II

Il me conte l'histoire de son premier amour... En disant _premier

amour_, je suis infidèle à sa pensée. C'est la théorie de Laurik; c'est

la théorie de tous les Bretons «qu'on n'aime qu'une fois».

--L'amour, _ôtrou_, est une fleur vite poussée, tôt flétrie, mais dont

le parfum embaume à jamais toute l'âme. Fleur rare et délicieuse!

Beaucoup croient l'avoir cueillie qui n'ont cueilli que son ombre. Elle

est comme l'herbe d'or, l'_aour-iéotenn_ des légendes. Elle ne

s'épanouit non plus que la nuit, en des lieux difficiles à connaître. Il

la faut chercher patiemment, à l'heure sacrée où elle se révèle par son

éclat parmi les autres herbes, la chercher avec une ardeur grave, avec

un zèle religieux. Et il faut aussi ne porter sur elle qu'une main

délicate et prudente. Sinon elle se dérobe, glisse, ne vous laissant au

bout des doigts qu'un peu de sa poussière dorée.

«Moi, voici comme elle me tomba sous la main. J'avais alors dix-sept

ans. Mon père, qui était taupier, m'avait enseigné son état. J'allais

offrir mes services de ferme en ferme, mon hoyau sur l'épaule, un bissac

en bandoulière. J'étais un garçonnet paisible, de moeurs rangées,

jovial, du reste, toujours un bout de chanson aux lèvres, et, à cause de

cela, partout le bienvenu. Sans cesse par monts et par vaux, j'apprenais

au passage les nouvelles, les mariages, les décès, les aventures de

jeunes gens, le prix du blé, d'autres choses encore, telles que les

oraisons pour guérir, les miracles accomplis par les sources des saints,

et aussi les contes qui font rire, les histoires tristes qui font

pleurer.

«Dès qu'on me voyait paraître à l'entrée de la cour, le bouvier en train

de curer l'étable ou la servante en train de donner à manger aux porcs

s'écriaient:

«--Il arrive, le _gohéter_ (taupier)!

«Dans les grandes fermes, je restais quelquefois jusqu'à huit jours de

rang; dans les petites, deux jours, trois jours au plus. Dans toutes

j'étais également bien traité. Je partais pour les champs, pour les

prés, à la prime blancheur de l'aube. Oh! les jolis levers du soleil que

j'ai contemplés en ces temps-là et qu'ils me semblaient beaux, vus par

mes yeux d'adolescent!... Sur les dix heures, un pâtre, souvent aussi la

fille même de la maison, me venait apporter à déjeuner: une écuellée de

soupe d'oing, une tranche de lard, un morceau de pain de seigle... C'est

ainsi qu'un matin d'avril je fis connaissance avec Néa Garandel.

«Un bien modeste domaine, la terre des Garandel sise en la paroisse de

Mantallot, sur une des pentes de la vallée du Jaudy. Un logis en chaume,

deux ou trois crèches délabrées, un mulon de paille autour d'une perche,

une aire où l'on battait au fléau, quatre champs, un ruban de prairies,

c'était tout l'avoir de la famille. Mais quel brave monde! Le père avait

été soldat sous Napoléon l'ancien. Il avait retenu des mots de toute

espèce de langues dont il émaillait son breton. Il jurait en espagnol,

en italien, en hollandais. C'était plaisir de l'entendre conter. Il

avait fait la campagne de Russie et avait une façon de l'évoquer qui

vous gelait. Tout le froid du pays de l'hiver vous passait dans les

moelles, vos cheveux se hérissaient comme des aiguilles de glace, rien

qu'au ton dont il disait: «Imaginez-vous de la neige, de la neige,--ni

ciel, ni terre, de la neige...» Selon lui, l'Empereur n'était pas mort;

il courait les mers sur un navire blanc, n'attendant qu'une occasion

propice de débarquer en Bretagne; ce moment venu, les cloches à tous les

clochers se mettraient à carillonner d'elles-mêmes... La mère, Fanta,

était une femme de quarante ans, douce de figure et de manières, avec

une voix suave comme une musique. Des deux gars, l'aîné, après avoir

tiré au sort un bon numéro, s'était engagé, pour toucher la prime, en

remplacement du fils du notaire; le cadet était entré en apprentissage

chez un bourrelier. En sorte qu'il ne restait d'enfant dans la maison

que Néa.

«Quoique le train des Garandel fût des plus médiocres, je ne me trouvai

nulle part aussi bien que chez eux. Les patates et la bouillie dont se

composait presque exclusivement leur nourriture me paraissaient, servies

par les mains de Fanta et assaisonnées par les récits du vieux, le plus

exquis, le plus succulent des régals. Et je faisais dans la crèche aux

vaches, où j'avais pour lit une mauvaise couette de paille, des rêves

merveilleux dont il ne me restait au réveil que de confuses images, mais

qui me laissaient dans l'âme, pour toute la journée, un mystérieux

enchantement. A quoi cela tenait-il? Je ne me le demandais même pas, ou

bien, s'il m'arrivait d'y songer, je me l'expliquais par cette

observation, que j'avais souvent ouï faire à mon père Jean Cosquer, à

savoir qu'à respirer l'air d'un logis honnête on en garde en soi un vif

contentement et comme la douceur d'un parfum... Il y avait une autre

raison, mais qu'avec ma naïveté de garçonnet je mis quelque temps à

découvrir.

«Je fis cette découverte le 12 avril, exactement. C'est une de ces dates

qui persistent à jamais dans l'esprit, même quand la mémoire a sombré.

Après cinquante ans ou peu s'en faut, je revois toute nette la figure

qu'avaient ce jour-là les choses. D'abord les prés, d'un vert

printanier, chatoyant comme un velours, piqué çà et là de taches brunes

qui étaient les taupinières; la rivière, sinueuse, grossie par les

pluies récentes, tantôt courante, et clapotante, et chantant la claire

chanson de l'eau, tantôt endormie en nappes tranquilles et mirant les

fins rameaux des aulnes à peine feuillus; puis, les collines voilées

d'une brume légère, et les _mézou_, les terres hautes où montaient de

calmes fumées émanées de toits invisibles; enfin, le ciel, un grand ciel

pur, très élevé, très vaste, enveloppant tout d'une lumière bleue, d'une

clarté de paradis qui vous faisait joie...

«J'avais jeté bas ma veste et je travaillais ferme, en corps de chemise,

sous le soleil béni... Je n'étais pourtant pas comme à mes jours

ordinaires. Une allégresse étrange m'exaltait, mêlée de je ne sais quel

attendrissement. Jamais je n'avais été ainsi. J'étais heureux et

troublé. Dans ma poitrine mon coeur battait à coups sonores, comme une

cloche d'église la veille du pardon, et mes yeux étaient brouillés de

larmes. C'était un état délicieux et inquiétant. Je me pensais:

«--Qu'est-ce donc qui va m'arriver?

«Sentant que la tête me tournait, je me couchai à plat ventre sur un

tronc d'aulne surplombant la rivière et me plongeai la face dans l'eau,

qui était d'une fraîcheur glacée.

«Soudain, derrière moi, dans la pente, une voix cria:

«--Laurik, hé! Laurik Cosquer! Où donc êtes-vous?

«J'eus le bondissement d'un poisson que le pêcheur, d'un brusque coup de

ligne, fait sauter sur la berge. La voix, une fois encore, répéta:

«--Laurik, hé!

«Oh! ce cri, si jeune, si vibrant, d'un timbre si harmonieux, dussé-je

vivre cent ans, je l'entendrai toujours, toujours!

«Celle qui m'appelait se tenait droite dans le sentier, au flanc du

coteau, entre deux touffes de prunellier qui l'encadraient de part et

d'autre. Sa jupe de laine bleue à raies rouges lui tombait à peine à

mi-jambe. Sa taille svelte s'échappait de l'étroit corsage comme une

fleur de sa gaine. Son visage était une lumière, et ses cheveux blonds,

ébouriffés tout autour, semblaient une couronne de rayons. Et elle était

si jolie, elle avait une grâce si étrange, si fluide et surnaturelle,

qu'on eût dit une apparition. Je restai là, tout saisi, à la contempler.

Les pâtres et pastoures de Lourdes ou de la Salette n'éprouvèrent

assurément pas devant l'image vivante de la Vierge un trouble plus

religieux. Je n'osais faire un mouvement ni prononcer une parole de peur

de la voir ouvrir ses ailes et s'envoler.

«Et c'était Néa, certes, mais une Néa que je ne soupçonnais point, une

Néa transfigurée. Je ne pus m'empêcher de lui en faire la remarque,

quand elle fut près de moi, dans l'herbe du pré.

«--Qu'avez-vous aujourd'hui de changé, Néa? Vous êtes telle que je ne

vous ai jamais vue.

«Elle prit une mine étonnée, me dévisagea, puis partit d'un bel éclat de

rire, disant:

«--Il faut croire, Laurik Cosquer, que vous me regardez ce matin pour la

première fois!

«Et c'était peut-être vrai pourtant. Jusqu'alors je n'avais vu en elle

qu'une gamine, une _merc'hodennic_, une petite poupée des champs que mes

souvenirs de l'année précédente me représentaient sagement assise sur le

seuil des Garandel, à apprendre son catéchisme. Et voici qu'elle était à

présent presque une jeune fille, ayant passé l'âge de la troisième

communion, toute menue encore et un peu grêle, mais assez mûrie déjà

pour faire rêver d'amour les jeunes hommes. Je n'en pouvais croire mes

yeux... Elle avait posé à terre le panier qui contenait mon repas. Elle

dit, de sa jolie voix rythmée comme un chant:

«--N'avez-vous donc pas faim, Laurik, que vous demeurez là, bouche bée,

comme notre recteur en chaire, quand il a perdu la suite de son

sermon?... Je vous apporte une soupe aux fèves et des crêpes de froment

du pardon de sainte Brigitte, de Ploézal, où nous avons des cousins.

«Après un silence, tandis que je me mettais à manger, elle demanda:

«--Où sont les taupes que vous avez tuées?

«Je les lui montrai du doigt, suspendues par les pattes de derrière à

une grosse branche de chêne au dessus du talus. Elle s'en approcha,

resta un moment à les regarder se balancer au vent, puis, revenant vers

moi, murmura:

«--C'est tout de même un singulier métier que le vôtre, Laurik Cosquer?

«Je pris la chose pour un compliment.

«--Oui, répondis-je, c'est un métier où il faut un talent spécial,

beaucoup de patience, de perspicacité, d'adresse. Ne devient pas bon

taupier qui veut. Mon père a formé bien des élèves, mais il prétend

qu'aucun d'eux ne me vaut. J'ai hérité de la finesse de son oeil et de

la sûreté de sa main. Quand mon hoyau s'abat, la taupe est à moi... Il y

a des professions plus considérées, il y en a peu qui soient d'un

meilleur rapport. A deux sous la bête, comme c'est le prix, je fais

aisément mes vingt-quatre sous par jour. Cela n'est point à dédaigner.

«J'avais parlé tout d'une haleine, le feu aux joues, avec un secret

désir de passer pour quelqu'un aux yeux de Néa. Des journées de

vingt-quatre sous en ce temps-là étaient des raretés. Les tailleurs n'en

gagnaient que dix. La fillette, songeuse, roulait entre ses doigts le

rebord de son tablier. Je m'imaginai que mes paroles avaient fait

impression sur elle, qu'elles lui donnaient à réfléchir. Et j'en eus une

joie orgueilleuse, mais qui ne dura qu'un instant.

«--Oui... peut-être... soupira-t-elle. N'importe, Laurik! A votre place,

moi, j'aimerais mieux laisser à d'autres le soin de détruire ces pauvres

petites bêtes.

«Je demandai, déconcerté, un peu dépité aussi:

«--Ah!... Et quel état auriez-vous donc choisi, Néa Garandel?

«--Moi?... Oh! un seul, Laurik, le plus beau, le plus vaillant! J'aurais

été marin sur la mer.

«Sa figure avait subitement pâli, ses prunelles brillaient d'un éclat

sombre, d'une flamme mystérieuse et presque sauvage...

«Sans rien ajouter, elle s'envola. Il n'y a pas d'autre mot pour marquer

combien vite elle gravit la pente, traversa le fourré, disparut derrière

la colline.

«L'après-midi me sembla long. Je n'avais plus la tête ni le coeur au

travail. Mon sang dans mes veines courait comme un fou, et, dans ma

poitrine, ce n'était plus une mais vingt cloches qui sonnaient le

tocsin. Je compris que j'avais la _grande fièvre_, la fièvre à la fois

si douce et si terrible à trembler. J'aimais Néa. Néa m'avait versé le

philtre d'amour. Et je sentis que si elle ne consentait point à devenir

un jour ma femme, j'en mourrais. «Que la même main qui a allumé le feu

l'éteigne,» dit la sagesse des Bretons. Un brasier flambait en moi,

allumé par une main d'enfant. De tout le reste de la journée, je ne tuai

point un seul animal. Il m'était venu un soudain dégoût de mon métier,

du métier de mon père. J'étais malade et triste. Je n'attendis pas que

les premières ombres du soir se fussent allongées sur les prairies.

Jetant mon hoyau sur l'épaule, je m'acheminai, les jambes faibles et

vacillantes, vers le toit des Garandel. Dans les haies de prunelliers

les oiseaux s'égosillaient, saluant la mort du soleil. Je me rappelai

une vieille chanson du pays trégorrois:

Petits oiseaux, vous fredonnez, joyeux,

Et vous ne savez point ma peine...

«Il n'y avait dans la maison, quand j'entrai, que la ménagère, Fanta.

Elle fut toute surprise de me revoir si tôt:

«--Tu as fini de bonne heure! dit-elle sans qu'il y eût toutefois le

moindre reproche dans son accent... Tu auras un bon moment à t'ennuyer,

mon fils, avant que le souper ne soit prêt.

«--Faites excuse, Fanta, répondis-je. Avec votre permission, je ne

resterai point souper.

«--Hein?

«--Non, j'ai désir de m'en retourner chez nous. Je ne suis pas à mon

aise.

«--Tu auras attrapé chaud et froid, imprudent!

«--Peut-être bien.

«--Et tu veux faire trois lieues, de nuit, mal portant comme tu es?...

Je ne me le permettrai pas... Tu vas te coucher dans notre lit qui est

clos et suffisamment moelleux. Garandel et moi nous saurons bien trouver

place dans celui de Néa, et la fillette sera enchantée de coucher à

l'étable.

«Les larmes me montaient aux yeux. J'avais grande envie de tout avouer à

la vénérable Fanta, si affectueuse, si douce. Mais la honte me retint.

Malgré les objurgations de la vieille, je me mis en route. Dans une

lande au loin, je distinguai la gracieuse silhouette de Néa qui ramenait

les vaches. J'agitai mon chapeau en l'air, je criai:

«--A Dieu vat!

«C'est le cri des marins qui s'embarquent, _ôtrou_. Moins de trois

semaines après, j'étais engagé, inscrit, embarqué. Ni les menaces de mon

père, ni les supplications de ma mère ne m'avaient pu fléchir. Je leur

avais dit, dès le lendemain de ma rencontre avec Néa dans le pré des

Garandel:

«--Si vous ne donnez votre consentement à mon départ, vous le donnerez

donc à ma mort.

«Et ils avaient dû se résigner à me laisser partir.

«Mon premier voyage dura trois ans. C'était le temps des frégates à

voiles. Je parcourus des mers immenses. Je vis les atmosphères embrasées

et les glaces mystérieuses. Devant moi se déroulèrent les spectacles

d'une création inconnue et qui ne semblait pas sortie des mains du même

Dieu que le nôtre. Et cela ne m'intéressa point, tout cela me fut

indifférent. Une chose seule hantait mon esprit, et c'était l'image de

Néa. Sur les ciels de feu et sur les ciels de ténèbres, sous l'Équateur

comme au Cap Horn, elle emplissait pour moi l'horizon. Je rêvais d'elle

dans mon hamac, je m'enivrais de son souvenir, en haut des vergues, au

bercement des alizés comme aux brusques sursauts des tourmentes.

Parfois, je tremblais à la pensée qu'elle serait peut-être mariée à mon

retour. Je me disais pour me rassurer: «Il y a un sort pour l'amour: ce

qui doit être sera...»

«J'abrège, _ôtrou_, car je vous vole votre loisir.

«La campagne terminée, je pris à Brest la diligence, qui me déposa à

Belle-Isle-en-Terre, sur les six heures du soir, un 22 mai. J'avais mon

diplôme de gabier en poche, cinq mois de congé, et des économies qui se

montaient à près de sept vingts écus, presque une richesse. Je me

restaurai à l'auberge pour me donner du tempérament. J'avais résolu de

ne me rendre chez mes parents qu'après avoir fait un crochet par

Mantallot. Tout en cheminant au clair de la lune je songeais:

«--Laurik Cosquer, gabier de misaine, tu vas à ton destin. Vas-tu à la

vie? Vas-tu à la mort? Tu le sauras à la maison des Garandel. Si la

réponse est mauvaise, souviens-toi du pré vert où se balançaient les

petites taupes noires à la grosse branche du chêne et que le Jaudy est

tout près!

«La crainte et l'espérance se partageaient mon pauvre coeur.

«Il faisait une belle nuit d'étoiles, une nuit transparente et tiède,

qui sentait bon une odeur d'herbes déjà mûres pour la fenaison. La route

filait toute blanche sous la lune, entre les hauts talus où les feuilles

des arbres nains bruissaient doucement comme des voix, se demandant les

unes aux autres sans doute quel était ce passant si pressé. Un silence

vaste était sur les choses. Pour me tenir compagnie et me distraire un

peu de mes préoccupations, j'entonnai une chanson de bord apprise en mer

d'un marin de France et qu'on eût dite faite à mon sujet:

Pour l'amour d'une blonde,

Je me suis-t-engagé

Marin sur l'eau profonde,

Jour et nuit en danger...

* * * * *

J'ai fait le tour du monde,

Me voilà-t-en congé

Vais savoir chez ma blonde

Si son coeur a changé.

* * * * *

Je lui dirai: Ma blonde,

Si ton coeur a changé,

Vais me périr dans l'onde,

Quoique sachant nager!...

«J'en étais à ce couplet, quand tout à coup, sur mes talons, quelqu'un

s'exclama:

«--Par les saints de Bretagne, _gohéter_, que le coeur de ta douce ait

changé ou non, la voix, à toi, est du moins restée la même. J'ai eu tôt

fait de la reconnaître.

«Je me retournai interloqué... c'était un homme de Minihy ma paroisse

natale. Il cheminait pieds nus, et c'est pourquoi je ne l'avais pas

entendu venir. Pour marcher plus vite il avait tiré ses souliers.

«--D'où arrives-tu à cette heure et en cet équipage? lui demandai-je.

«--J'arrive de Bégard, répondit-il. On enterre demain Louis Prigent, de

Keranbesk; j'ai été, de la part de la famille, annoncer sa mort à des

parents qu'ils ont là-bas.

«Je ne pus me défendre d'un frisson. Ouïr parler de funérailles, en

rentrant au pays, n'est pas d'un bon présage... Mon compagnon était un

tailleur, par conséquent un bavard. Nous causâmes des maisons où, bien

souvent, nous avions travaillé ensemble, lui, de son aiguille, moi, de

mon hoyau. Et insensiblement j'amenai la conversation sur les

Garandel... Une joie vive m'inonda le coeur: Néa n'était point mariée!

«A Confort, nous nous séparâmes. Le tailleur avait à se rendre à

Quemperven, toujours en qualité de messager funèbre. Je lui serrai la

main avec une effusion dont il ne devait comprendre que plus tard le

vrai motif, et, quand il eut disparu dans sa direction, je m'élançai à

toutes jambes vers Mantallot... La vieille chaumine des Garandel,

blottie dans son courtil, fleurait une fine senteur de sureau. Chez

nous, les portes des étables ne sont jamais fermées à clef. Je pénétrai

sans bruit dans la crèche aux vaches et m'allongeai sur la couette de

paille où m'avaient visité naguère tant de beaux rêves. Les bêtes

dormaient accroupies dans la litière. J'étais harassé, mais je n'eusse

su clore l'oeil: j'avais trop hâte de voir Néa. A la pointe de l'aube,

les coqs chantèrent. J'entendis à travers le mur des allées et des

venues dans la maison. Alors je me levai et je sortis pour gagner le

seuil de la demeure où respirait ma _douce_. Et je la vis, cette

_douce_, je la vis debout près de l'âtre, en chemisette et en jupon du

matin, peignant devant un morceau de miroir cloué au manteau de la

cheminée sa longue chevelure blonde qui pendait. Je dis, du ton le plus

calme qu'il me fut possible:

«--Bonjour, Néa Garandel!

«Elle tressaillit, devint toute blanche, et, rassemblant ses cheveux

d'un geste rapide:

«--C'est donc vous, Laurik Cosquer! fit-elle.

«Nous n'échangeâmes point d'autres paroles. Le vieux Jozon, l'ancien

soldat de l'Empereur, me hélait joyeusement du fond de son lit clos.

«--Çà, matelot, viens que je te donne l'accolade!

«Et, derrière lui, contre la muraille, se montra la figure accueillante

et vénérable de Fanta, soulevée sur son séant et murmurant de sa voix

musicale:

«--Dieu te garde, Laurik!

«Avec un sourire, elle ajouta:

«--Nous sommes dans tes dettes, mon fils. Les taupes tuées le jour où tu

nous quittas si brusquement ne t'ont jamais été payées. Il y en avait

quatre; ce qui fait que nous te devons huit sous.

«Le mois d'après, on affichait aux mairies de Mantallot et du Minihy les

bans de mariage de Renée Garandel, filandière, avec Laurent Cosquer,

gabier de l'État, domicilié à bord du _Redoutable_, présentement en

congé et dûment autorisé par ses supérieurs.

«Je vous le disais en commençant, _ôtrou_, je le redis en finissant:

Voilà comme les choses se passaient de mon temps, au temps ancien dont

les jeunes d'aujourd'hui se moquent. Pour moi, je loue l'Éternel de

m'avoir fait vivre en cet âge si lointain de la candeur et de la

simplicité bretonnes... Néa Garandel a été l'herbe d'or du jardin de ma

jeunesse. Elle a embaumé et illuminé mes jours. J'ai eu trois autres

femmes. Toutes, je les ai pleurées avec des larmes sincères. Mais, Néa,

je n'eus même pas la force de la pleurer. Quand elle fut morte, je

demeurai comme absent de moi-même. Et depuis je ne me suis pas retrouvé.

C'est bizarre, mais c'est comme ça. Et tenez, ce tailleur du Minihy,

l'homme qui me rejoignit si étrangement sur la route de Belle-Isle à

Confort, je le rencontre quelquefois, car il est encore de ce monde,

mais je ne fais pas semblant de le reconnaître et je passe outre: je ne

puis pas prendre sur moi de lui pardonner. S'il ne m'avait frôlé de son

aile d'oiseau de mauvaise augure, Néa, j'en suis sûr, eût vieilli

heureuse à mes côtés et, après avoir dormi jusqu'au bout dans le même

lit, nous nous fussions couchés l'un près de l'autre dans la même tombe.

Cette grâce qui ne nous a pas été accordée, je vous la souhaite à vous

et à votre femme, _ôtrou_!...»

* * * * *

Son histoire terminée de la sorte en fin de sermon, conformément, du

reste, à la tradition des vieux conteurs de Basse-Bretagne, Laurik s'en

est allé, appuyé sur son bâton de houx, en marmonnant une vague prière.

Je l'ai suivi longtemps des yeux, et longtemps après son départ je suis

demeuré triste. Je ne sais rien qui dise mieux, avec une ironie plus

puissante, l'inanité des rêves de l'homme qu'un mélancolique récit

d'amour entendu des lèvres d'un vieillard.

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 80 / 90 题