I
Quand le voyageur, venant de la place Saint-Augustin débouche de la rue
de la Pépinière, il trouve sur sa gauche un imposant monument, qui n’est
autre que la gare Saint-Lazare, et qui se trouve précédé, en cet
endroit, d’un vaste enclos entouré de grilles, qui a reçu le nom de
_Cour de Rome_.
Ce n’est point là, ainsi que ce nom pourrait le faire croire, que se
réunissent les courtisans du roi d’Italie ou les cardinaux du
Saint-Siège.
La cour de Rome est surtout occupée en son milieu par des autobus,
qui vont de la gare Saint-Lazare au Château-d’Eau, ou à la
Pointe-Saint-Eustache. Ces voitures font entendre, quand elles marchent,
un bruit épouvantable de vaisselle brisée. Ce bruit est remplacé, quand
les encombrements les forcent à s’arrêter sous le frein, par les cris de
cinquante-enfants égorgés et d’autant de veaux suppliciés, qui gémissent
dans les roues.
Le long des grilles, à l’intérieur, la cour de Rome est ornée de petits
«édicules» autour desquels se pressent constamment un grand nombre de
voyageurs.
Le vicomte Gaston, descendant du train de Maisons-Laffitte, avait pris
son rang dans une file d’hommes de tout âge qui attendaient leur tour, à
l’entrée d’un de ces édicules. Il allait y pénétrer, quand il entendit
derrière lui les plaintes douces d’un vieillard modestement vêtu.
N’écoutant que son bon cœur, le vicomte Gaston lui céda son tour. Et le
vieillard, sans avoir le temps de remercier, se précipita dans une
stalle vide.
Quelques instants après, le vicomte eut à sa disposition une autre
stalle. Il sortit bientôt de la cour de Rome et ne pensait plus à cette
banale aventure, où il avait donné une preuve de sa courtoisie, moins
pour ce vieillard inconnu que pour sa satisfaction personnelle. Le jour
tombait. Gaston avait pris à pas lents la rue de l’Arcade...
Au coin de la rue des Mathurins, dans un petit carrefour à peu près
désert, il se trouva en face du vieil homme dont les cheveux gris, sous
le feutre un peu usé, brillaient d’une lueur surnaturelle.
--Je suis le bienheureux saint Athanase, dit le vieillard avec un fort
accent du Midi. Tu m’as rendu tout à l’heure un grand service, car je
souffre d’une maladie de la vessie. Pour récompenser ta piété, je vais
te faire un don inestimable. Le premier bossu que tu rencontreras,
passe-lui la main trois fois sur sa bosse. Et, durant vingt-quatre
heures, la chance te favorisera dans tout ce qu’il te plaira
d’entreprendre.