Jean de Kardigân demeurait à l'hôtel de France, sur le boulevard de
Gand.
Le lecteur se rappelle sans doute pourquoi le jeune homme s'était décidé
à y louer un appartement.
Il conspirait.
Or, un conspirateur doit avant tout éviter d'inspirer des soupçons à la
police.
C'est pourquoi il s'était résolu à se mettre lui-même, sous son vrai
nom, sous la surveillance de cette police, qui inspecte toujours avec
soin le livre des hôtels.
Il rêva quelques instants, troublé, ivre de bonheur, avant de rentrer
chez lui.
Il allait, à travers les rues, répétant en lui-même ces paroles bénies:
--Elle m'aime! elle m'aime!
Elle l'aimait! Fernande, cette noble fille, en qui il avait deviné tant
de vertus cachées, tant de chasteté, tant de grandeur!
Fernande l'aimait!
Il croyait porter écrite sur son visage l'ivresse intime qu'il
éprouvait.
Par instants il se reprochait d'avoir tant tardé à lui avouer ce qu'il
ressentait. Puis venaient les projets d'avenir, ces projets qu'il est
plus doux de concevoir, peut-être, que de réaliser.
Il ne sentait pas le froid, son coeur battait à rompre sous l'émotion
charmante de ce pur sentiment qui rend meilleur, et qui grandit l'âme
assez haute pour l'éprouver.
Il revint chez lui vers neuf heures du soir; celui qui lui aurait
demandé s'il avait dîné l'aurait fort étonné.
Jean ne comprenait pas, dans cette exaltation première, qu'il pût
exister au monde d'autres préoccupations que son amour.
Son valet de chambre lui remit plusieurs lettres. Il les ouvrit et les
lut, sans même déchiffrer les lignes.
Pourtant, un peu de raison lui vint.
Il se dit qu'avant de songer à cet amour qui était toute sa vie, il ne
devait pas oublier son devoir.
Il avait une correspondance importante à mettre en ordre. Il voulut
s'astreindre au travail; mais ses idées n'étaient pas assez nettes pour
que ce travail pût aboutir. Il rejeta ses papiers, et ouvrit une valise
de voyage, dans laquelle était enfermé ce qu'il avait de précieux.
Jean se sentait trop absorbé; il lui fallait quelques heures de sommeil
pour que son cerveau fût libre de concevoir autre chose que Fernande.
Or, il gardait, comme un livre aimé, qu'on aime à consulter souvent, le
testament où son père avait tracé pour lui ses dernières volontés.
Quand il sentait fléchir sa force, quand le doute attaquait son âme, il
lisait ce testament, dans lequel le vieux gentilhomme avait laissé
l'empreinte puissante de sa foi rigide et de sa croyance forte.
Ce soir-là, Jean était mécontent de lui.
Il s'accusait de négliger la mission sacrée dont il s'était chargé; il
avait besoin de se retremper dans son devoir.
Voici quel était le testament de M. de Kardigân, ou plutôt quels
enseignements il adressait à son fils, dans ce code d'honneur et de
noblesse:
«Mon fils, vous devez avant tout aimer votre patrie. N'oubliez pas que
vous avez deux maîtres: le roi de France et Dieu. Vous devez servir ces
deux maîtres, car c'est votre devoir.
Aux temps où vous vivrez, un Kardigân ne doit jamais hésiter en face de
ce devoir. Vous entendrez parler de vérités nouvelles. On vous dira
qu'un gentilhomme a d'autres missions que d'adorer ce qui est vaincu, et
qu'il est plus profitable d'adorer ce qui est vainqueur. Ceux qui
parlent ainsi mentent, mon fils. Ils mentent deux fois: au passé et à
l'avenir.
Vous ne devez jamais vous laisser aller aux concessions du siècle. Il
est des hommes que vous devez haïr. Mon fils, qu'il n'y ait jamais rien
de commun entre vous et ceux qui ont renversé le roi.
Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de
les punir, si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de
faire commerce avec eux; mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs
filles, ni aucun des leurs. Car s'il en était autrement, je sortirais de
ma tombe pour vous maudire!
Que ma malédiction vous atteigne encore, si vous oubliez que vous n'avez
plus de frère. Qu'il soit chassé de votre coeur, comme je l'ai chassé de
notre famille! Qui fait alliance avec les régicides est régicide. En
mourant, je ne lui pardonne pas, n'ayant pas la miséricorde de Dieu. Car
Dieu ne pardonne pas,--il oublie. Moi, je ne suis qu'un homme, et je ne
peux pas oublier.»
Jean s'absorba dans la lecture de ces lignes inflexibles, où M. de
Kardigân mourant avait voulu tracer pour son fils les vérités humaines,
éternelles à ses yeux.
L'heure passait, et le jeune homme ne s'en apercevait pas. Il entendit
sonner onze heures du soir, étonné qu'il fût si tard.
Il s'apprêtait à quitter son cabinet de travail pour rentrer dans sa
chambre à coucher, quand son domestique vint lui dire qu'une dame voilée
demandait à lui parler.
--Une dame?
--Oui, monsieur le marquis. Je l'ai introduite dans le salon: elle prie
M. le marquis de la recevoir.
--Quel est son nom?
--Elle a refusé de le dire.
Jean alla dans son salon, et s'arrêta confondu en se trouvant en face de
Fernande.
La jeune fille était pâle, émue, tremblante.
--Vous! vous! s'écria-t-il. Oh! mon Dieu, que s'est-il donc passé?
En quelques mots elle lui raconta la scène qui venait d'avoir lieu entre
elle et son père.
Jean écoutait, désespéré. Quel réveil!
--O mon ami, si vous saviez tout ce que j'ai souffert! j'ai cru que
j'allais mourir. Enfin, j'ai retrouvé assez de forces pour venir...
--Fernande! Fernande! je vous aimais bien, mais il me semble que
maintenant je vous aime mille fois plus encore, puisque vous souffrez!
--Je tremblais en me voyant seule dans la rue. Je n'osais avancer. Enfin
j'ai eu l'idée d'arrêter une voiture et de donner l'adresse que vous
m'aviez indiquée. Maintenant que je suis ici, écoutez-moi: mon père m'a
donné jusqu'à demain pour lui faire ma réponse; cette réponse, c'est à
vous de la dicter.
--A moi?
--Oui, à vous. Je viens vous dire: M'aimez-vous assez pour m'épouser
malgré mon père? Voudrez-vous pour votre femme d'une fille rebelle?
--Vous, rebelle, quand vous écoutez votre coeur, quand vous m'aimez?
--Réfléchissez, mon ami. Je ne veux pas que vous cédiez à un mouvement
de votre coeur. Réfléchissez!
--Réfléchir, moi? A quoi, Fernande? Je vous aime et vous m'aimez: voilà
tout ce que je sais. Aujourd'hui nous nous sommes fiancés. Pourquoi
irions-nous briser ces fiançailles?
--Vous avez raison, mon ami. Mon coeur me dictait la même réponse qu'à
vous; mais avant de la transmettre à mon père, je voudrais être certaine
que je ne faillirais pas à vos yeux.
--Vous, faillir à mes yeux, Fernande!
--Merci, ami. Je suis forte maintenant.
Elle se leva.
--Qu'allez-vous faire? demanda Jean.
--Je retourne chez mon père, car je sais ce que je dois lui répondre.
J'ai dix-neuf ans. Dans deux ans, je serai majeure. Vous m'attendrez
deux ans?
--Je vous le jure!
--Alors, adieu!
--Adieu!
--Oui, car je ne vous reverrai plus avant le jour où nous pourrons être
unis à jamais!
O noblesse de ces coeurs purs et loyaux! Ils s'adoraient, et Jean n'avait
même pas voulu baiser la main de la jeune fille.
--Si vous voulez me rendre heureux, mon amie, dit-il au moment où elle
allait se retirer, écrivez-moi quelquefois, et pensez à moi toujours!
Mais votre père ne cèdera-t-il pas? Faudra-t-il donc que nous perdions
deux ans de bonheur!
--Lucien Grégoire n'a jamais cédé. Jadis, quand il était représentant du
peuple, on l'appelait l'intraitable... Adieu!
--Adieu, Fernande!
Mais il n'eut pas la force de la laisser partir ainsi. Il mit un genou
en terre et lui baisa la main.
--Fernande, je le répète, nous sommes fiancés. Je vous engage ma foi,
mon honneur et ma vie!
--J'accepte, dit-elle, car je vous engage mon amour!
Elle disparut, rapide et légère, laissant dans le coeur de Jean une
tristesse âpre.
--Deux ans! il faut attendre deux ans!
Eh bien, soit! ne l'attendrais-je pas avec joie sept années comme Jacob?
N'est-ce pas ma vie, tout ce que j'ai de bon et de fort?
Il revint à sa chambre à coucher et s'assit, rêveur, à sa table de
travail, où le testament de son père était resté déplié.
On sait que la correspondance du marquis était jetée sur cette table.
Son oeil tomba sur un des journaux à moitié ouverts que son domestique
lui avait apportés sur un plateau d'argent.
--Son nom! murmura-t-il.
Il venait de lire dans une colonne du journal le nom du père de
Fernande. Il fit sauter la bande et lut:
«Lucien Grégoire...» Oui, c'est bien lui.
«M. Lucien Grégoire, ancien représentant du peuple, est porté par les
comités de la Côte-d'Or pour les prochaines élections. M. Lucien
Grégoire fit partie de la Convention, où il vota la mort de Louis
XVI...»
Jean se leva d'un bond.
Il vit le testament.
--C'est un régicide! s'écria-t-il.