DÉPART

Jean de Kardigân apprit, sur le soir, l'arrivée de son père à Paris.

Son premier mouvement fut une joie profonde. Il adorait le vieillard, et

sa tendresse n'avait d'égale que son respect pour lui.

Il trouva Aubin Ploguen à la Place.

Nous savons, en effet, que le marquis l'y avait laissé.

Le Breton avait un faible pour Jean.

Le jeune homme comprit, au premier regard jeté sur le fidèle serviteur,

que quelque chose de grave, de terrible, peut-être s'était passé.

Il voulut interroger Aubin; mais celui-ci ne répondit que vaguement. Son

maître ne lui avait-il pas recommandé le silence?

--Où est mon père? dit Jean.

--A l'École polytechnique, monsieur.

--Il ne tardera pas à revenir?

--En effet... c'est mon opinion.

Jean ne put jamais tirer autre chose d'Aubin Ploguen.

Ils attendirent ainsi de longues heures.

Le baron de Kardigân avait le coeur serré par de vagues épouvantes, quand

il contemplait le visage attristé du Breton.

On y lisait de sombres angoisses.

Pour détourner son esprit des idées noires, il le reporta sur cet ange

qui lui était apparu le matin, à une heure de danger mortel.

Sans qu'il s'en doutât, l'image de Fernande restait gravée en lui.

Il revoyait son beau visage, ses yeux purs et rayonnants.

Se rendait-il compte, seulement, du lent travail qui se faisait en lui?

Non: quand l'amour vrai, c'est-à-dire l'amour chaste et sincère naît

dans une âme humaine, cette âme ne le sent pas: elle le devine.

Vers une heure du matin, le marquis arriva.

Jean chassa loin de lui toute pensée importune et courut se jeter dans

les bras du vieillard.

Il lui sembla que son père l'embrassait avec plus de tendresse que

d'habitude.

Mais il hésita avant d'avoir le courage de l'interroger. La figure

dévastée, presque livide, du marquis, parlait.

--Mon père, qu'avez-vous? s'écria-t-il avec angoisse.

--_Monsieur le comte_, répondit le marquis, vous êtes le seul enfant que

Dieu m'ait laissé.

--Le seul enfant? Ciel! que voulez-vous dire, mon père?

--Hélas!

--Mon frère Louis?

--Il est tué!

--Ma soeur Marianne?

--Elle est tuée!

--Mon frère Philippe?

--Il est mort!...

Jean ne comprit pas d'abord le sens affreux de cette réponse

impitoyable. Cette nouvelle le terrifiait, le désespérait. Il cacha sa

tête dans ses mains et pleura.

--Pleure, pleure, enfant bien-aimé, murmura le vieillard en serrant son

dernier-né sur sa poitrine; pleure, car Dieu te garde sans doute de

rudes épreuves!

--Ah! je vous aimerai pour nous tous, dit Jean en embrassant son père.

Comment Louis et Marianne ont-ils été tués?

--En défendant le roi.

--Comment Philippe a-t-il été tué?

--Je n'ai pas dit que votre frère Philippe eût été tué.

--Mon père...

--J'ai dit qu'il était mort.

--Je ne vous comprends pas.

--Mon fils, pour la première fois, depuis que notre aïeul Kardigân

mourut à Saint-Jean-d'Acre, notre devise _fidèle_ a reçu un sanglant

démenti. Celui qui était votre frère a trahi son nom, a trahi sa cause,

a trahi son roi! Je l'ai chassé de ma famille, et désormais j'entends

qu'il n'existe plus ni pour vous ni pour moi.

Jean connaissait son père; il connaissait l'implacabilité de cette

nature loyale quand elle se trouvait placée en face de son devoir.

Rien ne le ferait plier.

Il courba le front sous cet arrêt, pleurant tout bas ces morts qui lui

brisaient le coeur, cette trahison qui le laissait seul.

--Venez, dit M. de Kardigân.

Et les trois hommes allèrent passer le reste de la nuit auprès des

cercueils de Louis et de Marianne.

Le lendemain, l'enterrement eut lieu.

C'était en vérité quelque chose de navrant que ces deux convois blancs

qui marchaient lentement dans la rue.

M. de Kardigân, Jean et Aubin Ploguen suivaient, tête nue; derrière eux,

quelques parents éloignés, les seuls qu'on eût pu prévenir par ce temps

troublé.

Sur les draperies blanches qui couvraient le cercueil de Louis brillait

le ruban rouge de la Légion d'honneur; sur celui de Marianne, les mains

pieuses du père et du frère avaient jeté de belles fleurs... ces fleurs

que la jeune fille aimait tant.

Les passants regardaient émus.

--Qui est-ce? demandait-on.

--Un père et un frère qui conduisent leurs chers aimés au tombeau!

--Tués, tous les deux?

--Tués, l'officier et la fille!

Et on se découvrait sur le passage de cette grande douleur qui arrachait

des larmes à tous.

Jean portait son uniforme de garde-du-corps. Le peuple ne grondait plus

en le voyant. Que sont les haines politiques en face de pareils deuils?

La cérémonie fut courte et silencieuse.

Une chaise de poste et deux chevaux sellés attendaient à la porte. Le

marquis y monta, après avoir fait placer les deux cercueils dans la

voiture. Jean et Aubin Ploguen sautèrent en selle.

Le duc d'Angoulême ayant accordé un congé au baron pour rendre les

derniers devoirs à ceux qu'il avait perdus, Jean était libre

d'accompagner son père à Kardigân.

On comprend combien fut triste un voyage accompli dans de pareilles

conditions.

La seule joie du jeune homme était d'apercevoir à travers les portières

de la voiture la tête pensive de son père.

Ils arrivèrent à Kardigân par une belle matinée du mois d'avril.

L'inhumation eut lieu dans le cimetière de la famille.

Puis tous les deux reprirent leur vie d'autrefois, quand Jean n'était

pas encore parti pour Paris.

M. de Kardigân se courbait tous les jours de plus en plus. Sa tête

blanche prenait des teintes verdâtres, par instants, qui inquiétaient la

tendre sollicitude de son fils. Aubin Ploguen lui-même restait muet. On

sentait qu'un vent de désolation soufflait sur cette maison naguère si

fortunée, si enviée.

Un matin, Jean reçut une lettre de Paris. Il tressaillit en

reconnaissant l'écriture de Philippe.

La lettre était déchirante.

Philippe avait consenti à perdre son nom, mais il ne consentait pas à

perdre l'affection du vieillard. Il suppliait Jean d'obtenir son pardon,

d'implorer pour lui.

Le jeune homme se sentit remué jusqu'au fond de l'âme en lisant ces

lignes, où Philippe lui peignait sa souffrance.

Il entra dans la chambre de son père. M. de Kardigân, accoudé à sa table

de travail, contemplait les portraits de ses deux enfants qui n'étaient

plus.

Jean crut l'heure favorable.

Il s'avança près de lui.

--Vous avez à me parler, mon fils? demanda le marquis en relevant le

front.

--Lisez, mon père.

M. de Kardigân prit la lettre; mais dès qu'il eut reconnu l'écriture, il

la déchira et en jeta froidement les morceaux au vent.

--Père! père! il souffre et demande pardon!

--De qui me parlez-vous?

--De mon frère, de Philippe, de votre fils.

--Ce n'est pas votre frère, et ce n'est pas mon fils, ne l'oubliez pas!

--Monsieur le marquis, ayez pitié.

--Celui pour lequel vous m'implorez est mort: je vous l'ai déjà dit.

La voix du vieillard était nette et inflexible.

Jean comprit qu'il serait inutile d'insister davantage. Il se retira et

raconta à son frère ce qui s'était passé.

Il le blâmait, lui aussi; mais il était jeune, et l'âge ne lui avait pas

donné cette rigidité de conscience qui rendait le marquis impassible

dans ses volontés.

Le soir, M. de Kardigân lui dit:

--Jean, vous allez me jurer de ne jamais lire une lettre comme celle de

ce matin, et de n'y jamais répondre sans ma permission.

--Vous le voulez?

--Je le veux.

--Soit. Je vous le jure, mon père.

--Bien, mon enfant.

Quelques jours se passèrent encore.

Enfin, Jean vit, un matin, à son réveil, les équipages du marquis qui

attendaient dans la cour du château.

Au même instant, son père entra dans sa chambre en costume de voyage.

--J'aurais voulu te prévenir plus tôt, mon enfant, dit celui-ci, mais je

n'ai reçu la nouvelle que cette nuit.

--Nous partons?

--Oui.

--Quand?

--Dans deux heures.

Jean se hâta de faire ses derniers préparatifs. En vérité, sa vie était

si pleine d'événements depuis la révolution de Juillet, qu'il ne

s'étonnait plus de ce qui pouvait y survenir d'imprévu.

Aubin Ploguen restait au château.

L'affection qu'il portait à Jean avait doublé. Il sentait que la fin du

marquis était proche, et que le comte resterait seul, n'ayant plus que

lui.

--Ne trouvez-vous pas M. de Kardigân bien changé? lui demandait une fois

le curé du bourg.

--Oh! oui... c'est mon opinion.

Le père et le fils montèrent à cheval.

--Où allons-nous, monsieur? demanda Jean à son père, au moment où ils

passaient sous la verte allée du parc.

--Mon fils, nous allons saluer le roi de France. Il est bon de

renouveler son serment de fidélité aux souverains qui partent en exil...

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 26 / 194 题