

Jacques était au rendez-vous. Il l'accosta.

--La réunion a-t-elle commencé?

--Non, madame.

--Bien. Allons vite.

Le valet fit entrer l'espionne dans la cour de l'hôtel, et prit

l'escalier de service. Jacqueline le suivait.

Parvenu au premier étage, il s'arrêta, prêtant l'oreille pour entendre

le moindre bruit. Mais cette partie de la maison était déserte.

L'escalier de service était désert. Il ouvrit une porte qui conduisait à

l'appartement de M. Saincaize.

--Venez, dit-il.

Tous les deux se glissèrent à travers deux chambres inhabitées, où M.

Saincaize serrait ses livres et ses papiers.

--Voici la bibliothèque, dit Jacques.

--Bien.

Il introduisit Jacqueline Morel dans cette pièce attenante, en effet, au

cabinet où devaient se réunir ceux qu'elle devait espionner.

Elle attendit une demi-heure environ; puis un jet de lumière passa entre

les fentes de la porte; elle distingua le bruit des paroles et des

pas...

La réunion allait commencer.

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 89 / 194 题