OU M. JUMELLE JOUE DE MALHEUR

Nous avons laissé le sous-chef de la police politique menaçant les

ouvriers du cabaret de les arrêter au nom du roi, s'ils ne lui donnaient

pas le signalement de l'homme qui avait relevé l'enfant.

Le premier sentiment que ceux-ci éprouvèrent fut de la stupeur; le

second fut de la colère.

Le peuple a la haine de l'agent de police, et il a en partie raison.

Nul plus que nous ne respecte les obscurs et héroïques défenseurs de

l'ordre public, ceux qui risquent leur vie à chaque heure pour protéger

la nôtre. Mais il y a une grande différence entre l'agent de police qui

suit, pas à pas, le meurtrier, pour le livrer à la justice du châtiment,

et l'agent de police qui espionne au profit de la politique.

Le premier est un soldat;

Le second a été, avec raison, flétri par la conscience populaire de

l'ignoble nom de _mouchard_.

Et, au premier regard, on devinait en M. Jumelle un agent politique.

Aussi les ouvriers sentirent l'indignation s'emparer d'eux, à la demande

de signalement qui leur fut faite.

Peut-être, en toute autre occasion, se seraient-ils contentés de

répondre évasivement, évitant ainsi de compromettre soit l'homme

poursuivi, soit eux-mêmes.

Mais là, le cas était autre.

La personne à laquelle on en voulait venait d'accomplir sous leurs yeux

un acte de charité qui les avait touchés.

Le marquis de Kardigân avait plu à ces âmes rudes et loyales.

Un ouvrier, grand et beau garçon de vingt-cinq ans, retroussa ses

manches et s'avança d'un air menaçant sur M. Jumelle.

--Ah! tu manges à la gamelle de la rue de Jérusalem! s'écria-t-il; eh

bien, attends un peu, espèce de _mouche_!

M. Jumelle n'eut qu'à examiner les bras respectables de son adversaire

pour comprendre qu'il pourrait bien s'être mis dans une mauvaise

affaire.

--Comment, malheureux, dit-il en prenant une mine de souverain blessé

dans sa dignité, tu refuses obéissance à la loi et tu oses me menacer?

--La loi? Je ne la connais point, mais je suis sûr qu'elle ne dit pas

que tu viendras nous espionner!

--Oui! oui! il a raison! crièrent quelques-uns.

--Sus au mouchard!

--Une correction à la _mouche_!

Les braves ouvriers avaient une occasion d'administrer une «volée»

(terme vulgaire, mais expressif) à l'un de ces hommes qu'ils exécraient.

Ils n'avaient donc garde de la laisser perdre.

En cinq minutes, M. Jumelle se trouva entouré d'ennemis.

Il est hors de doute qu'il aurait sauté un mauvais pas, quand l'idée lui

vint de se réfugier derrière deux tables placées l'une sur l'autre, et à

l'abri desquelles il espérait se défendre.

Aussi il se jeta derrière ces tables, s'en faisant un rempart improvisé.

--Ah! tu crois que tu pourras nous échapper, _mouche de malheur_! reprit

le premier ouvrier. Attends un peu!

Mais M. Jumelle tira de sa poche un petit pistolet qu'il portait

toujours sur lui et en fit jouer la batterie:

--Le premier qui avance, dit-il, je le brûle comme un lapin!

La menace, bien que sérieuse, n'aurait certes pas eu un long effet.

Évidemment l'ouvrier, au risque d'être blessé et même tué, allait se

jeter sur M. Jumelle, quand Gervais parut.

Il comprit aussitôt une partie de la scène, et un mot du cabaretier

acheva de le mettre au courant de la situation.

--Viens donc ici, François, dit-il à l'ouvrier, et laisse-moi causer

avec monsieur.

François regarda Gervais, tout étonné:

--Tu ne sais donc pas que c'est _une mouche_?

--Si, mais si nous ne répondons pas, la _mouche_ nous coffrera, reprit

Gervais.

--Il est intelligent, au moins, celui-là, murmura M. Jumelle, heureux,

au fond, de cette diversion inattendue.

--Sois tranquille, va, il ne nous coffrera pas, attendu que je vais

l'étrangler!

--Tu seras bien avancé! on te guillotinera au lieu de te coffrer: voilà

tout.

--Très-intelligent, décidément, très-intelligent, grommela encore M.

Jumelle.

Gervais jeta un regard expressif à François.

Celui-ci comprit que son ami réservait à l'agent de police un plat de

son métier.

--Voyez-vous, monsieur, il faut lui pardonner. Qu'est-ce que vous

voulez? Demandez-moi ça, à moi, je vais vous répondre.

--Je veux le signalement de l'homme qui vient de passer ici.

--Son signalement?

--Oui.

--Et si je vous le donne, vous me promettez de ne pas faire de mal à

François?

--Je le promets.

--Eh bien, je vais voir à vous contenter. C'est un jeune homme de trente

ans environ, brun, avec toute sa barbe, et qui porte une cicatrice à la

joue.

Gervais avait fait cette réponse d'un air tellement assuré, que M.

Jumelle n'eut pas un instant l'idée de douter.

--Où l'as-tu conduit?

--A la barrière.

--Et là, qu'est-ce qu'il a fait?

--Il a pris une voiture qui l'a conduit je ne sais où, mais dans le

centre, car le cocher a dit:--Une rude course!

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 64 / 194 题