LA CHARLÉZENN

I

Elle s'appelait de son vrai nom Marguerite Charlès. Mais les gens

l'avaient baptisée «la Charlézenn».

Ce fut dès l'enfance une singulière fille, aux libres allures. Toujours

grimpée dans les arbres, entre le ciel et la terre, comme un jeune chat

sauvage, elle envoyait de là-haut sa chanson aux passants qui

cheminaient en bas, dans la route. De qui était-elle née? On n'en savait

rien. On disait dans le pays qu'elle n'avait eu «ni père, ni mère». Elle

n'avait rien à elle sous le soleil, pas même le nom sous lequel on

l'avait inscrite au registre de paroisse. Si pourtant! elle avait à elle

sa beauté. Une beauté insolite, étrange, comme toute sa personne, comme

toute son histoire ou plutôt sa légende. Ce n'est pas qu'elle fût

précisément jolie. Elle avait le nez un peu fort, et aiguisé en bec

d'aigle. De même, ses cheveux déplaisaient, à cause de leur couleur. On

a en Basse-Bretagne un préjugé contre les rousses. Ils étaient cependant

magnifiques, ces cheveux. Amples et fournis comme une toison, rutilants

comme une crinière. On eût dit, autour de sa tête, un buisson ardent,

une broussaille de feu. Ses yeux, en revanche, étaient d'un bleu

tranquille, presque délavé. Leur nuance était douce--et triste.

C'étaient des yeux timides, enfantins, faciles à effaroucher. Ses lèvres

très fines, un peu serrées, montraient en s'ouvrant des dents petites et

comme passées à la lime. Avec tout cela, ou, si vous préférez, en dépit

de tout cela, la Charlézenn, quoiqu'elle eût dix-sept ans à peine,

attirait l'attention des jeunes hommes. Les commères racontaient aux

veillées qu'elle les ensorcelait. Comme preuve à l'appui, elles citaient

l'aventure de «Cloarec Rozmar».

C'était un clerc, de Plouzélambre. Une année d'études seulement le

séparait de la prêtrise. Or, un matin, pendant les vacances, il avait

sollicité de son père un entretien particulier.

--Mon père, dit-il, j'ai résolu que je ne serai pas prêtre.

--Reprends donc la bêche, répondit le vieux Rozmar.

--Oui, mais à une condition.

--Laquelle?

--C'est que vous me permettrez de prendre femme.

--As-tu fait ton choix?

--J'ai choisi la Charlézenn.

--Une _va nu-pieds_! Jamais!

--Si vous ne l'acceptez pour bru, j'en mourrai.

--J'aime mieux ta mort que le déshonneur de tous les nôtres.

--C'est bien!

Le lendemain, un des domestiques de la ferme avait trouvé Cloarec Rozmar

pendu à la branche d'un pommier, dans l'enclos.

Cette tragique aventure avait provoqué, dans toute la région, une

explosion de haine aveugle contre la Charlézenn. Notez que pas une fois

Cloarec Rozmar ne lui avait adressé la parole. Cette grande fille

farouche était ignorante de sa beauté comme de toutes choses. De

l'espèce de fascination qu'elle exerçait, elle ne se rendait pas compte.

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 12 / 90 题