Tout en devisant de la sorte, je m'étais laissé entraîner par Jouan vers
sa métairie du Gollod. Il tenait à me présenter à sa femme, «Monna
Dizès, voyons, la fille du meunier de Nizilzi, une petite fûtée qui
faisait sa première communion l'année où nous faisions, nous, notre
troisième».
Il ajoutait d'un ton philosophe:
--Ah! elle a quelque peu épaissi, depuis lors.
La «petite fûtée» s'était, en effet, changée en une opulente matrone,
mais qui me reçut de la manière la plus accorte, avec une bonne grâce
paysanne à laquelle il n'était guère possible de résister. Je dînai donc
au Gollod, le matin; j'y soupai, le soir; et il fut entendu, malgré mes
protestations d'ailleurs assez faibles, que j'y passerais la nuit.
--Nous causerons dans l'aire, au pied des meules de blé, sous les
étoiles, disait Jouan.
Et Monna Dizès ajoutait:
--Nos lits valent bien ceux de l'auberge... La couette est de fine balle
d'avoine, vannée au vent de mer, et les draps sont en toile de Bretagne
parfumée de fleur de lavande... Vous y dormirez, croyez-moi, d'un franc
somme et, comme la chambre est au levant, le soleil béni vous
_bonjourera_ gaîment au réveil. Restez.
Je restai.
L'après-midi fut consacrée à parcourir le domaine. Nous ne rentrâmes que
pour le repas du soir, que nous prîmes à la table commune, dans la
grande cuisine, parmi les servantes, les bouviers et les pâtres. Il fut
exquis, ce repas, assaisonné de propos rustiques, de menues histoires
locales que ces braves gens contaient à mots brefs, sans lever le nez de
leur écuelle, avec des rires silencieux. C'était le charme de la vie
patriarcale retrouvé. Monna présidait, debout, et distribuait les parts,
en disant à chacun, selon l'usage antique:
--Grand bien vous fasse!
A quoi l'on répondait:
--Dieu vous le rende!
Le souper fini, Jouan Le Bourdonnec récita le _Deo gratias_, et nous
nous acheminâmes vers l'aire où les tas de gerbes dessinaient en noir
sur le couchant de pourpre leurs hautes silhouettes pyramidales. Jouan
me convia à m'asseoir auprès de lui sur le timon d'une charrette. Il
faisait une de ces belles et calmes soirées où les choses semblent
frémir d'une mystérieuse attente. Une nuit violette montait peu à peu;
les premières étoiles s'allumaient; un reste de clarté diurne agonisait
délicieusement.
Nous fumâmes quelques minutes en silence.
--Çà, me demanda Jouan tout à coup, sais-tu à qui je pense?
--Dis voir.
--A quelqu'un dont j'ai oublié tantôt de te montrer la tombe et à qui
nous devons cependant, l'un et l'autre, les plus radieuses peut-être de
nos anciennes joies d'écoliers... à Miliau, mon cher, à Miliau Arzur.
Vous ne sauriez croire, mon amie, l'effet que produisirent sur moi ces
quatre syllabes. Les lointains assombris de l'horizon du Gollod
s'illuminèrent à mes yeux d'une flamme soudaine, d'une rouge lueur de
forge, et les étoiles m'apparurent comme des étincelles jaillies d'une
enclume immense.
--Ah! oui, m'écriai-je, Miliau Arzur, le terrible batteur de fer!
Je revis l'homme, de taille moyenne, les jambes courtes et comme tassées
sous le poids du torse, des épaules quasi trop vastes, presque pas de
cou et des bras de géant, des bras velus, avec des biceps en boule qui
montaient et qui descendaient. La tête était rude, hirsute, encadrée
d'une barbe en collier aussi raide que poil de brosse. Les joues rêches,
excoriées comme un vieux cuir, étaient incrustées, damasquinées de
limaille de fer qu'on eût prise pour le pointillé bleuâtre de quelque
tatouage ancien.
Tout cela ne constituait pas précisément un ensemble très agréable.
Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à donner à la
physionomie un aspect farouche et terrifiant, c'était la cavité vide de
l'orbite gauche d'où la prunelle avait été arrachée par un éclat
incandescent et que recouvrait mal un lambeau de paupière ombragé d'une
touffe de sourcils.
C'était, comme vous voyez, un véritable Cyclope, à l'oeil unique. Cet
oeil, en revanche, était d'une douceur qui rassurait, qui exerçait sur
vous, au premier regard, une fascination de bonté. Il était gris, du
gris des étangs sous la lune, avec des transparences profondes derrière
lesquelles brûlait l'âme du vieux Miliau, hospitalière et chaude comme
sa forge.
Cette forge occupait, à l'extrémité du bourg, sur la route de
Saint-Michel-en-Grève, les ruines d'un antique sanctuaire de
Saint-Efflam détruit, prétend-on, vers 93, par un bataillon de vandales
étampois. La statue mutilée du grand anachorète celtique ornait encore
un des angles du bâtiment. De temps à autre, des pèlerines l'y venaient
prier, car cette image passait pour avoir conservé des vertus spéciales:
elle portait chance aux jeunes conscrits, soit avant, soit après le
tirage au sort, et guérissait les maris jaloux. C'était, du reste, avec
les murs, tout ce qui demeurait de l'édifice primitif. L'autel avait été
transformé en foyer. Le feu y couvait tout le jour et même une partie de
la nuit. Miliau était un travailleur acharné, dur à la besogne, battant
et forgeant depuis l'angélus du matin jusqu'à l'heure où tintait
_Marie-Jeanne_, la cloche tardive, dite _la cloche des polissons_. Il
ferrait les chevaux, réparait les coutres de charrues, cerclait les
roues des tombereaux et des chars à bancs, martelait les faux pour les
foins et les faucilles pour les blés, aiguisait les tranche-lard des
ménagères, rétamait les bassins de cuivre, et, au besoin, fabriquait les
_symboles_.
Nous l'eussions détesté de ce chef, si nous n'avions eu toute espèce
d'autres motifs de l'aimer à plein coeur.
Pour sa serviabilité, d'abord. C'était l'homme du monde le plus
obligeant, en dépit de ses dehors farouches. Le clou d'une toupie
venait-il à sauter, vite on courait chez Miliau Arzur.
--Miliau _gêz_, mon doux Miliau!...
Il bougonnait un peu, commençait par vous envoyer au diable, vous et
votre toupie, et tout de même s'interrompait débonnairement dans son
travail pour vous la raccommoder de main de maître.
--Combien est-ce, Miliau?
Il vous prenait le bout de l'oreille entre ses gros doigts râpeux,
faisait mine de pincer légèrement et disait:
--Me voilà payé, mais n'y reviens plus.
Nous revenions sans cesse.
Il y en avait même--et j'étais du nombre--qui, la classe terminée,
s'installaient chez lui à demeure, jusqu'à la nuit déjà close.
L'on y était si bien, dans le pêle-mêle des ferrailles appuyées aux murs
ou traînant à terre, dans le bruit rythmé des marteaux et
l'éparpillement féerique des scories en feu! Joignez que Miliau avait
une voix superbe, une voix de métal, comme il disait, avec des sonorités
fortes et graves où le timbre mordant de l'acier se mariait aux
retentissantes vibrations du cuivre. De l'aube au crépuscule il
chantait. Son répertoire était infini. _Sônes_ d'amour, berceuses
enfantines, _gwerziou_ tragiques et cantilènes sacrées, il vous
promenait en quelques heures à travers le champ si fécond de
l'inspiration populaire bretonne. Je crois même qu'il improvisait
parfois et que l'esprit des temps bardiques vivait en lui. C'était, en
tout cas, plaisir de l'entendre, et nous nous en privions le moins
possible.
Puis, à l'instar des _lesches_ grecques, la forge était un lieu de
réunion, de causeries, de racontars de toute nature. Les mendiants, les
colporteurs, la race vagabonde des _chemineurs de pays_ y entraient, au
passage, pour allumer leur pipe ou réchauffer leurs doigts transis, et,
le plus souvent, s'y attardaient à débiter les nouvelles, assis sur
quelque enclume hors d'usage. On apprenait là les crimes, les incendies,
les accidents, les baptêmes, les mariages, les décès, tous les faits
divers de la contrée à plusieurs lieues à la ronde. J'y ai vu des types
étonnants, des figures inoubliables, une entre autres, celle d'un ancien
forçat qui s'était laissé condamner pour son frère. On ignorait son nom:
on l'appelait communément _Ar Galéour_, le Galérien. Il était maigre,
chétif, ratatiné, avec un air navré de bête errante, de pauvre chien
battu. Il portait une coiffure étrange, une espèce de sac en bure jadis
bleue dont le fond lui tombait derrière la tête, sur le dos, son bonnet
de bagne, paraît-il.
Miliau lui témoignait une grande compassion, le retenait quelquefois à
coucher et ne le laissait jamais repartir sans avoir bourré son bissac
de pain bis et de lard fumé.
--Savez-vous que c'est un maître artisan, nous disait-il... Seulement,
il ne peut plus travailler. Il a le _tremblement_. Il est incapable de
rester en place; il fuit devant sa honte, la honte imméritée qui est sur
lui; et il faut qu'il marche sans repos ni trêve, comme fait le
_Boudé-déo_[22]... Plaignez-le et tirez-lui vos bérets...
[22] Le Juif-Errant.
Le samedi était le jour de la semaine où la forge présentait le
spectacle le plus animé. Les cultivateurs de Plouzélambre s'y donnaient
rendez-vous: ils arrivaient montés sur leurs chevaux de labour, les
jambes ballantes du même côté, le chapeau rejeté en arrière, le
brûle-gueule aux dents. Et c'étaient des cris, des appels, des
remontrances aux bêtes pour les faire tenir tranquilles. Les étalons
hennissaient, se dressaient debout contre la muraille, balayant le sol
du crin de leurs queues; les juments ruaient ou reniflaient avec force;
les hommes juraient, tempêtaient, claquaient du fouet et tout à coup
éclataient en gros rires, quand Miliau leur jetait une facétie ou les
bousculait d'une bourrade amicale. Il fallait le voir se démener, le
rude forgeron, brandissant au bout d'une pince le fer empourpré. Il
connaissait par leur nom tous les chevaux du pays et savait l'art de les
calmer d'un mot. Une odeur âcre de corne brûlée s'épandait dans l'air.
Nous aimions ce parfum sauvage, nous le respirions avec délices.
Ah! ces soirs du samedi!... La cloche de quatre heures n'avait pas fini
de sonner que déjà, nos sabots aux mains pour courir plus vite, nous
galopions dans la direction de la forge. Ces jours-là, Miliau, affairé,
ne dédaignait pas notre aide. C'était à qui s'offrirait le premier pour
«tirer sur le soufflet». Tirer sur le soufflet, c'est-à-dire sur la
corde qui le faisait mouvoir, quelle fonction enviée! On se la disputait
généralement à coups de poings. Des générations de gamins se sont
suspendues à cette pauvre corde, toute noire de suie et terminée par une
cheville de bois dur que des milliers de mains avaient polie comme un
vieil ivoire.
J'apportais, quant à moi, à ce métier de _souffleur_, la même gravité
que si j'eusse accompli un sacerdoce.
J'éprouvais une satisfaction singulière à sentir au dessus de mon front
le branle du levier, à écouter le halètement sourd de l'appareil, à
regarder fuser la flamme multicolore dans les crépitements du charbon.
--Hardi! Hardi! criait Miliau.
Et je m'évertuais, les bras tendus, la face inondée de sueur.
C'est là un genre de plaisirs qui vous paraîtront d'une qualité bien
médiocre, mon amie; moi, ils m'enchantaient.
Le nom de Miliau Arzur, prononcé par Jouan, suffit à me faire revivre,
comme dans un éclair, toute la magie éteinte de mon passé d'enfant. Je
demandai:
--Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est mort, le «maréchal borgne», le
«forgeron de Saint-Efflam»?
--On célébrera son anniversaire à la Noël prochaine, me répondit Le
Bourdonnec.
Il secoua la cendre de sa pipe, baissa la tête et demeura un moment sans
parler.
--Oui, et il n'est pas mort comme tout le monde, reprit-il. Ce qu'il y a
de pis, c'est que j'ai été, très involontairement, la cause de son
trépas.
--Allons donc! Comment cela?
--Je veux te le dire. Ça me soulagera...
Et moi, mon amie, je veux vous redire à mon tour cette extraordinaire
aventure, telle que je la tiens des lèvres de Jouan Le Bourdonnec. Elle
vous prouvera qu'au pays de mon enfance l'âme triste de la légende n'a
pas cessé de fleurir.