LA SECONDE JOURNÉE

Quand, le matin, avaient retenti les premiers coups de fusil, beaucoup

de familles s'étaient effrayées à la pensée de voir leurs filles

exposées à la révolution.

En effet, le couvent de la Vierge est situé rue Saint-Paul, au milieu de

la fournaise.

Les mères s'étaient donc empressées de retirer les pauvres enfants et de

les emmener chez elles.

Marianne de Kardigân alla chez une de ses tantes, la chanoinesse de

Riom.

Aussi, quand le marquis la demanda au parloir, il lui fut répondu que

depuis le matin elle n'était plus au couvent.

La nuit était trop avancée pour que le gentilhomme pût se rendre chez

madame de Riom; et, en même temps, le jour trop proche pour qu'il ne dût

pas se résoudre à ne pas retourner à l'hôpital de la Charité.

En effet, la circulation devenait de plus en plus difficile dans Paris.

Les barricades sortaient de terre par enchantement; et les insurgés,

comme s'ils eussent pressenti leur victoire, commençaient à interroger

les passants, retenant ceux qui n'étaient pas de leur bord.

Néanmoins M. de Kardigân se dirigea vers la rue de Varennes, en quittant

le couvent de la Vierge.

Des hommes armés montaient la garde au bout de chaque rue.

La lutte s'annonçait comme devant être plus acharnée que celle de la

veille.

Mais nul ne songea à arrêter ce vieillard encore droit et ferme, malgré

son coeur brisé, qui portait sur ses traits dévastés tout un poëme de

désespoir.

Le marquis marchait, l'oeil fixe, la pensée immobile, comme ces Indiens

concentrés dans une même idée.

Il voulut d'abord remonter la rue Saint-Paul, gagner la rue du Loir et

suivre le bord de la Seine.

Mais il lui fallut renoncer à ce projet.

Il dut passer par la place de la Bastille et prendre la ligne des

boulevards.

Le jour était levé.

Des flots de soleil inondaient les pavés rougis. Les mines résolues

annonçaient que le combat serait proche.

M. de Kardigân arriva rue de Varennes vers huit heures du matin

seulement.

L'hôtel où demeurait madame de Riom était déjà ouvert.

Il entra; des tentes élevées à la hâte encombraient la cour.

Sous ces tentes étaient couchés des blessés, que soignaient deux femmes,

la chanoinesse et sa nièce Marianne.

La jeune fille aperçut son père et jeta ce joli petit cri des fillettes

de dix-sept ans, qui rappelle le chant d'un oiseau. Le père ouvrit ses

bras, et elle vint s'y précipiter avec bonheur.

--O père, père chéri!

--Ma pauvre enfant!

Il y avait tant de douleur dans la voix du marquis, que Marianne,

ignorant l'arrivée de son père, la veille, prit cette douleur pour de

l'inquiétude.

--Rassurez-vous, dit-elle, mes frères sont tous sains et saufs...

Il frissonna.

--Louis a reçu une égratignure... Vous savez que je l'adore, mon

commandant!

Et elle riait, ne se doutant pas qu'elle perçait le coeur de M. de

Kardigân.

--Quant à Philippe, un ordre du ministre défend aux élèves de l'École

polytechnique de sortir.

--Et Jean?

--Il est venu nous voir hier au soir.

--Marianne, dit le père, votre frère Louis a été tué.

--Louis... tué!...

La jeune fille tressaillit violemment et chancela.

Mais c'était une vraie enfant de preux. Le ton rosé de sa figure fut

remplacé par une pâleur mate; un cercle noir se forma autour de ses

yeux.

Elle alla au fond de la cour de l'hôtel s'agenouiller devant une madone

en pierre, et pria.

--Oh! mon pauvre père, comme vous devez souffrir! s'écria-t-elle en se

relevant et en entourant de ses bras le cou du vieillard.

Elle ne pensait pas à sa souffrance à elle.

Cependant les heures marchaient.

M. de Kardigân, rassuré sur le compte de ses enfants, voulait retourner

à la Charité. Mais, au moment où il allait sortir de l'hôtel, une vive

fusillade éclata dans la rue de Varennes.

Le vieux Breton sentit l'odeur de la poudre et respira longuement, comme

un cheval de bataille.

Des soldats, enfermés dans la rue et bloqués par des insurgés trois fois

plus nombreux, se défendaient avec acharnement.

M. de Kardigân embrassa une dernière fois sa fille et se jeta dans la

lutte.

Un soldat frappé au front était tombé au milieu du trottoir, tenant

encore son fusil dans sa main crispée.

Il ramassa l'arme et se battit.

L'hôpital improvisé de la chanoinesse de Riom s'encombrait rapidement.

La bataille devenait de plus en plus sanglante. A chaque instant on

apportait les blessés.

Il vint même un moment où il ne resta plus une seule place vide dans la

cour de l'hôtel.

Alors madame de Riom fit jeter des matelas dans la rue même, sur

lesquels on mettait les blessés.

Il y eut, pendant ces trois funèbres journées, bien des dévouements

ignorés, bien des sacrifices inconnus.

Mais, parmi ces dévouements et ces sacrifices, il faut compter ceux de

ces femmes qui n'hésitaient pas à braver la mort pour panser les

malheureux qui tombaient.

Marianne et sa tante allaient les relever sous la grêle des balles,

trouvant de bonnes paroles et de doux encouragements pour ces

infortunés.

Le père, entre deux coups de feu, contemplait sa fille avec orgueil.

Son sang parlait dans ce dévouement simple et sublime.

Les heures passaient rapides.

Tout à coup, celui qui dirigeait le mouvement des insurgés comprit qu'il

était temps d'achever l'écrasement de cette poignée d'hommes.

Des secours pouvaient leur arriver; il ordonna aux siens de faire une

attaque générale.

Dès lors, ce ne fut plus une bataille, mais un égorgement. L'histoire a

consacré le souvenir de quelques-unes des atrocités qui y furent

commises.

A mesure qu'ils conquéraient une maison, les insurgés y entraient et

poursuivaient à travers les étages les malheureux soldats.

C'est dans cette rue de Varennes qu'on jeta par les fenêtres du

cinquième étage des Suisses et des gardes-du-corps.

Au milieu de ce tourbillon de fer, Marianne et madame de Riom étaient

restées impassibles, continuant, sans reculer, leur oeuvre pieuse.

Tout à coup M. de Kardigân crut entendre sa fille jeter un cri

déchirant.

Il se retourna et l'aperçut, les genoux sur le sol, pâle, presque

livide.

Il se précipita en arrière, sans s'occuper des insurgés qui gagnaient du

terrain.

Marianne se releva péniblement; une balle venait de lui traverser le

bras.

Elle vint en chancelant se réfugier sur la poitrine de son père.

La fière héroïne redevenait femme: la douleur refaisait d'elle une

enfant.

--Père! père! je souffre, murmura-t-elle en laissant pencher son front

sur l'épaule du marquis.

Au même instant, à trente mètres de là, un insurgé parut à la fenêtre

d'une maison.

--Ah! les femmes s'en mêlent! cria-t-il. Eh bien, attends un peu!

Il abattit son fusil dans la direction de Marianne.

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 12 / 194 题