Le lecteur se rappelle qu'en quittant son ami de Puiseux, Jean se
dirigea vers l'église Saint-Eustache.
Il s'agenouilla et pria quelques instants.
C'est qu'il voulait appeler sur lui la bénédiction d'en haut, avant de
tenter la démarche à laquelle il venait de se décider.
Nous savons qu'il avait été sur le point de parler de cette démarche à
son ami, et que les circonstances seules l'avaient empêché de le faire.
Voici en quoi elle consistait:
Jean, en sortant de l'église, arrêta une voiture et se fit conduire à
l'Arc-de-Triomphe.
On se souvient que Fernande Grégoire demeurait dans une petite rue
voisine.
Le jeune homme descendit et, malgré le froid vif et piquant, fit
quelques pas en réfléchissant dans la direction du bois de Boulogne.
Puis il revint vers l'Arc-de-Triomphe et gagna la rue de Mars où
demeurait la jeune fille.
La maison était bien toujours la même, telle qu'elle lui était apparue,
en cette journée maudite où sa famille entière s'était dispersée aux
quatre vents.
Il laissa retomber la gueule de chien en fer, qui, à cette époque,
annonçait l'arrivée d'un visiteur.
La porte s'ouvrit.
--Que désirez-vous, monsieur? demanda une femme de service.
--Parler à mademoiselle Grégoire.
La domestique le fit entrer dans un petit salon.
--Qui annoncerai-je?
--Le marquis de Kardigân.
Cinq minutes après, Fernande s'arrêtait, émue et tremblante, sur le
seuil du salon, jetant un regard profond sur le jeune homme.
--Je suis heureuse de vous revoir, monsieur, dit-elle, en lui tendant la
main.
Jean prit cette main.
Il lui sembla qu'elle tremblait beaucoup en touchant la sienne.
Un frisson l'agita des pieds à la tête.
Il ne pouvait se lasser de contempler ardemment celle qu'il adorait avec
tant de passion sainte.
Comme sa pensée avait souvent volé vers elle pendant les longs mois qui
venaient de s'écouler!
Il l'avait revue toujours belle, toujours chaste, avec son beau et
ravissant visage...
A la fin, il sentit que ce silence devait gêner la jeune fille.
--Pardonnez-moi, lui dit-il, mais je me suis senti tout ému en vous
voyant.
Elle rougit un peu.
--Mademoiselle, continua Jean, pardonnez-moi également la franchise
brutale de ce que vous allez entendre, mais j'estime qu'entre nous il
faut plus que des banalités: Je vous aime.
Elle fit un pas en arrière avec cette instinctive pudeur de la jeune
fille à laquelle on fait un pareil aveu.
--Je vous aime, reprit Jean. Je suis venu pour demander à votre père de
m'accorder votre main... Me le permettez-vous?
Il y eut un court silence.
Elle baissait les yeux; lui la regardait de son regard doux et ferme.
Mais ce n'était pas une créature faible. Elle était ignorante des
puérilités et des petitesses. Elle releva le front, non sans une
certaine fierté:
--Monsieur le marquis, dit-elle, je ne sais pas mentir, je ne mentirai
pas. Vous m'aimez... béni soit Dieu, c'était mon voeu le plus cher et ma
plus chère espérance... Je vous aime aussi.
--Vous!...
Jean saisit la main effilée de Fernande, et la couvrit de baisers:
--Oh! que ne puis-je vous peindre ce que je ressens, balbutia-t-il, au
milieu du trouble profond où le jetait la réponse de la jeune fille.
Vous m'aimez! vous m'aimez, Fernande! Jamais je n'aurais osé espérer un
pareil bonheur!
Et pourtant, il me semblait que le jour où nous nous étions vus pour la
première fois, nous avions échangé nos âmes dans un regard! il me
semblait que nous nous étions donnés l'un à l'autre pour toujours.
J'avais emporté votre image dans mon coeur et, depuis, je l'y ai toujours
gardée. Il n'y a pas une seule de mes pensées qui ne fût pour vous... O
Fernande, je vous aime! je vous aime!
Cette douce et pure musique de l'amour impressionnait la jeune fille.
--Jean, dit-elle, depuis que vous êtes entré ici pour votre salut, j'ai
deviné que je vous aimerais, et que mon coeur serait à jamais à vous! Je
me suis reproché souvent de penser à un inconnu, mais Dieu n'a pas voulu
que nous fussions maîtres de notre destinée. Tout à l'heure, quand on
m'a annoncé votre présence, j'ai cru que j'allais défaillir: il y avait
si longtemps que je vous espérais! Il y avait si longtemps que je vous
attendais!
Certaines impressions ne peuvent pas se traduire avec des mots, il faut
quelque chose de plus.
Un sentiment chaste et profond porte en lui une telle poésie, une telle
grandeur, que c'est le rapetisser que de tenter même de l'exprimer.
Ils s'aimaient. Ils étaient nobles de coeur, jeunes d'années, beaux de
visage...
Qu'y a-t-il au monde de plus charmant que ce radieux spectacle de deux
êtres unis, sous le regard de Dieu, par l'échange d'un aveu?
--Ami, reprit-elle, ma mère était une sainte. Elle est morte, jeune,
trop jeune! Comme elle vous eût chéri, comme elle eût été fière de vous
appeler son fils! Mais ses enseignements sont restés en moi et jamais je
ne les ai oubliés. Elle m'avait fait jurer de venir prier sur sa tombe
et de lui raconter mes pensées à chaque circonstance grave de ma vie. Il
lui semblait, à cette pauvre adorée mourante, que son âme reviendrait en
ce monde, et que Dieu lui permettrait de répondre à mes confidences.
Jamais je n'y ai manqué.
Vous dirai-je plus? Je suis sûre qu'elle m'entend, je suis sûre qu'elle
me parle. Entre elle, morte, et moi, vivante, il y a de longues
causeries, pendant lesquelles je lui raconte ce que j'espère ou ce que
je souffre, et les résolutions que me dicte ma conscience sont pour moi
comme des conseils que ma mère me donne...
Eh bien, le jour où j'ai senti que je vous aimais, je suis allée au
cimetière.
J'apportais à la tombe chérie son habituelle moisson de fleurs.
C'était par une belle matinée d'automne. Les oiseaux chantaient dans les
saules pleureurs et sur la cime verte des ifs réguliers, comme s'ils
eussent voulu égayer de leur voix ceux qui dormaient là pour toujours.
Il régnait dans toute la nature une joie et une gaieté qui gagnaient mon
être...
Je m'agenouillai sur le tombeau, puis, ma prière faite, je restai
longtemps pensive, causant avec ma mère...
Mon ami, ma conscience n'a pas tressailli. Rien en moi ne m'a averti que
mon coeur se fût mal donné. C'était à force de songer à vous que j'avais
compris que je vous aimais. C'est ce matin-là que j'ai compris que je
pouvais vous aimer!
Jean avait écouté, charmé, la jeune fille. Il tenait sa main dans la
sienne. Quand elle eût fini, il eût voulu pouvoir lui dire: Encore!
O duo charmant, éternel, toujours le même, et toujours nouveau, que Dieu
a mis sur les lèvres de Jacob et de Rachel à la fontaine, comme sur les
lèvres de Roméo et de Juliette!
--Fernande, quand puis-je voir votre père?
--A l'instant.
--Pourrai-je lui dire?...
--Dites-lui la vérité, mon ami: dites-lui que vous m'aimez et que je
vous aime.
Ils se regardèrent encore longuement.
Fernande sortit et monta dans le cabinet de son père pour le prévenir
que M. de Kardigân désirait lui parler.
Par malheur M. Grégoire était sorti.
Ils se résignèrent à attendre.
Une heure, deux heures se passèrent.
Les fiancés se sentaient gênés de cette solitude et de ce tête-à-tête.
Jean se leva:
--Fernande, il ne serait pas convenable que je restasse ici plus
longtemps. Je demeure à Paris, sur le boulevard de Gand, à l'hôtel de
France. Ayez l'obligeance de me faire dire l'heure à laquelle votre père
pourra me recevoir, je reviendrai.
--Vous partez?...
--Ne croyez-vous pas qu'il faut que je parte?
Elle rougit.
--Dieu m'est témoin que c'était pour moi un bonheur sans pareil que
d'être là, auprès de vous, ma bien-aimée; mais je ne veux pas que même
un seul mot railleur ou méchant effleure celle qui sera ma compagne.
Fernande tendit son front au jeune homme.
Il y mit un premier baiser d'amour, gage de leurs fiançailles, et pur
comme leurs âmes.
--A bientôt! dit-il.
--A bientôt!...
Quand Jean eut disparu, elle resta plongée dans de tristes et amères
pensées.
Pourquoi?
D'où venait cette angoisse irraisonnée qui peu à peu s'emparait d'elle,
au point de lui tirer des larmes?
A mesure que le temps marchait, à mesure que la journée s'écoulait,
Fernande sentait croître en elle un trouble étrange.
Était-ce donc le pressentiment d'un malheur?
A cinq heures du soir, M. Grégoire rentra.
Il était souriant.
Il adorait sa fille. C'était la joie de cet homme, la consolation des
crimes commis par lui, crimes que nous connaîtrons bientôt. Il serra
tendrement sa fille dans ses bras.
--Chère enfant, dit-il, je viens t'annoncer une grande nouvelle. J'ai
promis ta main à l'un de mes jeunes amis, M. Robert Français.
Fernande jeta un cri et tomba presque inanimée sur un siège.
Le réveil était rude.