Quelques mois avant que notre drame se renouât à Paris, M. Jumelle avait
été envoyé par M. Gisquet à Lille.
Le préfet de police avait reçu avis qu'une société secrète s'y était
installée et préparait une émeute dans la ville.
M. Jumelle savait à quoi s'en tenir sur cette prétendue société secrète.
C'était simplement une misère noire qui, jetant sur le pavé les ouvriers
de Roubaix et de Tourcoing, faisait bouillonner dans des coeurs aigris
une colère toujours grandissante.
A son arrivée à Lille, M. Jumelle recommença son éternel travail:
c'est-à-dire qu'il s'arrangea à faire surveiller par des gens à lui les
prétendus émeutiers.
Il fut bientôt persuadé que l'intervention de la police devenait
inutile, parce qu'elle arrivait trop tard.
Il se contenta de prévenir le général commandant la division militaire
et le préfet du département du Nord. Puis il leur conseilla d'attendre
que l'émeute éclatât pour la réprimer sévèrement, au lieu de chercher à
arrêter la levée en armes des émeutiers.
Il se contenta de faire noter les plus ardents parmi les ouvriers, afin
de les retrouver en temps et lieu.
Parmi ceux-là, on lui signala un certain ouvrier drapier du nom de
Maurice Morel.
Maurice Morel avait cinquante ans.
Son âge, la grande honnêteté de sa vie, et une belle instruction lui
avaient donné une très-réelle influence parmi ses compagnons et ses amis
de l'atelier.
Il était l'un des chefs importants, sinon le plus important, du
mouvement qui se préparait.
Il était marié depuis douze ou treize ans avec une jeune fille de
Roubaix, admirablement belle, laissée orpheline à quinze ans. Un
sentiment de pitié avait ému le coeur de l'ouvrier quand il avait vu
cette enfant seule au monde.
La pensée lui vint qu'elle pourrait céder au vice,--la beauté, quand
elle est pauvre, est toujours mal conseillée!--Bien qu'il eût pu être le
père de Jacqueline, il l'épousa.
Ce mariage disproportionné fut heureux.
Jacqueline avait pour son mari, sinon de l'amour, du moins un respect et
une affection que rien ne put effleurer.
Un fils,--un ange blond,--leur était né.
Ils vivaient calmes et tranquilles. L'ouvrier gagnait abondamment de
quoi semer l'aisance dans son ménage.
Cela fut ainsi pendant onze ans.
Le fils,--Jacquelin,--avait grandi entre son père et sa mère qui
l'adoraient, le choyaient, rêvant de faire de lui un homme.
Puis, la révolution de 1830 arriva, bouleversant l'atelier, comme elle
avait bouleversé le salon. La pauvreté survint.
Le ménage Morel dut toucher aux sept mille francs d'économies si
péniblement amassées pendant ces onze années de travail.
Maurice sentit que les affaires, dont lui et ses compagnons avaient
besoin pour vivre, seraient longues à reprendre.
C'est alors que l'idée folle d'une émeute germa dans ces têtes exaltées
par la souffrance et par l'inquiétude.
Puisque le gouvernement de Louis-Philippe les laissait mourir de faim,
ils voulurent essayer de renverser ce gouvernement.
Naturellement, le chef désigné d'avance était Maurice Morel.
N'avait-il pas conquis et mérité la confiance de tous ces hommes?
Une distribution d'armes et de poudre fut faite avec soin. La petite
troupe pouvait compter sur quinze cents hommes environ. On prendrait la
préfecture, l'hôtel de ville et la caserne.
Il n'y avait qu'un régiment à Lille.
Mais les pauvres gens ignoraient que parmi eux, comme toujours, s'était
glissé un faux frère qui avait espionné leurs moindres paroles, leurs
moindres actions.
Quand le jour de l'émeute fut fixé (ce devait être le 11 avril), la
préfecture en fut avisée presque aussitôt, et prit ses mesures en
conséquence.
Dans la nuit du 10 au 11, on fit entrer dans la ville une brigade
d'infanterie et deux escadrons de dragons, le plus secrètement possible.
Quand, au matin, les ouvriers descendirent en armes des hauteurs de la
cité, ils se heurtèrent contre un mur de baïonnettes, qui menaçaient de
les éventrer.
Le plus sage eût été de se retirer; mais à ces heures solennelles où la
vie de tant d'hommes va se jouer sur un coup de dés, il se trouve
toujours un misérable que nul ne connaît, qui vient on ne sait d'où,
pour tirer le premier coup de fusil.
Naturellement ce rôle fut confié au traître qui avait révélé le secret
de ses compagnons.
--Bas les armes! cria Maurice Morel qui commandait, en voyant que lui et
les siens allaient se briser contre une tentative impossible.
Mais le traître arma son fusil, et fit feu sur la troupe qui riposta
aussitôt par une décharge générale.
La moitié de la troupe fut tuée ou blessée.
Dès lors il fallait songer, non plus à se battre, mais à mourir.
C'est ce que comprit Maurice Morel.
Dans un dernier éclair, dans une pensée suprême, il revit ses deux
bien-aimés, sa femme et son fils.
Puis, il se précipita dans la mêlée ardente.
La bataille, car ce fut une vraie bataille avec toutes ses horreurs et
avec tous ses héroïsmes, dura une heure et demie.
Les ouvriers, quatre contre un, se défendaient comme des lions.
Mais une charge de cavalerie termina tout.
Maurice Morel, resté intact, commanda la retraite.
Jusqu'alors, il avait été à l'avant-garde. Pour fuir, il se mit à
l'arrière-garde.
Déjà ses compagnons étaient hors de danger, quand il fut cerné par une
escouade de dragons.
Pris les armes à la main, son affaire ne fut pas longue. On le mit
contre un mur et on le fusilla.
C'était justice. Nul n'a le droit de soulever un peuple.
Maurice Morel tomba comme il avait vécu, c'est-à-dire bravement, en
homme qui a la conscience d'avoir accompli son devoir.
Puis on laissa les cadavres dans les rues jusqu'à ce qu'on les vînt
ramasser, et les vainqueurs disparurent.
Il y avait une heure à peine que tout était fini, quand une femme, pâle,
échevelée, et tenant un enfant par la main, accourut.
C'était Jacqueline.
Elle avait appris la terrible nouvelle!
Son mari était tué! Tué! Son enfant devenait orphelin, et elle devenait
veuve du même coup.
Elle trouva bientôt ce corps aimé, couvert de sang, troué au coeur et à
la poitrine. Son fils et elle s'agenouillèrent dans la boue rouge sur
laquelle reposait le cadavre.
--Prie, Jacquelin, dit-elle.
L'enfant comprenait cette sauvage majesté de la mort, cette douleur
mortelle de la perte et de la séparation éternelles!
Tout à coup une vingtaine de dragons passèrent au petit trop de leurs
chevaux.
Elle se redressa, effrayante à voir:
--Tiens! n'oublie jamais que ce sont ceux-là qui ont tué ton père!
s'écria-t-elle.
Le sous-officier qui commandait les dragons tourna la tête et fit
arrêter Jacqueline et Jacquelin.
C'est alors que commença pour elle un supplice de toutes les heures, de
tous les instants.
On avait voulu d'abord la remettre en liberté, mais M. Jumelle, au nom
du préfet de police, s'y était opposé.
--Amenez-les-moi tous les deux, dit-il.
Dix jours plus tard, Jacqueline et Jacquelin arrivaient à Paris. M.
Jumelle avait eu soin de les tenir séparés l'un de l'autre pendant le
voyage, si bien qu'ils ignoraient même être si près l'un de l'autre.
Le sous-chef de la police politique ne perdit pas de temps.
Il fit venir Jacqueline dans son cabinet.
--Vous êtes libre, madame, lui dit-il.
La jeune femme eut un mouvement de joie en entendant cette phrase. Elle
crut, la pauvre créature, qu'on allait lui rendre Jacquelin.
--Où est-il, lui? demanda-t-elle.
--Votre fils?
--Oui.
--Ici.
--Me le rendrez-vous?
--Euh! euh! Faut voir, faut voir!
Elle pâlit.
--Vous voulez donc le garder!
--Oui.
--Ainsi, vous oseriez ne pas me rendre mon enfant?
--Je vous le rendrai. Seulement... pas maintenant.
--Quand?
--Lorsque je serai content de vous.
Jacqueline crut d'abord que le sous-chef de la police politique allait
lui proposer un de ces marchés infâmes qui déshonorent celui qui le
propose et celle qui l'accepte.
Mais M. Jumelle avait des préoccupations bien plus importantes que cela,
vraiment!
Il reprit:
--Comprenez-moi bien. Je serai content de vous, si vous me servez...
comment dirai-je?... de surveillante? Ce mot-là vous convient-il?
--Monsieur...
--Dame! nous avons des agents de police _hommes_, en veux-tu en voilà,
ce n'est pas cela qui nous manque! Mais les agents de police _femmes_,
c'est rare.
--Quoi! vous voulez!...
--Choisissez! dit M. Jumelle d'un ton sec. Servez-nous pendant deux ans,
et dans deux ans je vous rendrai votre fils.
--Qu'en ferez-vous?
--Je le mettrai dans un pensionnat. Quant à vous, je me charge de votre
existence.
Que Jacqueline pouvait-elle répondre à cela?