C'était au crépuscule d'aube, dans le sentier de la falaise qui longeait
la Lieue-de-Grève, entre Saint-Michel et Plestin, là où serpente
aujourd'hui la route en corniche qui mène de Lannion à Morlaix. Les
trois Rannou s'en revenaient vers Saint Michel qui était ville à cette
époque. C'était une trinité redoutée que celle de ces Rannou. L'aîné
s'appelait Kaour, le cadet Kirek, et le plus jeune Guennolé. Ils
portaient, on le voit, des noms de saints vénérés, mais tous trois
étaient des hommes du diable. Du moins le prétendait-on, dans le pays.
Mais en Basse-Bretagne, comme ailleurs, les gens valent souvent mieux
que leur légende. Les Rannou passaient en tout cas pour de mauvais
sujets. Aucun d'eux n'avait de métier déterminé. Ils vivaient en dehors
de la loi commune. Le bailli de la mouvance de Keranglaz les eût
volontiers pendus à ses potences féodales. Mais il eût d'abord fallu les
appréhender. Ce n'était pas chose facile. Le bailli n'osait en courir le
risque, quoiqu'il eût à sa dévotion une cinquantaine d'hommes d'armes.
Qu'étaient-ce que cinquante hommes auprès des trois Rannou! En attendant
de pendre ces chenapans, le bailli était le premier à leur payer rançon.
Dès qu'il avait à faire voyage dans la région, il avait soin de leur
demander, moyennant finance, un sauf-conduit. Les Rannou touchaient
ainsi des rentes assurées auxquelles venaient se joindre quelques menus
profits prélevés sur les seigneurs de passage dans les alentours de la
Lieue-de-Grève. Car ils n'aimaient à pêcher que le gros poisson. Ils
étaient très doux avec le petit peuple.
...--Voyez donc! dit Kaour à ses frères, comme ils arrivaient au pied du
Roc'h-Kerlèz.
Il leur montrait du doigt une forme humaine debout là-haut près de la
croix qui dominait le rocher.
--Damné sois-je! s'écria Guennolé, c'est la Charlézenn!
Ils la hélèrent. Mais elle ne parut point les entendre. Alors, ils se
hissèrent jusqu'à elle en se cramponnant aux saillies de la pierre, à
des touffes d'ajonc.
--Tu attends quelqu'un, Gaïdik[1]?
[1] Diminutif affectueux de «Marguerite». Quant à _groac'h_ qu'on a
trouvé plus haut, il signifie proprement _vieille_, mais avec une
nuance de mépris.
--Oui, j'attends la mer.
--Pourquoi faire?
--Pour m'y jeter.
--Tu veux donc mourir?
--Oui... Je me serais déjà précipitée... Mais sur les roches nues je me
serais fait trop mal... J'attends qu'il y ait de l'eau en bas. Cela ne
tardera plus.
En effet, la mer montait. Sur l'immense plaine de sable elle roulait
avec le fracas, avec le farouche hennissement d'une horde d'étalons
lancés au galop.
L'aîné des Rannou dit:
--Conte-nous ce qui t'est arrivé, Gaïdik. Si c'est quelqu'un qui a
cherché à te nuire, livre-nous son nom seulement; nous sommes trois ici
qui te vengerons.
--Je ne conterai ni à vous ni à personne ce qui m'est arrivé. J'en ai
assez de la vie, voilà tout.
--Eh bien! nous, nous ne permettrons pas que tu meures.
Et, adoucissant le ton un peu rauque de sa voix, l'aîné des Rannou
poursuivit:
--Écoute-moi, fille. Regarde ces bois qui s'étendent là-bas à perte de
vue, jusqu'au fond du ciel. Le seigneur de Keranglaz prétend qu'ils sont
à lui. Sur le papier, c'est possible. Mais les vrais maîtres, c'est
nous. C'est nous, les Rannou, qui sommes les rois de la forêt. Ah! c'est
un fier domaine. Tu en connais les abords, mais tu ne t'es jamais
enfoncée sous les hautes futaies. Il n'y a pas au monde un palais comme
celui-là. C'est le bon Dieu qui l'a bâti de ses propres mains. Les
arbres qui le soutiennent sont bien plus beaux que les piliers des plus
belles églises. Il y a aussi des menhirs où s'asseyaient les géants
d'autrefois et des tables de pierre où ils mangeaient. Là est notre
demeurance. Nous n'en voudrions changer pour aucun prix, nous
proposât-on le château de la reine Anne. Mais elle nous plairait mieux
encore, si nous y avions avec nous une douce petite soeur, une bonne et
franche fille comme toi. Tu y ferais cuire notre soupe de venaison sous
le couvert de chênes; tu raccommoderais de tes doigts habiles nos
vêtements en peau de loup. Suis-nous à la grande forêt, Gaïdik. Nous
t'aimerons bien. Nos dehors sont rudes, mais notre coeur est aussi
tendre que celui d'un enfant. Le monde nous méprise, parce qu'il nous
craint. Tu sais comme il est méchant. Tu en as assez souffert toi-même,
puisque tu rêves de t'en aller au paradis, par le mauvais chemin de la
mort volontaire. Crois-moi, Gaïdik, je n'ai jamais menti. Tu connaîtras
de beaux jours dans le creux de nos bois et de nos ravins. Tu y seras à
l'abri des langues perfides. Qui oserait toucher à la soeur des trois
Rannou? Viens!... Tout ce que tu désireras, tu l'auras. Si tu tiens aux
parures, nous t'en rapporterons de superbes, à rendre jalouse Notre-Dame
de Rumengol qui cependant a une robe en or... Nous t'aurions déjà fait
cette proposition depuis longtemps, mais nous ne l'osions, pensant que
tu ne te déciderais pas à quitter la vieille Nann, ta mère-nourrice...
--Oh! celle-là est une misérable sorcière! s'écria la jeune fille.
Tout d'abord elle n'avait écouté les paroles de Kaour qu'avec ennui, le
front plissé, l'air méfiant et sombre. Mais peu à peu elle y avait pris
intérêt. Finalement, à l'idée de vivre parmi ces hommes simples, dans la
grande forêt pacifique et profonde comme une église immense, son coeur
s'était fondu. Son navrement de tout à l'heure était déjà loin d'elle.
Elle pleurait silencieusement, sans amertume.
--Tu as raison de pleurer, Gaïdik, dit alors Guennolé. Cela te
soulagera. Nous allons attendre un peu plus bas que tu aies pris un
parti. Si tu descends de notre côté, c'est que tu auras accepté la
proposition de Kaour.
--C'est cela! opinèrent Kaour et Kirek.
Et tous trois se retirèrent à l'écart, sans toutefois perdre de vue la
Charlézenn.
Celle-ci resta quelque temps encore debout sur la plate-forme du rocher,
le dos appuyé à l'arbre de la croix. Mais ce n'était plus la mer qu'elle
regardait. Ses yeux limpides, d'où les larmes coulaient doucement comme
une ondée printanière, ses yeux couleur de ciel d'avril suivaient à
l'horizon la ligne onduleuse des bois. Le soleil venait d'apparaître.
Une pluie d'or s'égouttait au loin, ruisselait en lumineuses cascades
sur tout le versant, des cimes les plus éloignées aux frondaisons les
plus proches. C'était un spectacle magique. L'haleine bleuâtre de la
forêt montait, odorante, comme une vapeur d'encens. Des choeurs
d'oiseaux s'éveillaient, s'appelaient, se répondaient, et toutes les
allégresses de la terre chantaient dans leurs voix. Cela donnait l'idée
d'une sorte de résurrection universelle. Toutes choses, à la venue du
soleil, semblaient sortir de la nuit comme d'un tombeau. Et la
Charlézenn, elle aussi, dégagée de ses projets de mort, se signa devant
la lumière comme devant la plus adorable des divinités. D'un pas qui
sonnait gai sur la pierre elle descendit vers les Rannou.
Triomphalement, ils s'acheminèrent ensemble par le sentier tout humide
de rosée qui, à travers landes, menait au coeur des bois. Gaïd Charlès
marchait en tête. Le chemin, eût-on dit, lui était déjà familier. Entre
ses lèvres fines elle sifflait, elle sifflait comme un merle. Les Rannou
suivaient à distance; il y avait dans cette vierge sauvage un prestige
qui les troublait.
Kaour murmura:
--C'est la fée de la forêt que nous escortons!
Et ses deux frères répondirent à voix basse:
--En vérité, oui! c'est elle-même.