LE PÈRE ET LE FILS

Tous les assistants demeurèrent consternés. Ils comprirent qu'il allait

se passer quelque chose de solennel entre ce père et ce fils, mis ainsi

face à face...

Tous les deux sortaient de la fournaise: le vieillard et le jeune homme

avaient leurs habits déchirés par les mêmes balles, leurs visages

souillés par la même poussière.

Ils se regardaient...

Philippe de Kardigân s'était demandé souvent ce que dirait son père

quand il apprendrait que lui, vicomte de Kardigân, s'était mis du côté

du peuple.

Les élèves et les professeurs de l'École virent briller la croix de

Saint-Louis sur la poitrine du gentilhomme, et devinèrent la

signification de cette scène.

Comme ils voulaient discrètement se retirer, le marquis se tourna à demi

vers eux, pendant que Philippe restait muet, tremblant et le regard

baissé; puis étendant son bras vers le jeune homme:

--Moi, Huon-Anne, marquis de Kardigân, gentilhomme français, je vous

maudis, vous qui avez commis cette traîtrise et cette honte, étant sorti

de moi!

Un frisson traversa ces groupes d'hommes comme une houle puissante.

--Et maintenant que vous avez entendu la malédiction, messieurs, sortez

ou demeurez, peu m'importe: je pars.

--Mon père! s'écria Philippe d'une voix suppliante.

--Je ne suis pas votre père!...

--C'est moi qui vous implore, moi... votre fils... votre Philippe...

--Je ne vous connais plus!

Cette scène ne manquait pas d'une grandeur sauvage et poétique.

Le ciel, illuminé d'étoiles, brillait au-dessus des acteurs du drame

humain qui se jouait après le drame sanglant.

La lueur fumeuse des torches prêtait des reflets rougeâtres à ces têtes

impressionnées.

Philippe pleurait...

Les élèves et les professeurs se retirèrent.

Le père et le fils étaient seuls.

--Par pitié, monsieur, écoutez-moi, balbutia le jeune homme... Si vous

saviez!... Je vous aime et je vous respecte... mais la vie a ses

entraînements et ses volontés. Le serment que vous aviez fait à votre

roi, nul ne me l'a imposé...

--Assez!

--Oh! écoutez-moi!...

--Qu'auriez-vous à me dire? Vous êtes le seul félon qu'il y ait jamais

eu dans ma famille! Je vous ai enseigné l'honneur; qu'avez-vous fait de

votre honneur? Je vous ai enseigné la loyauté; qu'avez-vous fait de

votre loyauté? Vous les avez flétris, souillés, déshonorés, quand ils

n'étaient pas à vous, mais à ces aïeux dont vous venez, et vers qui je

retourne!

--Ah! vous êtes cruel! Vous m'avez envoyé à Paris... Est-ce ma faute à

moi si je n'ai pas vu la vérité où vous la voyez? si je crois à d'autres

dieux que ceux que vous adorez?... Mon père, je suis coupable peut-être,

mais je ne suis pas un félon! Rendez-moi votre estime, au moins, si vous

ne me pardonnez pas!

--Je vous ai maudit!

--Souvenez-vous de ma mère... de ma mère qui m'a porté dans ses flancs!

Je suis votre sang, comme je suis son sang, votre chair, comme je suis

sa chair... Faut-il que je me jette à vos genoux, que j'implore mon

pardon... Vous voyez, je pleure, mon père!...

Le marquis regardait son enfant.

Un violent combat se livrait dans son âme. Cet homme éprouvé par des

tortures si diverses, fléchissait sous le poids de tant de souffrances.

Philippe le vit pâlir et chanceler.

Il crut que son père cédait et pardonnait.

--Demandez-moi tout, continua le jeune homme d'une voix tremblante,

tout, excepté l'abjuration de mes croyances, et je vous jure que

j'obéirai!... Aujourd'hui, mon père, je ne crois plus aux vérités que

vous m'avez enseignées... Si vous aviez été là, je vous aurais tout

avoué: le mensonge me révolte vous le savez bien!

M. de Kardigân découvrit son visage qu'un moment il avait caché de ses

mains.

--Répondez-moi. Vous vous êtes battu?

--Mon père...

--Je veux que vous m'appreniez tout vous-même. Vous vous êtes battu?

--Oui, monsieur.

--Contre votre roi?

--Oui, monsieur.

--Vous avez tué quelques-uns de ses défenseurs?

--Oui, monsieur.

Philippe trembla, en prononçant cette réponse pour la troisième fois.

--Eh bien, parmi ces défenseurs se trouvaient vos deux frères. Votre

soeur, elle, s'est fait soldat! Soldat de l'héroïsme et de la charité.

Que me répondriez-vous si je vous disais: On a tué ton frère!

--Je répondrais: Je vais venger mon frère!

--Et si je vous disais: On a tué ta soeur!

--Je répondrais: Je vais venger ma soeur!

--Ah! vous me répondriez cela, monsieur! Alors écoutez-moi. Ces hommes,

dont vous étiez, ces hommes qui sont vos compagnons, vos amis, vos

alliés, ont tué votre frère Louis, ont tué votre soeur Marianne!

--Louis!... Marianne!...

--Vengez-les donc, maintenant, si vous pouvez!

Philippe tomba à genoux sur le sol.

Il sanglotait.

Enfin, il embrassa les genoux du vieillard:

--Mon père, dites-moi que ce n'est pas vrai! Mon père, dites-moi que

cette chose terrible n'a pas eu lieu... mon père!... Oh! mon Dieu!...

--Depuis quand m'a-t-on vu mentir, moi? Laissez-moi passer: je n'ai plus

rien à faire ici, maintenant!

--Jean... Oh! parlez-moi de Jean...

--Il vit... Adieu!

--Non, ne partez pas encore... ne me quittez pas ainsi, désespéré,

anéanti...

--Adieu!

--Il ne vous reste que deux de vos quatre enfants, et vous me tuez!

--Vous vous trompez, monsieur. Il ne m'en reste plus qu'un...

--Je serai donc à jamais chassé de votre coeur, moi, l'aîné de la maison!

M. de Kardigân s'avançait déjà vers la porte du préau. A cette phrase de

son fils, il s'arrêta et revint vers lui.

--Vous avez bien fait de dire ce mot. J'allais oublier. Vous, l'aîné de

ma race! Jamais! Je préférerais briser mon écusson et en arracher ma

devise! Demain, vous m'écrirez que vous renoncez à votre droit

d'aînesse. Je ne veux pas que le marquis de Kardigân soit un traître à

sa famille et à son roi!

Philippe redressa son front et répondit d'une voix douce, mais ferme:

--Ce que vous ordonnez sera accompli, monsieur le marquis. J'ai embrassé

vos genoux pour implorer mon pardon... vous êtes resté sans pitié.

C'était votre droit.

--C'était mon devoir!

--Mais, quoi que vous ordonniez, j'obéirai!

--Je vous défends de reparaître jamais à mes yeux... Je ne vivrai pas

bien longtemps, d'ailleurs. Vous m'avez porté le dernier coup. Comme je

ne veux pas qu'il y ait rien de commun entre mon fils unique et vous, je

ferai deux parts de ma fortune. Vous hériterez de moi de mon vivant, car

je suis mort pour vous, comme, pour moi, vous êtes mort.

--Je ferai mieux, monsieur le marquis, dit Philippe avec une fierté

triste. Je comprends ce que vous souffrez. Un Kardigân vous irrite dans

les rangs du peuple? Je quitterai mon nom..., mais, en retour,

laissez-moi vous adjurer une dernière fois... Oui, il y a des fatalités

humaines; oui, c'est affreux de penser que j'étais avec ceux qui ont tué

Louis... qui ont assassiné Marianne... Mon pauvre frère! lui si beau et

si bon!... ma pauvre Marianne que j'aimais tant, et pour qui j'espérais

tant de joies!...

Il s'arrêta un instant.

Puis il reprit plus bas:

--Ah! c'est là mon châtiment, mon père! si vous pouviez lire dans mon

coeur, vous y verriez un tel désespoir, que vous auriez pitié de moi!...

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 19 / 194 题