Il me conte l'histoire de son premier amour... En disant _premier
amour_, je suis infidèle à sa pensée. C'est la théorie de Laurik; c'est
la théorie de tous les Bretons «qu'on n'aime qu'une fois».
--L'amour, _ôtrou_, est une fleur vite poussée, tôt flétrie, mais dont
le parfum embaume à jamais toute l'âme. Fleur rare et délicieuse!
Beaucoup croient l'avoir cueillie qui n'ont cueilli que son ombre. Elle
est comme l'herbe d'or, l'_aour-iéotenn_ des légendes. Elle ne
s'épanouit non plus que la nuit, en des lieux difficiles à connaître. Il
la faut chercher patiemment, à l'heure sacrée où elle se révèle par son
éclat parmi les autres herbes, la chercher avec une ardeur grave, avec
un zèle religieux. Et il faut aussi ne porter sur elle qu'une main
délicate et prudente. Sinon elle se dérobe, glisse, ne vous laissant au
bout des doigts qu'un peu de sa poussière dorée.
«Moi, voici comme elle me tomba sous la main. J'avais alors dix-sept
ans. Mon père, qui était taupier, m'avait enseigné son état. J'allais
offrir mes services de ferme en ferme, mon hoyau sur l'épaule, un bissac
en bandoulière. J'étais un garçonnet paisible, de moeurs rangées,
jovial, du reste, toujours un bout de chanson aux lèvres, et, à cause de
cela, partout le bienvenu. Sans cesse par monts et par vaux, j'apprenais
au passage les nouvelles, les mariages, les décès, les aventures de
jeunes gens, le prix du blé, d'autres choses encore, telles que les
oraisons pour guérir, les miracles accomplis par les sources des saints,
et aussi les contes qui font rire, les histoires tristes qui font
pleurer.
«Dès qu'on me voyait paraître à l'entrée de la cour, le bouvier en train
de curer l'étable ou la servante en train de donner à manger aux porcs
s'écriaient:
«--Il arrive, le _gohéter_ (taupier)!
«Dans les grandes fermes, je restais quelquefois jusqu'à huit jours de
rang; dans les petites, deux jours, trois jours au plus. Dans toutes
j'étais également bien traité. Je partais pour les champs, pour les
prés, à la prime blancheur de l'aube. Oh! les jolis levers du soleil que
j'ai contemplés en ces temps-là et qu'ils me semblaient beaux, vus par
mes yeux d'adolescent!... Sur les dix heures, un pâtre, souvent aussi la
fille même de la maison, me venait apporter à déjeuner: une écuellée de
soupe d'oing, une tranche de lard, un morceau de pain de seigle... C'est
ainsi qu'un matin d'avril je fis connaissance avec Néa Garandel.
«Un bien modeste domaine, la terre des Garandel sise en la paroisse de
Mantallot, sur une des pentes de la vallée du Jaudy. Un logis en chaume,
deux ou trois crèches délabrées, un mulon de paille autour d'une perche,
une aire où l'on battait au fléau, quatre champs, un ruban de prairies,
c'était tout l'avoir de la famille. Mais quel brave monde! Le père avait
été soldat sous Napoléon l'ancien. Il avait retenu des mots de toute
espèce de langues dont il émaillait son breton. Il jurait en espagnol,
en italien, en hollandais. C'était plaisir de l'entendre conter. Il
avait fait la campagne de Russie et avait une façon de l'évoquer qui
vous gelait. Tout le froid du pays de l'hiver vous passait dans les
moelles, vos cheveux se hérissaient comme des aiguilles de glace, rien
qu'au ton dont il disait: «Imaginez-vous de la neige, de la neige,--ni
ciel, ni terre, de la neige...» Selon lui, l'Empereur n'était pas mort;
il courait les mers sur un navire blanc, n'attendant qu'une occasion
propice de débarquer en Bretagne; ce moment venu, les cloches à tous les
clochers se mettraient à carillonner d'elles-mêmes... La mère, Fanta,
était une femme de quarante ans, douce de figure et de manières, avec
une voix suave comme une musique. Des deux gars, l'aîné, après avoir
tiré au sort un bon numéro, s'était engagé, pour toucher la prime, en
remplacement du fils du notaire; le cadet était entré en apprentissage
chez un bourrelier. En sorte qu'il ne restait d'enfant dans la maison
que Néa.
«Quoique le train des Garandel fût des plus médiocres, je ne me trouvai
nulle part aussi bien que chez eux. Les patates et la bouillie dont se
composait presque exclusivement leur nourriture me paraissaient, servies
par les mains de Fanta et assaisonnées par les récits du vieux, le plus
exquis, le plus succulent des régals. Et je faisais dans la crèche aux
vaches, où j'avais pour lit une mauvaise couette de paille, des rêves
merveilleux dont il ne me restait au réveil que de confuses images, mais
qui me laissaient dans l'âme, pour toute la journée, un mystérieux
enchantement. A quoi cela tenait-il? Je ne me le demandais même pas, ou
bien, s'il m'arrivait d'y songer, je me l'expliquais par cette
observation, que j'avais souvent ouï faire à mon père Jean Cosquer, à
savoir qu'à respirer l'air d'un logis honnête on en garde en soi un vif
contentement et comme la douceur d'un parfum... Il y avait une autre
raison, mais qu'avec ma naïveté de garçonnet je mis quelque temps à
découvrir.
«Je fis cette découverte le 12 avril, exactement. C'est une de ces dates
qui persistent à jamais dans l'esprit, même quand la mémoire a sombré.
Après cinquante ans ou peu s'en faut, je revois toute nette la figure
qu'avaient ce jour-là les choses. D'abord les prés, d'un vert
printanier, chatoyant comme un velours, piqué çà et là de taches brunes
qui étaient les taupinières; la rivière, sinueuse, grossie par les
pluies récentes, tantôt courante, et clapotante, et chantant la claire
chanson de l'eau, tantôt endormie en nappes tranquilles et mirant les
fins rameaux des aulnes à peine feuillus; puis, les collines voilées
d'une brume légère, et les _mézou_, les terres hautes où montaient de
calmes fumées émanées de toits invisibles; enfin, le ciel, un grand ciel
pur, très élevé, très vaste, enveloppant tout d'une lumière bleue, d'une
clarté de paradis qui vous faisait joie...
«J'avais jeté bas ma veste et je travaillais ferme, en corps de chemise,
sous le soleil béni... Je n'étais pourtant pas comme à mes jours
ordinaires. Une allégresse étrange m'exaltait, mêlée de je ne sais quel
attendrissement. Jamais je n'avais été ainsi. J'étais heureux et
troublé. Dans ma poitrine mon coeur battait à coups sonores, comme une
cloche d'église la veille du pardon, et mes yeux étaient brouillés de
larmes. C'était un état délicieux et inquiétant. Je me pensais:
«--Qu'est-ce donc qui va m'arriver?
«Sentant que la tête me tournait, je me couchai à plat ventre sur un
tronc d'aulne surplombant la rivière et me plongeai la face dans l'eau,
qui était d'une fraîcheur glacée.
«Soudain, derrière moi, dans la pente, une voix cria:
«--Laurik, hé! Laurik Cosquer! Où donc êtes-vous?
«J'eus le bondissement d'un poisson que le pêcheur, d'un brusque coup de
ligne, fait sauter sur la berge. La voix, une fois encore, répéta:
«--Laurik, hé!
«Oh! ce cri, si jeune, si vibrant, d'un timbre si harmonieux, dussé-je
vivre cent ans, je l'entendrai toujours, toujours!
«Celle qui m'appelait se tenait droite dans le sentier, au flanc du
coteau, entre deux touffes de prunellier qui l'encadraient de part et
d'autre. Sa jupe de laine bleue à raies rouges lui tombait à peine à
mi-jambe. Sa taille svelte s'échappait de l'étroit corsage comme une
fleur de sa gaine. Son visage était une lumière, et ses cheveux blonds,
ébouriffés tout autour, semblaient une couronne de rayons. Et elle était
si jolie, elle avait une grâce si étrange, si fluide et surnaturelle,
qu'on eût dit une apparition. Je restai là, tout saisi, à la contempler.
Les pâtres et pastoures de Lourdes ou de la Salette n'éprouvèrent
assurément pas devant l'image vivante de la Vierge un trouble plus
religieux. Je n'osais faire un mouvement ni prononcer une parole de peur
de la voir ouvrir ses ailes et s'envoler.
«Et c'était Néa, certes, mais une Néa que je ne soupçonnais point, une
Néa transfigurée. Je ne pus m'empêcher de lui en faire la remarque,
quand elle fut près de moi, dans l'herbe du pré.
«--Qu'avez-vous aujourd'hui de changé, Néa? Vous êtes telle que je ne
vous ai jamais vue.
«Elle prit une mine étonnée, me dévisagea, puis partit d'un bel éclat de
rire, disant:
«--Il faut croire, Laurik Cosquer, que vous me regardez ce matin pour la
première fois!
«Et c'était peut-être vrai pourtant. Jusqu'alors je n'avais vu en elle
qu'une gamine, une _merc'hodennic_, une petite poupée des champs que mes
souvenirs de l'année précédente me représentaient sagement assise sur le
seuil des Garandel, à apprendre son catéchisme. Et voici qu'elle était à
présent presque une jeune fille, ayant passé l'âge de la troisième
communion, toute menue encore et un peu grêle, mais assez mûrie déjà
pour faire rêver d'amour les jeunes hommes. Je n'en pouvais croire mes
yeux... Elle avait posé à terre le panier qui contenait mon repas. Elle
dit, de sa jolie voix rythmée comme un chant:
«--N'avez-vous donc pas faim, Laurik, que vous demeurez là, bouche bée,
comme notre recteur en chaire, quand il a perdu la suite de son
sermon?... Je vous apporte une soupe aux fèves et des crêpes de froment
du pardon de sainte Brigitte, de Ploézal, où nous avons des cousins.
«Après un silence, tandis que je me mettais à manger, elle demanda:
«--Où sont les taupes que vous avez tuées?
«Je les lui montrai du doigt, suspendues par les pattes de derrière à
une grosse branche de chêne au dessus du talus. Elle s'en approcha,
resta un moment à les regarder se balancer au vent, puis, revenant vers
moi, murmura:
«--C'est tout de même un singulier métier que le vôtre, Laurik Cosquer?
«Je pris la chose pour un compliment.
«--Oui, répondis-je, c'est un métier où il faut un talent spécial,
beaucoup de patience, de perspicacité, d'adresse. Ne devient pas bon
taupier qui veut. Mon père a formé bien des élèves, mais il prétend
qu'aucun d'eux ne me vaut. J'ai hérité de la finesse de son oeil et de
la sûreté de sa main. Quand mon hoyau s'abat, la taupe est à moi... Il y
a des professions plus considérées, il y en a peu qui soient d'un
meilleur rapport. A deux sous la bête, comme c'est le prix, je fais
aisément mes vingt-quatre sous par jour. Cela n'est point à dédaigner.
«J'avais parlé tout d'une haleine, le feu aux joues, avec un secret
désir de passer pour quelqu'un aux yeux de Néa. Des journées de
vingt-quatre sous en ce temps-là étaient des raretés. Les tailleurs n'en
gagnaient que dix. La fillette, songeuse, roulait entre ses doigts le
rebord de son tablier. Je m'imaginai que mes paroles avaient fait
impression sur elle, qu'elles lui donnaient à réfléchir. Et j'en eus une
joie orgueilleuse, mais qui ne dura qu'un instant.
«--Oui... peut-être... soupira-t-elle. N'importe, Laurik! A votre place,
moi, j'aimerais mieux laisser à d'autres le soin de détruire ces pauvres
petites bêtes.
«Je demandai, déconcerté, un peu dépité aussi:
«--Ah!... Et quel état auriez-vous donc choisi, Néa Garandel?
«--Moi?... Oh! un seul, Laurik, le plus beau, le plus vaillant! J'aurais
été marin sur la mer.
«Sa figure avait subitement pâli, ses prunelles brillaient d'un éclat
sombre, d'une flamme mystérieuse et presque sauvage...
«Sans rien ajouter, elle s'envola. Il n'y a pas d'autre mot pour marquer
combien vite elle gravit la pente, traversa le fourré, disparut derrière
la colline.
«L'après-midi me sembla long. Je n'avais plus la tête ni le coeur au
travail. Mon sang dans mes veines courait comme un fou, et, dans ma
poitrine, ce n'était plus une mais vingt cloches qui sonnaient le
tocsin. Je compris que j'avais la _grande fièvre_, la fièvre à la fois
si douce et si terrible à trembler. J'aimais Néa. Néa m'avait versé le
philtre d'amour. Et je sentis que si elle ne consentait point à devenir
un jour ma femme, j'en mourrais. «Que la même main qui a allumé le feu
l'éteigne,» dit la sagesse des Bretons. Un brasier flambait en moi,
allumé par une main d'enfant. De tout le reste de la journée, je ne tuai
point un seul animal. Il m'était venu un soudain dégoût de mon métier,
du métier de mon père. J'étais malade et triste. Je n'attendis pas que
les premières ombres du soir se fussent allongées sur les prairies.
Jetant mon hoyau sur l'épaule, je m'acheminai, les jambes faibles et
vacillantes, vers le toit des Garandel. Dans les haies de prunelliers
les oiseaux s'égosillaient, saluant la mort du soleil. Je me rappelai
une vieille chanson du pays trégorrois:
Petits oiseaux, vous fredonnez, joyeux,
Et vous ne savez point ma peine...
«Il n'y avait dans la maison, quand j'entrai, que la ménagère, Fanta.
Elle fut toute surprise de me revoir si tôt:
«--Tu as fini de bonne heure! dit-elle sans qu'il y eût toutefois le
moindre reproche dans son accent... Tu auras un bon moment à t'ennuyer,
mon fils, avant que le souper ne soit prêt.
«--Faites excuse, Fanta, répondis-je. Avec votre permission, je ne
resterai point souper.
«--Hein?
«--Non, j'ai désir de m'en retourner chez nous. Je ne suis pas à mon
aise.
«--Tu auras attrapé chaud et froid, imprudent!
«--Peut-être bien.
«--Et tu veux faire trois lieues, de nuit, mal portant comme tu es?...
Je ne me le permettrai pas... Tu vas te coucher dans notre lit qui est
clos et suffisamment moelleux. Garandel et moi nous saurons bien trouver
place dans celui de Néa, et la fillette sera enchantée de coucher à
l'étable.
«Les larmes me montaient aux yeux. J'avais grande envie de tout avouer à
la vénérable Fanta, si affectueuse, si douce. Mais la honte me retint.
Malgré les objurgations de la vieille, je me mis en route. Dans une
lande au loin, je distinguai la gracieuse silhouette de Néa qui ramenait
les vaches. J'agitai mon chapeau en l'air, je criai:
«--A Dieu vat!
«C'est le cri des marins qui s'embarquent, _ôtrou_. Moins de trois
semaines après, j'étais engagé, inscrit, embarqué. Ni les menaces de mon
père, ni les supplications de ma mère ne m'avaient pu fléchir. Je leur
avais dit, dès le lendemain de ma rencontre avec Néa dans le pré des
Garandel:
«--Si vous ne donnez votre consentement à mon départ, vous le donnerez
donc à ma mort.
«Et ils avaient dû se résigner à me laisser partir.
«Mon premier voyage dura trois ans. C'était le temps des frégates à
voiles. Je parcourus des mers immenses. Je vis les atmosphères embrasées
et les glaces mystérieuses. Devant moi se déroulèrent les spectacles
d'une création inconnue et qui ne semblait pas sortie des mains du même
Dieu que le nôtre. Et cela ne m'intéressa point, tout cela me fut
indifférent. Une chose seule hantait mon esprit, et c'était l'image de
Néa. Sur les ciels de feu et sur les ciels de ténèbres, sous l'Équateur
comme au Cap Horn, elle emplissait pour moi l'horizon. Je rêvais d'elle
dans mon hamac, je m'enivrais de son souvenir, en haut des vergues, au
bercement des alizés comme aux brusques sursauts des tourmentes.
Parfois, je tremblais à la pensée qu'elle serait peut-être mariée à mon
retour. Je me disais pour me rassurer: «Il y a un sort pour l'amour: ce
qui doit être sera...»
«J'abrège, _ôtrou_, car je vous vole votre loisir.
«La campagne terminée, je pris à Brest la diligence, qui me déposa à
Belle-Isle-en-Terre, sur les six heures du soir, un 22 mai. J'avais mon
diplôme de gabier en poche, cinq mois de congé, et des économies qui se
montaient à près de sept vingts écus, presque une richesse. Je me
restaurai à l'auberge pour me donner du tempérament. J'avais résolu de
ne me rendre chez mes parents qu'après avoir fait un crochet par
Mantallot. Tout en cheminant au clair de la lune je songeais:
«--Laurik Cosquer, gabier de misaine, tu vas à ton destin. Vas-tu à la
vie? Vas-tu à la mort? Tu le sauras à la maison des Garandel. Si la
réponse est mauvaise, souviens-toi du pré vert où se balançaient les
petites taupes noires à la grosse branche du chêne et que le Jaudy est
tout près!
«La crainte et l'espérance se partageaient mon pauvre coeur.
«Il faisait une belle nuit d'étoiles, une nuit transparente et tiède,
qui sentait bon une odeur d'herbes déjà mûres pour la fenaison. La route
filait toute blanche sous la lune, entre les hauts talus où les feuilles
des arbres nains bruissaient doucement comme des voix, se demandant les
unes aux autres sans doute quel était ce passant si pressé. Un silence
vaste était sur les choses. Pour me tenir compagnie et me distraire un
peu de mes préoccupations, j'entonnai une chanson de bord apprise en mer
d'un marin de France et qu'on eût dite faite à mon sujet:
Pour l'amour d'une blonde,
Je me suis-t-engagé
Marin sur l'eau profonde,
Jour et nuit en danger...
* * * * *
J'ai fait le tour du monde,
Me voilà-t-en congé
Vais savoir chez ma blonde
Si son coeur a changé.
* * * * *
Je lui dirai: Ma blonde,
Si ton coeur a changé,
Vais me périr dans l'onde,
Quoique sachant nager!...
«J'en étais à ce couplet, quand tout à coup, sur mes talons, quelqu'un
s'exclama:
«--Par les saints de Bretagne, _gohéter_, que le coeur de ta douce ait
changé ou non, la voix, à toi, est du moins restée la même. J'ai eu tôt
fait de la reconnaître.
«Je me retournai interloqué... c'était un homme de Minihy ma paroisse
natale. Il cheminait pieds nus, et c'est pourquoi je ne l'avais pas
entendu venir. Pour marcher plus vite il avait tiré ses souliers.
«--D'où arrives-tu à cette heure et en cet équipage? lui demandai-je.
«--J'arrive de Bégard, répondit-il. On enterre demain Louis Prigent, de
Keranbesk; j'ai été, de la part de la famille, annoncer sa mort à des
parents qu'ils ont là-bas.
«Je ne pus me défendre d'un frisson. Ouïr parler de funérailles, en
rentrant au pays, n'est pas d'un bon présage... Mon compagnon était un
tailleur, par conséquent un bavard. Nous causâmes des maisons où, bien
souvent, nous avions travaillé ensemble, lui, de son aiguille, moi, de
mon hoyau. Et insensiblement j'amenai la conversation sur les
Garandel... Une joie vive m'inonda le coeur: Néa n'était point mariée!
«A Confort, nous nous séparâmes. Le tailleur avait à se rendre à
Quemperven, toujours en qualité de messager funèbre. Je lui serrai la
main avec une effusion dont il ne devait comprendre que plus tard le
vrai motif, et, quand il eut disparu dans sa direction, je m'élançai à
toutes jambes vers Mantallot... La vieille chaumine des Garandel,
blottie dans son courtil, fleurait une fine senteur de sureau. Chez
nous, les portes des étables ne sont jamais fermées à clef. Je pénétrai
sans bruit dans la crèche aux vaches et m'allongeai sur la couette de
paille où m'avaient visité naguère tant de beaux rêves. Les bêtes
dormaient accroupies dans la litière. J'étais harassé, mais je n'eusse
su clore l'oeil: j'avais trop hâte de voir Néa. A la pointe de l'aube,
les coqs chantèrent. J'entendis à travers le mur des allées et des
venues dans la maison. Alors je me levai et je sortis pour gagner le
seuil de la demeure où respirait ma _douce_. Et je la vis, cette
_douce_, je la vis debout près de l'âtre, en chemisette et en jupon du
matin, peignant devant un morceau de miroir cloué au manteau de la
cheminée sa longue chevelure blonde qui pendait. Je dis, du ton le plus
calme qu'il me fut possible:
«--Bonjour, Néa Garandel!
«Elle tressaillit, devint toute blanche, et, rassemblant ses cheveux
d'un geste rapide:
«--C'est donc vous, Laurik Cosquer! fit-elle.
«Nous n'échangeâmes point d'autres paroles. Le vieux Jozon, l'ancien
soldat de l'Empereur, me hélait joyeusement du fond de son lit clos.
«--Çà, matelot, viens que je te donne l'accolade!
«Et, derrière lui, contre la muraille, se montra la figure accueillante
et vénérable de Fanta, soulevée sur son séant et murmurant de sa voix
musicale:
«--Dieu te garde, Laurik!
«Avec un sourire, elle ajouta:
«--Nous sommes dans tes dettes, mon fils. Les taupes tuées le jour où tu
nous quittas si brusquement ne t'ont jamais été payées. Il y en avait
quatre; ce qui fait que nous te devons huit sous.
«Le mois d'après, on affichait aux mairies de Mantallot et du Minihy les
bans de mariage de Renée Garandel, filandière, avec Laurent Cosquer,
gabier de l'État, domicilié à bord du _Redoutable_, présentement en
congé et dûment autorisé par ses supérieurs.
«Je vous le disais en commençant, _ôtrou_, je le redis en finissant:
Voilà comme les choses se passaient de mon temps, au temps ancien dont
les jeunes d'aujourd'hui se moquent. Pour moi, je loue l'Éternel de
m'avoir fait vivre en cet âge si lointain de la candeur et de la
simplicité bretonnes... Néa Garandel a été l'herbe d'or du jardin de ma
jeunesse. Elle a embaumé et illuminé mes jours. J'ai eu trois autres
femmes. Toutes, je les ai pleurées avec des larmes sincères. Mais, Néa,
je n'eus même pas la force de la pleurer. Quand elle fut morte, je
demeurai comme absent de moi-même. Et depuis je ne me suis pas retrouvé.
C'est bizarre, mais c'est comme ça. Et tenez, ce tailleur du Minihy,
l'homme qui me rejoignit si étrangement sur la route de Belle-Isle à
Confort, je le rencontre quelquefois, car il est encore de ce monde,
mais je ne fais pas semblant de le reconnaître et je passe outre: je ne
puis pas prendre sur moi de lui pardonner. S'il ne m'avait frôlé de son
aile d'oiseau de mauvaise augure, Néa, j'en suis sûr, eût vieilli
heureuse à mes côtés et, après avoir dormi jusqu'au bout dans le même
lit, nous nous fussions couchés l'un près de l'autre dans la même tombe.
Cette grâce qui ne nous a pas été accordée, je vous la souhaite à vous
et à votre femme, _ôtrou_!...»
* * * * *
Son histoire terminée de la sorte en fin de sermon, conformément, du
reste, à la tradition des vieux conteurs de Basse-Bretagne, Laurik s'en
est allé, appuyé sur son bâton de houx, en marmonnant une vague prière.
Je l'ai suivi longtemps des yeux, et longtemps après son départ je suis
demeuré triste. Je ne sais rien qui dise mieux, avec une ironie plus
puissante, l'inanité des rêves de l'homme qu'un mélancolique récit
d'amour entendu des lèvres d'un vieillard.