Vers la fin du mois de juillet de l'année 1830, deux cavaliers
traversaient le village d'Ablon, situé à quinze kilomètres de Paris.
Ils paraissaient avoir fourni une longue course, car leurs vêtements
poudreux indiquaient de lointains voyageurs.
Ce sont deux rudes hommes, et tels que l'imagination se représente les
chevaliers d'autrefois, enfermés dans leurs puissantes armures.
Le plus vieux, auquel on eût aisément donné plus de soixante-cinq ans,
porte un sévère costume noir, passé de mode. Un manteau plié, à
l'arrière de la selle, rappelle le bagage des officiers de cavalerie; le
plus jeune est vêtu d'une simple jaquette grise, et se tient, par
déférence, à une demi-longueur en arrière. Le premier s'appelle
Huon-Anne, marquis de Kardigân. Il est propriétaire de plusieurs lieues
carrées entre Guérande et Savenay.
La second se nomme tout simplement Aubin Ploguen. Il est né sur les
terres de Kardigân, et y mourra, si Dieu le veut. Le marquis avait
quitté son château, en compagnie de Ploguen, pour aller embrasser ses
quatre enfants:
Louis, l'aîné, chef d'escadron dans la garde royale; le second,
Philippe, élève à l'École Polytechnique; le troisième, Jean, qui, malgré
ses vingt ans, est entré aux gardes-du-corps, et, enfin, Marianne, sa
fille chérie, ravissante enfant de dix-sept ans, qu'il va chercher au
couvent de la Vierge, rue Saint-Paul, pour en faire la joie et la
consolation de ses vieux jours.
Si le marquis de Kardigân est un de ces grands et robustes
gentilshommes, comme en a enfantés la Bretagne, cette _terre de granit
recouverte de chênes_, à coup sûr Aubin Ploguen résume à merveille en
lui l'idée qu'on peut en faire de la force humaine.
Au reste, la conversation qu'il eut avec son maître, en entrant au
service de Kardigân, édifiera pleinement le lecteur sur ce personnage,
l'un des principaux de notre récit.
C'était vingt ans environ avant le commencement de cette histoire.
Cibot Ploguen, au moment de mourir, avait supplié le marquis de Kardigân
de prendre chez lui son fils Aubin.
Cibot Ploguen, vétéran de toutes les chouanneries, avait sauvé plusieurs
fois la vie du gentilhomme pendant leurs éternelles guerres contre les
Bleus.
Le marquis répondit seulement:
--Tu peux mourir tranquille, mon gars, je t'engage ma parole.
Et Cibot était mort tranquille.
Le lendemain, M. de Kardigân fit venir Aubin Ploguen.
--Ton père t'a donné à moi.
--Je le sais, monsieur le marquis.
--Quel âge as-tu?
--Vingt ans.
--Eh bien, tu feras chez moi ce que tu voudras. Tu chasseras ou tu
pêcheras, tu laboureras...
--Pardon, monsieur le marquis, je sais lire et écrire. Pourquoi monsieur
le marquis ne me chargerait-il pas d'inspecter ses biens?
--Diable! tu ferais la besogne de deux intendants, alors?
--De quatre. C'est mon opinion.
--Va, mon garçon!
Peu à peu, le vieux gentilhomme s'aperçut d'une chose: c'est que si
Aubin faisait la besogne de quatre intendants, en revanche, il ne le
volait pas, ce à quoi un seul eût parfaitement suffi.
Aussi, malgré la distance sociale qui les séparait, une sorte d'intimité
et d'affection s'était lentement établie entre eux.
Intimité et affection qui ne firent que s'augmenter quand, ses quatre
enfants étant partis pour Paris, le marquis se retrouva seul.
La marquise était morte en donnant le jour à Marianne.
Mais revenons à la suite de la conversation que nous avons commencée:
--Es-tu fort, mon gars? demanda M. de Kardigân, après avoir confié à
Aubin la direction de ses domaines.
--Assez... c'est mon opinion.
--Donne-m'en une preuve.
Aubin Ploguen aperçut une pièce de cinq francs en argent qui flânait sur
la cheminée.
Il la prit entre ses doigts, et sans aucun effort apparent la cassa tout
net.
--Bravo, mon gars! s'écria le gentilhomme émerveillé.
--Peuh! j'ai fait mieux que ça, monsieur le marquis.
--Bah!
--Si monsieur le marquis veut atteler un cheval à une voiture, je me
charge de traîner la voiture en arrière, malgré tous les efforts du
cheval pour la traîner en avant.
Pendant les vingt ans qui s'écoulèrent entre l'entrée du fils Ploguen au
château et le moment où nous les trouvons au village d'Ablon, le marquis
eut tant de preuves de cette force herculéenne, qu'il en était arrivé à
y compter comme sur une chose naturelle.
Un jour, une vieille église menaçant ruine, il dit au curé:
--Je vous enverrai Aubin pour la soutenir pendant la messe!
Si j'ajoute que le serviteur adorait son maître, et les enfants de son
maître, avec l'admirable solidité des coeurs dévoués, le lecteur le
connaîtra aussi bien que nous.
Il n'avait qu'un défaut, c'était de dire souvent après ses réponses:
--C'est mon opinion!
Cependant, malgré l'étouffante chaleur qu'il faisait ce jour-là, sur la
grande route, entre Ablon et Paris, les deux cavaliers pressaient leurs
montures. On sentait qu'ils avaient hâte d'arriver.
A trois heures de l'après-midi, ils approchaient des murs de la
capitale. Il y avait bien dans l'air de sourdes rumeurs, mais le maître
et le serviteur ne s'apercevaient de rien.
Ils étaient tout entiers à leur causerie.
--Aubin, mon gars, mon fils Louis est bien beau!
--Et M. Jean? monsieur le marquis.
--Tu aimes mieux Jean. C'est ton préféré, avoue-le.
--Non, mais... c'est mon opinion.
--Chère Marianne! Quel bonheur ce sera de la ramener à Kardigân. J'ai
hâte de voir mon Philippe.
--M. le vicomte est tout le portrait de monsieur le marquis.
--Oui, mais Jean est celui de sa pauvre mère. Crois-tu qu'ils
s'attendent à me voir?
Avant qu'Aubin ait pu répondre, une formidable rumeur traversa l'air et
vint frapper les oreilles des voyageurs.
--As-tu entendu, Aubin? demanda le marquis.
--Oui, monsieur.
Mais comme le vieillard parlait de ses enfants, il devint indifférent
aux choses extérieures.
Cependant il devait évidemment se passer quelque chose dans Paris.
--Chers enfants! murmura M. de Kardigân, je sens mon coeur battre à la
pensée de les serrer dans mes bras! Sais-tu que voilà cinq ans que je ne
les ai vus! Le service du roi avant tout. Ils seront heureux, n'ayant
pas, comme moi, à vivre dans des temps de tourmente et de folie!...
Une larme glissa sur la joue ridée du marquis. Mais il se redressa sur
son cheval, comme s'il avait honte de ce moment de faiblesse.
--Allons! un temps de galop, Aubin, mon gars; nous les reverrons plus
tôt!
Les deux chevaux, vigoureusement éperonnés, franchirent un kilomètre
avec la rapidité de l'éclair.
Tout à coup M. de Kardigân entendit à l'horizon un crépitement sourd et
continu.
--Holà, Aubin! écoute-moi cette musique-là, dit-il. Est-ce qu'on ne
dirait pas d'une fusillade?
--C'est mon opinion, monsieur le marquis.
--Plus vite, alors, plus vite!
Les deux cavaliers se lancèrent à fond de train dans la direction de
Paris.
Bientôt, la route présenta un aspect lugubre et terrible: on voyait
passer des blessés sur des civières, et le bruit des coups de fusil,
auxquels se mêlait de temps à autre la puissante voix du canon, domina
les vociférations et les cris de désespoir.
Ils entraient à ce moment dans Paris. En quelques minutes le faubourg
fut traversé.
A l'entrée de la rue Saint-Antoine, le marquis et Aubin s'arrêtèrent
court en face d'une barricade qui leur coupait le chemin.
Cette barricade était défendue par une trentaine d'ouvriers qui se
battaient comme des lions, et attaquée avec non moins d'héroïsme, par le
17e de ligne. Les balles sifflaient autour du gentilhomme et du paysan.
Mais ni l'un ni l'autre ne savaient ce que c'était que la peur.
Ignorants des nouvelles politiques, ils ne comprenaient rien à ce qui se
passait.
Tout à coup, un groupe d'ouvriers aperçut les cavaliers.
Aussitôt ils les entourèrent, et l'un d'eux appuyant son fusil sur la
poitrine de M. de Kardigân, lui dit:
--Citoyen, crie: Vive la République!
Le vieux gentilhomme fit faire un bond terrible à son cheval.
Aussitôt vingt fusils s'abattirent, prêts à le tuer.
Mais le marquis avait fait un signe énergique à Aubin.
Tous les deux enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs chevaux,
qui sautèrent la barricade avec rage.
Alors M. de Kardigân souleva son chapeau, et découvrant ses cheveux
blancs, où se jouaient de lumineux rayons de soleil:
--Vive le Roi! dit-il lentement.