LA PREMIÈRE JOURNÉE.

Trente coups de fusil tirés par les révolutionnaires enveloppèrent les

deux royalistes d'un épais nuage de poudre.

Sur l'ordre des officiers, les soldats du 17e cessèrent leur feu.

Quand cette fumée fut dissipée, les deux chevaux étaient tués, Aubin

avait une balle dans le bras; mais le marquis demeurait intact.

Le gentilhomme et le paysan jetèrent le même cri:

--Un fusil!

Dès lors l'attaque de la barricade recommença. Rien n'était changé,

sinon que le 17e comptait deux soldats de plus. Quand vint le soir, les

ouvriers étaient repoussés: vainqueurs et vaincus soignaient

indistinctement les blessés, chacun de leur côté, sans s'occuper de

savoir s'ils portaient un pantalon rouge, une blouse ou un paletot.

Il sortait de la grande ville, accroupie dans le sang, ce grondement

sourd, semblable aux rumeurs d'une colossale ruche d'abeilles; mais on

sentait planer sur ces murailles silencieuses ce je ne sais quoi de

lugubre que donnent les guerres civiles.

Aubin Ploguen avait enveloppé son bras, soigneusement pansé, dans un

foulard attaché à son cou. Sa blessure l'inquiétait à peu près autant

qu'une piqûre d'épingle.

Sombre, M. de Kardigân marchait dans la rue, les yeux sur le sol, où la

lutte de la journée se lisait en lettres rouges. Il avait vu le 10 août

auquel il avait échappé par miracle, et devinait que la royauté allait

subir une rude secousse.

--Souffres-tu, mon gars, demanda-t-il à son serviteur.

--De quoi? monsieur le marquis.

--De ta blessure.

--Oh! non!

--Alors pressons le pas, je veux embrasser mes trois fils. Je suis sûr

que chacun d'eux, aujourd'hui, aura fait son devoir.

Le lecteur a déjà compris que le vieux Breton était une de ces natures

loyales, en qui la fidélité marche de pair avec la naissance. En 90, il

était accouru à Paris se battre. Après l'assassinat de Louis XVI, il se

refusa à émigrer, et gagna le Bocage, où il _chouanna_ jusqu'au

consulat. Pendant l'empire, il resta dans son château, élevant ses

enfants jusqu'à l'âge de dix ans, et les envoyant ensuite à Paris, pour

leur faire achever leur éducation.

Quand vint la première Restauration, il alla saluer le Roi et revint à

Kardigân, n'ayant rien demandé.

Après le retour de l'île d'Elbe, il partit pour Gand. En 1815, il reçut

la croix de Saint-Louis, sans l'avoir sollicitée.

Puis, pendant les quinze années de la Restauration, il demeura enfermé

dans ses terres, agrandissant toujours sa fortune par l'agriculture et

le travail.

Intelligent, bon et doux, la devise de sa maison achevait de le peindre.

Cette devise se composait d'un seul mot: _Fidèle!_ il est vrai que ce

mot-là en vaut bien d'autres! Aussi avait-il ressenti une amère

souffrance en assistant, dès son arrivée à Paris, au prélude d'une

révolution.

* * * * *

Les deux hommes marchaient vite: le père avait hâte d'arriver auprès de

ses enfants.

Une voiture passait; le marquis l'arrêta.

--A la caserne Babylone! dit-il.

Le régiment de son fils aîné y tenait garnison.

Il fallut une heure au cocher pour conduire le fiacre rue de Babylone.

Paris se faisait désert.

Cependant, par intervalles, on voyait passer, muettes et tristes, de

longues files de soldats, sac au dos.

En entrant dans la caserne, le marquis la trouva vide. On lui dit que le

régiment, replié sur l'Arc-de-Triomphe, camperait probablement sur

l'avenue de Neuilly ou aux Champs-Elysées.

Les cuirassiers de la garde, où le comte de Kardigân était chef

d'escadron, s'étaient battus toute la journée.

Malgré sa force d'âme, le père frissonna, si le Breton resta impassible:

il songea qu'il avait trois fils, soldats tous les trois...

De la rue de Babylone à l'Arc-de-Triomphe, il fallut encore une heure.

Enfin, ils arrivèrent.

En effet, les cuirassiers campaient sur l'avenue de Neuilly.

--Savez-vous où est le commandant de Kardigân? demanda le vieillard à un

soldat qui passait.

--Il est blessé, monsieur.

--Blessé!

--Oh! peu de chose, m'a-t-on dit.

Le marquis respira.

Son coeur était impressionné par de si tristes pressentiments qu'il

craignait un malheur.

--Où l'a-t-on transporté?

--A l'hôpital de la Charité.

Il fallut reprendre encore ce terrible voyage au milieu de la ville.

Enfin, au bout de la troisième heure, la voiture s'arrêta, rue Jacob,

devant la Charité. Une religieuse guida le marquis à travers une longue

suite de dortoirs.

A la porte d'une chambre, elle s'arrêta.

--Entrez, monsieur, dit-elle.

Pauvre père!

Le comte Louis de Kardigân était blessé à mort: il avait reçu une balle

en pleine poitrine; l'agonie était proche.

--Louis! Louis! s'écria le marquis, qui croyait que son fils était peu

dangereusement blessé.

Le jeune homme resta immobile à cette voix qu'il avait tant aimée.

--Hélas! monsieur, répondit la soeur qui veillait au chevet de

l'officier, il ne peut plus nous entendre.

--Il ne peut plus!...

Le vieillard ne comprenait pas encore. Il est de ces vérités auxquelles

il est si épouvantable de croire!

--Il dort? demanda-t-il tout bas, comme s'il eût craint d'éveiller le

blessé.

Aubin Ploguen avait compris, lui, et pleurait silencieusement.

Au même instant, le jeune homme eut un brusque tressaillement. Il se

dressa à demi sur sa couche sanglante, puis il retomba immobile, déjà

glacé.

La religieuse fit un long signe de croix, comme pour accompagner d'une

prière cette âme que Dieu venait de rappeler à lui.

--Oui, il dort, reprit-elle... pour toujours!

--Dieu! mon enfant! mon enf...!

Le père chancela.

Aubin Ploguen le retint dans ses bras.

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 9 / 194 题