L'ENFANT DANS LA NEIGE

C'était Jean de Kardigân qui avait recueilli l'enfant.

Voici ce qui s'était passé:

En sortant des catacombes, les serviteurs du Roi déchu se séparèrent.

Ils comprenaient qu'ils ne devaient pas rentrer à Paris ensemble.

Jean, lui, traversa la plaine de Montrouge, à peu près au même endroit

que M. Jumelle devait choisir quelques instants plus tard.

Le jeune homme, enveloppé dans un ample et chaud manteau, marchait

rapidement. Il réfléchissait à ce qui s'était dit dans la réunion

royaliste.

--Tous les partis sont les mêmes, pensait-il. Ils répugnent à la force.

Ils se plaisent aux paroles oiseuses, aux discours inutiles. Monck

a-t-il discuté avec Lambert pour rétablir Charles II sur le trône

d'Angleterre? Charles X, lui-même, a-t-il hésité, quand il a fallu

rendre à Ferdinand VII sa couronne, que venaient de lui prendre les

Cortès d'Espagne?

Jean de Kardigân était un chaud partisan de cette insurrection de Vendée

qui devait éclater six mois plus tard.

Mais il sentait combien il serait difficile d'obtenir du comité de Paris

une décision prompte. Malgré leur génie, les deux personnages qui

conduisaient ce comité, Chateaubriand et Berryer, étaient des hommes de

parole plutôt que des hommes d'action.

Pour l'instant, le danger, selon Jean, était double. Il fallait

convaincre le grand orateur et le grand écrivain: et il ne se

dissimulait pas que ce serait difficile. Ensuite, il fallait échapper à

l'étroite surveillance de la police.

Le marquis ne s'inquiétait même pas du sort d'Aubin Ploguen, qu'il

laissait aux mains de ses ennemis.

Le Breton et lui étaient convenus, longtemps à l'avance, de ce qu'ils

feraient en pareil cas.

Quand Aubin Ploguen avait loué, dans la maison de la rue du Petit-Pas,

la chambre que nous connaissons, il l'avait fait, nous le savons, en

prévision de l'avenir.

--Si la police arrive pendant une de nos réunions, monsieur le marquis,

vous et vos amis n'aurez qu'à ouvrir la porte secrète.

--Mais toi?

--Moi, je resterai.

--On t'arrêtera.

--Je le sais bien. Mais rassurez-vous, je m'échapperai bien vite.

Puisque Aubin Ploguen avait promis de s'échapper, Jean était tranquille:

il tiendrait parole.

A deux cents mètres environ du cabaret dont nous venons de parler dans

le précédent chapitre, Jean s'arrêta pour s'orienter.

La neige ne tombait plus.

Mais un fin brouillard et la demi-obscurité qui précède en hiver le

lever du soleil, empêchaient de voir briller à l'horizon les lumières

des faubourgs.

M. de Kardigân jetait à droite et à gauche des regards indécis, quand il

heurta du pied un obstacle placé en travers de son chemin.

Il prit d'abord cet obstacle pour une pierre énorme; mais sa forme

bizarre attira son attention.

Il se baissa:

--Ah! mon Dieu! murmura-t-il.

C'était un enfant d'une douzaine d'années environ, qui gisait, enfoui

dans la neige, et auquel le froid et la glace avaient fait perdre

connaissance.

Le pauvre petit, bleui par la souffrance, était tombé, sans doute, en

traversant cette immense plaine de Montrouge. Les forces lui avaient

manqué pour se relever. Puis, peu à peu, la neige couvrant son corps, il

était resté enfermé dans ce linceul.

Le marquis écarta de sa main la neige amoncelée sur le corps de

l'enfant, et appuya l'oreille sur sa poitrine pour savoir s'il respirait

encore.

Pas un souffle ne sortait de ses lèvres serrées.

Les yeux étaient fermés, comme si l'éternel sommeil berçait déjà dans

ses bras patients ce pauvre être inanimé.

Jean se sentait profondément ému.

Les êtres forts sont toujours des êtres bons, car la méchanceté n'est

qu'une perpétuelle irritation de la faiblesse.

Le lecteur se rappelle la plainte jetée par ce noble gentilhomme sur

ceux qui souffraient, victimes de la misère et du froid.

Une immense pitié envahit son coeur.

Comment ce malheureux être se trouvait-il ainsi, seul et abandonné,

livré à tant de souffrances et à tant d'angoisses!

Il se représentait l'enfant, pliant sous cette triple et impitoyable

étreinte de la faim, de la fatigue et de la neige.

Un poëte oriental, à qui on a parlé comme d'un jeu de la nature de cette

neige inconnue dans son climat brûlant, s'écrie:

«--Oh! que ces baisers blancs et glacés doivent faire couler la glace

mortelle dans le sang et jusqu'au coeur!...»

Qu'aurait dit Jean de Kardigân s'il avait su que la vie de ce malheureux

se trouvait liée d'une étrange façon à la sienne? Il n'écouta que sa

pitié, que sa charité.

Voyant qu'il tenterait vainement de rappeler un peu de chaleur à ses

membres gelés, il serra l'enfant dans ses bras, et l'enveloppa dans son

manteau; puis il chercha des yeux une maison où il pût trouver les

premiers secours.

Il aperçut alors le cabaret isolé, et s'y dirigea à grands pas.

Les ouvriers qui y prenaient des forces pour le travail de la matinée,

bien que ce fût un dimanche, se levèrent tous en voyant cet homme

élégant, qui accourait avec ce malheureux enfant dans ses bras.

--Ah! mon Dieu! est-ce qu'il est mort? s'écria l'un d'eux, en se

penchant.

--J'espère que non, répliqua Jean.

--Où l'avez-vous trouvé, monsieur?

--Étendu au milieu de la plaine, et ayant déjà un demi-pied de neige sur

le corps.

--Vite, vite! un grand feu! faites chauffer un bol d'eau-de-vie, reprit

Jean.

Un regard lui avait appris qu'il se trouvait chez des gens pauvres.

Il tira sa bourse et y prit deux louis qu'il mit sur la table.

--Tenez, madame, voici pour vous indemniser, dit-il.

L'hôtelière repoussa les deux louis, bien que, certes, elle ne dût pas

être fort habituée à en voir souvent.

--Ce n'est pas la peine, monsieur, répondit doucement cette femme.

--Vous êtes bonne, continua le marquis, mais je suis riche et vous êtes

pauvre. Il ne serait pas juste que vous dépensiez quelque chose.

Le feu flambait.

On y avait jeté une grande brassée de sarments, qui produisirent cette

joyeuse flamme bien claire qui égaye et réchauffe.

Dès que la température de la pièce basse du cabaret fut assez élevée,

Jean, aidé d'un des ouvriers, déshabilla entièrement l'enfant et le

frotta avec l'eau-de-vie tiède.

Un léger tressaillement vint annoncer bientôt qu'il vivait encore.

On le rapprocha de la flamme salutaire. Alors il fut sensible que le

sang circulait avec plus de régularité; le pouls devint perceptible;

enfin il ouvrit les yeux.

Mais il les referma aussitôt, comme si la douleur passée le tenait

encore.

Enfin, au bout de vingt minutes, l'enfant était revenu à lui.

--Pauvre petit! murmura Jean de Kardigân en le regardant, ému: il ne

sera pas dit que je t'aurai arraché à la mort pour laisser ta vie dans

la misère!

Il tira une seconde fois deux louis de sa bourse et dit à l'hôtelière:

--Madame, avez-vous des vêtements?

--Oui, monsieur.

--Eh bien, je vous en achète pour couvrir cet enfant. Donnez-moi une

veste, un pantalon et une bonne couverture.

La toilette du pauvre petit ne fut pas longue. Complètement revenu à

lui, il ne se rendait pas encore entièrement compte du miracle auquel il

devait la vie, et jetait autour de lui des regards étonnés.

Le jour s'était levé: ce jour gris, sale, qui couvre à peine d'une

teinte triste le toit des maisons ou la cime des arbres dépouillés.

L'enfant, bien enveloppé dans une épaisse et chaude couverture, fut

repris par Jean.

--Merci, mes amis, dit-il, je l'emmène.

--Ah! vous êtes un bon b...! s'écria l'un des ouvriers.

Cette phrase fit sourire le marquis.

Il tendit la main à l'ouvrier.

--Vous avez raison, l'ami, je suis un bon b..., répondit-il.

--Tenez, monsieur, c'est dans mon opinion de vous rendre service.

Donnez-moi le paquet, je vais le porter jusqu'à la barrière. Vous

trouverez des voitures.

--C'est une idée, ça, dit l'hôtelier. Pars avec le monsieur, Gervais.

Gervais prit l'enfant, et tous les trois sortirent. Le petit, «le

paquet,» comme l'appelait le brave ouvrier, était retombé dans un

sommeil hébété.

La route n'était plus longue.

En un quart d'heure, l'ouvrier et le marquis voyaient apparaître les

premières maisons de la chaussée du Maine.

Une place de citadines se trouvait là; Jean en prit une et y monta avec

l'enfant. Il voulut donner de l'argent à Gervais pour le remercier de

l'avoir aidé:

--Allons donc, monsieur, répondit-il, vous n'y pensez pas! Je ne me fais

payer que mon travail, moi. J'aime mieux que vous me donniez la main

comme tout à l'heure!

--Je vous demande pardon, l'ami...

--Oh! il n'y a pas de quoi, monsieur!

Le gentilhomme et l'ouvrier se serrèrent la main; puis la citadine

partit, entraînant le marquis de Kardigân vers Paris, pendant que

Gervais regagnait la plaine de Montrouge.

Quand il arriva au cabaret, un spectacle étrange frappa ses yeux.

Un homme, qui se grattait l'oreille d'une main, était acculé par une

quinzaine d'ouvriers contre la muraille et les menaçait de l'autre main

d'un petit pistolet de poche, qui semblait, au reste, intimider fort peu

les assistants.

Cet individu était M. Jumelle.

Voici ce qui s'était passé.

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 62 / 194 题