II

Un soir de novembre, comme messire Guillaume Guégan soupait en famille,

dans la maisonnette à forme de temple grec qu'il occupait à l'entrée de

l'avenue, près de la grille, la cloche suspendue à l'intérieur du

péristyle tinta violemment, annonçant la venue de quelque voyageur aussi

impatient que tardif.

L'intendant sursauta sur sa chaise.

--Qui diable peut sonner à pareille heure? fit-il, furieux d'être

dérangé de son repas et d'avoir à mettre le nez dehors, au froid mouillé

de la nuit.

Il faisait, en effet, un temps affreux, une de ces rafales chargées de

grosse pluie qui semblent l'agonie de l'automne et qui font dire en

Bretagne: «C'est l'année qui ne veut pas mourir».

Maître Guillaume maugréa:

--Gageons que ce sera encore quelque mendiant en quête d'un logis ou

quelque ivrogne morfondu sous l'averse.

--Ce n'est point là le coup de cloche d'un _baléer-bro_[2], observa

doucement dame Claude, la digne compagne de maître Guillaume et la mère

de ses quatre marmots.

[2] Chemineur de pays, batteur de routes.

--Ma foi! j'ai bien envie de n'y point aller voir.

--Si cependant c'était un courrier venant de la part du marquis?...

Depuis une semaine qu'il nous a quittés, j'ai la tête hantée d'idées

tristes... Ce départ si brusque, son air nerveux, agité, cette lettre

qu'il froissait entre ses doigts en te disant: «Je suis rappelé à Paris

en toute hâte», la façon dont il jeta au postillon: «Crevez les chevaux,

si c'est nécessaire, mais brûlez la route!»... vois-tu, je ne serais pas

surprise qu'il lui fût arrivé quelque chose, un accident, par

exemple,... ou peut-être pis.

La cloche carillonnait de nouveau, secouée cette fois avec rage.

--Allume-moi le fanal, dit l'intendant à sa femme dont les

pressentiments lugubres l'avaient manifestement bouleversé de fond en

comble.

Et il se précipita dans l'obscurité.

Il n'était pas sorti depuis deux minutes que dame Claude entendit les

battants de la porte grillée rouler en grinçant sur leurs gonds, et tout

aussitôt Guillaume reparut hors d'haleine.

--Vite, vite, Clauda, cours au château et prépare une bonne flambée dans

la salle couleur de lune.

Il ne s'expliqua pas davantage, et sa femme n'eut du reste pas le loisir

de lui en demander plus long: il s'était replongé dans les ténèbres. De

son côté, laissant là, devant leurs écuelles, les marmots ahuris par

tout ce branle-bas, elle s'empressa vers le château dont la majestueuse

silhouette érigeait une ombre plus noire dans le noir indistinct de la

nuit. Pour couper plus court, elle prit à travers les pelouses,

bondissant par-dessus les corbeilles de plantes rares, au risque de les

écraser. Elle se sentait en proie à une espèce d'affolement. Son coeur

faisait dans sa poitrine le bruit d'un marteau sur une enclume. Elle

murmurait, à demi suffoquée par le vent qui entravait sa course:

--Qu'y a-t-il, mon Dieu?... Qu'y a-t-il?

Quelque chose d'extraordinaire, évidemment, mais quoi?... Quand, après

avoir franchi le vestibule immense, elle pénétra dans la salle couleur

de lune, elle trouva l'atmosphère de la pièce quasi tiède encore du

séjour du marquis. C'est là qu'il avait coutume de passer les soirées,

tout le temps que durait sa présence dans ses terres de Guerrande; il y

veillait fort avant dans la nuit, parfois même jusqu'au petit matin, les

jambes étendues à la flamme d'un brasier dont la lueur suffisait à

éclairer toute la chambre, mais dont la chaleur, hélas! si ardente

fût-elle, ne parvenait point à ranimer le sang de son coeur, glacé par

les poignants dédains d'une femme inhumaine.

--Dieu me pardonne! grommelait dame Claude, tout en rassemblant les

débris de bûches carbonisées qui gisaient épars dans la cendre, je veux

que ces murs s'écroulent à l'instant sur ma tête, si la Bohémienne de

malheur n'est pas encore de moitié dans cette aventure!... Pourvu, du

moins, qu'elle n'ait pas fait égorger son mari et que ce ne soit pas le

pauvre Monsieur Charles qu'on nous ramène changé tout à fait en

cadavre!...

Elle venait d'entendre une voiture s'arrêter devant le perron.

Très émue, elle saisit une brassée de copeaux qu'elle avait apportée

dans son tablier et la répandit sur le feu qui commençait à prendre.

Puis, l'oreille aux écoutes, elle attendit.

Les tentures en fil d'argent qui tapissaient les parois de la salle

s'avivaient peu à peu, à l'éclat grandissant du foyer, d'un frisson de

lumière magique, d'une douce et mystérieuse clarté lunaire. Sur les

dalles de marbre du vestibule glissa le frôlement d'un pas léger mêlé au

froufrou d'une robe, et Clauda, stupéfaite, vit surgir dans le cadre de

la porte la plus délicieuse apparition féminine qu'il lui eût jamais été

donné de contempler.

Par deux fois, elle s'essuya les yeux du revers de sa manche, se croyant

le jouet d'un rêve.

L'inconnue s'était arrêtée au milieu de l'appartement pour promener

autour d'elle un regard curieux. Les hautes glaces de Venise disposées

de place en place contre les parois, de façon à multiplier et à

prolonger le décor en des perspectives infinies, semblaient prendre

plaisir à se renvoyer de l'une à l'autre l'image de cette femme, comme

séduites par les lignes harmonieuses de son corps, par tout ce qu'il se

dégageait d'elle d'impérieuse, et d'étrange, et d'inexprimable beauté.

Quant à dame Claude, elle la buvait littéralement des yeux, figée en

extase, les mains jointes, et bredouillant à mi-voix, sur le ton de la

prière:

--_Ma Doué!_ qu'elle est donc belle... belle à faire peur,

Jésus-Maria-credo!

D'un mouvement de la nuque, la nouvelle venue avait rejeté en arrière le

capuchon du vêtement de fourrure qui l'enveloppait toute et dont les

plis traînaient sur ses talons avec l'ampleur d'un manteau royal. On

voyait pointer sa gorge, fine et rebondie, et son cou se mouvoir en de

lentes ondulations, et son fier visage, au profil énergique, luire d'une

splendeur mate, d'une splendeur de jaune ivoire que tempérait une patine

d'or bruni. Ses cheveux crêpelés, qu'un cercle de métal enserrait à la

hauteur du front, s'échappaient en cascades massives et bleuâtres

jusqu'à noyer les épaules. De longs cils vibrants ombrageaient les yeux

et en amortissaient l'éclat. Les lèvres s'entr'ouvraient, rouges et

comme saignantes.

--Quelle est cette princesse merveilleuse? Quelle est cette fée? se

demandait l'intendante, immobile et charmée.

Au même moment, maître Guillaume Guégan, répondant à sa pensée, lui

criait du seuil de la pièce:

--Salue madame, Clauda: c'est la marquise!

Il se reprit aussitôt, craignant sans doute de s'être servi d'une

formule trop familière, et ce fut avec une sorte de solennité qu'il

ajouta:

--Notre très haute et très puissante maîtresse, madame la marquise de

Locmaria, de Lezmaës, de Langolvez et de Guerrande. Dieu lui donne de

longs jours et, après les joies de ce monde, celles du paradis en

l'autre!

--Est-il possible! s'exclama dame Claude, d'un accent où il y avait

autant de frayeur que de surprise.

Et, au lieu de s'incliner, comme l'y invitait son mari, devant celle

qu'ils n'appelaient entre eux que _la Bohémienne_, elle demeura,

stupide, à la dévisager, les bras tombés le long du corps, les yeux

écarquillés par l'étonnement et par la peur. Le diable en personne lui

fût apparu, qu'elle n'en eût pas été impressionnée plus désagréablement,

et Dieu sait si la très chrétienne Clauda professait une belle horreur

pour le diable!

La marquise de Locmaria ne fut sans doute pas sans remarquer la

singularité de cette attitude; mais, loin de s'en fâcher, elle sourit le

plus aimablement du monde et dit à Clauda d'une voix chantante qui

semblait un clair gazouillis d'oiseaux:

--Voilà une visite à laquelle vous ne vous attendiez guère, n'est-ce

pas? Je vous connais; le marquis m'a souvent entretenue des soins

précieux qu'il trouvait auprès de dame Claude... Quand vous me

connaîtrez à votre tour, je suis persuadée que vous m'aurez en quelque

affection et que je n'aurai qu'à me louer de vos services. Au reste, ne

craignez rien: je serai la moins exigeante des maîtresses... Voulez-vous

toutefois vous charger dès à présent de mettre au courant de la maison

les gens que j'ai amenés et qui sont ici aussi étrangers que moi-même?

L'intendante se sentit tout ébranlée par la fraîcheur mélodieuse de

cette voix qui s'exprimait avec tant de condescendance, de douceur et de

simplicité.

--En vérité, pensa-t-elle, ceci me trouble et me déconcerte... Il se

peut que cette femme soit un démon, mais elle a toutes les séductions

d'un ange.

Elle trouva juste assez de présence d'esprit pour répondre:

--Je suis aux ordres de madame la marquise.

Et, instinctivement, elle accompagna ces mots de la plus accorte des

révérences.

Comme elle se dirigeait vers la porte, la marquise, qui achevait de se

débarrasser de sa mante, la rappela:

--J'oubliais, dame Claude!... Tout mon domestique se compose d'un

vieillard qui s'entend à confectionner des plats de mon pays, et d'une

soubrette, sa fille, laquelle est un peu ma «soeur de lait», comme vous

dites, je crois, en Basse-Bretagne... Ils ne sont guère rompus aux

finesses du parler de France: ils viennent d'une patrie lointaine et

sortent d'une autre race... S'ils ne vous comprenaient pas toujours très

bien et s'ils se faisaient encore plus mal comprendre de vous,

soyez-leur indulgente, je vous prie; je vous en saurai gré, car ils me

sont chers. Ce sont des exilés, comme moi; ils me rendent présente aux

yeux la terre qui m'a vue naître; ils sont de mon pays, de mon village,

presque de ma parenté. De les avoir auprès de moi, je me sens moins

seule: ils savent les chants qui, toute petite, m'ont bercée et, quand

ils me regardent, je crois voir onduler dans leurs prunelles les plaines

sans fin de ma Hongrie où parmi des océans d'herbes, dorment de grands

fleuves d'argent... Vous qui êtes une Bretonne, Clauda, je gage que ces

choses ne sont point pour vous surprendre.

Clauda l'écoutait comme en rêve. Le son de cette voix céleste, d'un

timbre si pur, aux inflexions si molles et si caressantes, agissait sur

elle comme un charme.

--Certes non, madame la marquise! fit-elle avec élan... Moi, s'il me

fallait quitter Plégat et la Bretagne, j'aimerais mieux la mort.

Subitement, son front se rembrunit.

Elle venait de réfléchir que ces gens vers qui l'envoyait sa maîtresse

et qu'elle lui recommandait en termes si chaleureux, c'étaient, de son

propre aveu, des Hongrois, autrement dit des bohémiens comme elle, des

artisans de maléfices peut-être, à coup sûr des mécréants. Elle se

souciait médiocrement de se rencontrer seule à seule avec cette espèce,

et, clignant de l'oeil du côté de son mari qui, debout derrière la

marquise, pétrissait consciencieusement son chapeau de feutre entre ses

doigts:

--Si Guillou m'accompagnait, m'est avis que nous leur expliquerions

mieux...

La marquise l'interrompit vivement:

--J'ai prié maître Guillaume de veiller avec moi... Et, à ce propos, ne

m'en veuillez pas si je l'accapare une bonne partie de la nuit: nous

avons à causer ensemble... Allez, dame Claude, je suis convaincue

d'avance que tout ce que vous ferez sera bien fait.

Ainsi congédiée, l'intendante s'éloigna.

Dès que le bruit de ses sabots se fut perdu dans la profondeur des

corridors qui conduisaient aux cuisines, la marquise de Locmaria dit à

messire Guillaume Guégan:

--Ayez l'obligeance d'allumer les candélabres. Je suis des pays du

soleil. J'aime la clarté.

Elle ajouta:

--Qu'il fait donc froid dans vos contrées d'Occident! En route j'ai

failli périr.

Puis, au bout d'un moment, quand la flamme des chandelles se fut mise à

brûler longue et droite:

--C'est très beau ici, soupira-t-elle. On se croirait en quelque chambre

enchantée du palais des Mille et une Nuits.

Elle s'était laissée tomber dans un fauteuil devant le feu et, le buste

incliné vers l'âtre, tendait, pour les réchauffer, ses mains menues et

délicates que des mitaines de dentelle noire voilaient à demi. Ses

ongles diaphanes, vus en transparence, ressemblaient à de fins pétales

de rose.

--Et maintenant, madame? demanda l'intendant, très embarrassé de sa

personne dans ce mystérieux tête-à-tête.

--Maintenant, seyez-vous là.

Elle lui montrait un siège en face du sien.

--Approchez-vous davantage, davantage encore, insista-t-elle. Je désire

que vous m'entendiez bien... J'ai fait cent cinquante lieues tout d'une

traite pour arriver jusqu'à vous, à l'extrémité de cette terre de

l'Ouest qui passe, dans les traditions de mes ancêtres, pour être le

purgatoire du monde, un lieu de pénitence, un séjour de lamentation et

de deuil. Que de fois votre seigneur et le mien ne m'a-t-il pas suppliée

à genoux de l'y suivre! Obstinément, je répondais: Non!... Et voici que

je suis venue! Vous vous doutez bien qu'il a fallu qu'un impérieux

besoin m'y contraigne. J'ai tergiversé aussi longtemps que j'ai pu...

Plus tard, il eût été trop tard. Le jour même où le marquis m'annonçait

par lettre son retour à Versailles, je me suis mise en chemin pour

Guerrande, certaine désormais qu'il n'y serait plus. J'avais intérêt à

ne rencontrer ici que vous seul. Pourquoi? Je vais vous l'apprendre...

Mais d'abord, messire Guillaume, soyez franc: vous me détestez, n'est-ce

pas, autant que vous aimez votre maître? Pas de faux-fuyant, s'il vous

plaît! Je suis une bohémienne des routes: on peut--surtout quand je la

réclame--me dire la vérité.

Messire Guillaume Guégan jugea que, interpellé de la sorte, il n'avait

pas le droit de mentir. Il prononça donc d'une voix nette et ferme:

--Si je n'aimais pas mon maître comme je l'aime, je vous aurais moins

haïe pour tout le mal qu'il souffre par vous.

--A la bonne heure, repartit avec une gravité triste la marquise de

Locmaria, vous êtes bien l'homme que je pensais... Je puis tout vous

dire, car vous êtes digne de tout entendre...

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 17 / 90 题