Henri de Puiseux dormait depuis une demi-heure quand il s'éveilla.
--Où diable suis-je donc? dit-il.
Tout en se frottant les yeux, il aperçut Jean accoudé sur une table et
plongé dans de graves réflexions.
--Bon! je me rappelle, fit-il.
--As-tu bien dormi?
--Une demi-heure, ce n'est pas la peine d'en parler.
--Ils n'arrivent pas.
--Oui, on dirait que nos amis sont en retard.
--Ne nous impatientons pas: ils ont sans doute été retardés par une
cause inconnue.
--Devaient-ils venir ensemble?
--Non.
--Bonne précaution.
--Deux d'abord, puis un, puis deux ensuite.
--De cette façon, on ne pourra rien soupçonner.
--Oh! je ne crains pas que nous soyons surpris ici, dit Jean.
--Sommes-nous même surveillés? J'en doute un peu.
--Mais regarde donc cette neige qui blanchit le pavé de la cour! Il fait
un temps à ne pas laisser un ennemi coucher dehors!
--Pauvres gens!
--Qui plains-tu ainsi? demanda de Puiseux à son ami.
--Je plains ceux qui n'ont pas d'asile, qui souffrent la faim, le froid
et la misère. Je plains cette légion d'infortunés qui sont dehors par
cette nuit glacée!
--Oui, cela est atroce, répliqua Henry, dont l'éternelle gaieté fut
rembrunie par la phrase de son ami.
Il reprit au bout d'un moment.
--Tu arrives de Ludworth?
--Oui.
--Tu comprends par quel motif de discrétion je n'ai pas voulu te faire
encore aucune question à cet égard, mon cher Jean. Puisque tu nous as
réunis ici, c'est que tu as quelque chose d'important à nous dire.
--Tu en jugeras tout à l'heure.
--M. de Breulh[4] est-il prévenu?
--Oui.
--Il viendra ici?
--Cette nuit.
--Alors, je vois que l'assemblée sera sérieuse.
--Il va en sortir la paix ou la guerre.
--Et Berryer?
--Berryer de même.
--Diable! Tu n'en as pas encore un troisième à m'annoncer?
--Si.
--Tout est à craindre, ami.
--Lequel, s'il te plaît?
--M. Saincaize.
Henry de Puiseux avait écouté avec respect les noms de MM. de Breulh et
de Berryer. Il fit une légère grimace en entendant prononcer celui de M.
Saincaize.
--Tu ne l'aimes pas? dit Jean.
--Ma foi, si tu désires connaître mon opinion bien sincère, je te dirai
très-franchement que je me méfie de lui. Retiens bien mes paroles: cet
homme-là n'est pas franc!
--Il me produit aussi un peu cet effet-là, à moi-même.
--Tu vois? M. de Breulh, bravo! c'est un loyal gentilhomme, fier comme
son nom, et brave comme son épée. Mais le Saincaize! Cet homme-là nous
jouera un vilain tour.
--Sois tranquille: je le surveille.
--Vois-tu, quand j'étais enfant, j'avais la terreur du serpent. Cet
animal rampant m'aurait fait fuir à cent lieues... et je crois, ma
parole d'honneur, qu'il m'en est resté quelque chose... car, chaque fois
que je prononce, ou que j'entends prononcer son nom, j'éprouve une
sensation analogue...
Henry de Puiseux fut interrompu par le bruit de la porte cochère qui se
refermait.
--Voilà deux des Buridans! dit-il.
Aubin Ploguen veillait.
Quand il entendit résonner le loquet en bas, sur la porte, il s'avança
dans l'ombre et ouvrit la serrure.
Deux hommes entrèrent.
--_Donnez-nous la clef, M. Benoist_, dit l'un d'eux.
--_La porte est là_, répondit Aubin.
C'étaient les mots de passe.
Dix minutes s'écoulèrent encore.
Puis le troisième arriva.
--_Donnez-moi la clef, M. Benoist_, dit-il de même.
--_La porte est là_, répliqua encore Aubin Ploguen.
En vingt minutes, non-seulement les cinq Buridans arrivèrent, mais
encore Berryer, M. de Breulh et M. Saincaize.
Le Breton les introduisit à mesure dans la chambre où attendaient déjà
Jean et Henry.
Berryer, que nous avons connu vieillard seulement, était, en 1831, un
vigoureux homme qui portait sur son visage la mâle beauté de son génie.
Un livre de Mémoires intitulés «De 1830 à 1835» fait son portrait en
quelques lignes:
«Berryer n'est pas un orateur éloquent, c'est l'éloquence elle-même. Il
est peut-être beau: je l'ignore, ne l'ayant jamais vu, mais l'ayant
toujours écouté.»
M. de Breulh, lui, ressemble à Louis XIII, et affectionne l'allure de
Charles Ier, telle que l'a peinte Van-Dyck.
Quant à M. Saincaize, Henry de Puiseux et Jean de Kardigân l'avaient
bien jugé. Il portait sur sa figure l'empreinte de son âme tortueuse et
fausse.
Comment avait-il pu trouver place dans le parti royaliste, si difficile
d'accès et si méfiant?
Ce n'est pas à nous de répondre.
Nous dirons plus: M. Saincaize y jouissait d'une certaine influence, due
surtout à sa prodigieuse habileté.
Quand les dix hommes furent réunis, Jean de Kardigân se tourna vers
Berryer et le pria de présider la petite assemblée.
Le grand orateur prit place derrière la table: chacun des assistants
s'assit, et Berryer dit, au milieu du silence général:
--La parole est à M. le marquis de Kardigân...
* * * * *
M. Jumelle n'était pas resté inactif; dès que les arrivants eurent, au
nombre de sept, pénétré dans la maison du numéro 3, il siffla de nouveau
ses hommes.
--Attention, mes mignons, leur dit-il. Il s'agit de prendre les oiseaux.
Il y aura une bonne récompense.
Un grognement significatif fut la réponse de la petite troupe.
Elle approuvait évidemment ce genre d'exorde en fait de discours.
Seuls, Trébuchet et la Licorne, principaux acolytes de M. le sous-chef
de la police politique, restèrent muets.
M. Jumelle, qui les guettait du coin de l'oeil, s'aperçut aussitôt de
leur silence.
--Eh bien, mon bon la Licorne, et toi, mon doux Trébuchet, nous
n'approuvons donc pas la conduite de notre chef?
--Non, répondirent les deux agents d'une seule et même voix.
Ils étaient pourtant rarement d'accord, se trouvant presque chaque jour
en rivalité constante.
Aussi, la coïncidence de leur opinion ne laissa-t-elle pas d'étonner,
voire même d'inquiéter M. Jumelle.
La Licorne et Trébuchet étaient... étaient... car, hélas! la Parque
cruelle a depuis longtemps tranché leurs jours! d'anciens bandits entrés
rue de Jérusalem sur le tard.
Ils connaissaient toutes les ruses, toutes les audaces et tous les
pièges.
Aussi, M. Jumelle, lequel, soit dit en passant, était doué d'une rare
intelligence et d'une finesse pour le moins égale à cette intelligence,
les consultait dans les circonstances graves.
--Et pourquoi ne m'approuvez-vous pas, chers amis? reprit M. Jumelle,
qui se servait des deux bandits tout en les méprisant parfaitement.
Réponds d'abord, mon bon la Licorne.
--Parce que nous avons laissé les oiseaux entrer dans la cage, au lieu
de les arrêter à mesure qu'ils arrivaient.
--A toi, maintenant, mon doux Trébuchet.
--Mon opinion est celle de mon cher camarade.
La Licorne salua Trébuchet, qui rendit son salut à la Licorne.
--Faut voir! faut voir! grommela M. Jumelle en se grattant l'oreille.
Signe de préoccupation.
Au même instant parurent les trois derniers personnages dont nous avons
déjà parlé.