C'est en témoignage d'une amitié déjà vieille que j'inscris votre nom en
tête de ces humbles histoires bretonnes. Elles n'auront pas pour vous le
piquant de la nouveauté. Vous les aurez lues, au fur et à mesure
qu'elles paraissaient, dans la petite gazette finistérienne pour qui
elles furent composées et qui vous est chère, comme à moi-même, à plus
d'un titre. Je dois beaucoup à ce modeste journal. Il m'a valu de
précieuses sympathies, celle entre autres de ce pauvre Percher, enlevé
depuis par un trépas si tragique. Mais surtout il m'a mis en
communication constante avec les deux éléments les plus purs de notre
antique race, les paysans et les marins. Des meneurs de charrues et des
patrons de barques, voilà les gens que ces récits eurent mission de
distraire, voilà pour quel public furent écrits ces contes, destinés à
être lus en famille, entre messe et vêpres, le jour du repos dominical.
Le peuple breton--et ce n'est pas son moindre charme--est demeuré un
peuple enfant. La politique l'intéresse peu: il préfère les _belles
histoires_. C'est un goût qui lui passera sans doute à la longue, mais
il l'a encore, et ni vous, ni moi ne nous en plaindrons. Il est, du
reste, lui-même un obstiné créateur de mythes et de légendes. Sa mémoire
est prodigieusement riche en souvenirs que sans cesse son imagination
retravaille. Les trois quarts du temps, en rédigeant les épisodes qui
constituent ce livre, je n'ai fait que rendre à l'âme populaire ce
qu'elle m'avait prêté. Les batteurs de routes, dépositaires des
traditions de la race, s'arrêtent volontiers au seuil de la maison que
j'habite, à l'entrée de l'une des voies qui conduisent dans l'ancienne
capitale de Gralon. Souvent aussi, je suis allé heurter à leurs portes,
dans les bourgades des monts et les hameaux de la mer. Ainsi se sont
construites la plupart de ces _aventures_, presque sans y songer. Il y
paraîtra, je pense, maintenant qu'elles vont courir une autre fortune
que celle à laquelle elles furent primitivement destinées.
Réunies une première fois en volume par les soins du journal qui les
publia, le tirage restreint qu'on en fit fut tout de suite épuisé, avant
même d'avoir franchi les limites du terroir cornouaillais. Un éditeur
ami des lettres bretonnes les convie aujourd'hui à se risquer en cortège
plus nombreux vers des horizons plus lointains. Je les abandonne telles
quelles à leur nouveau sort. J'ai dit leurs origines peu littéraires. Ce
sont des filles des champs et des filles des grèves, faites pour aller
pieds nus, jupes troussées, sans aucun atour. Trouveront-elles ailleurs
le même accueil qu'auprès des âmes ingénues qui les goûtèrent tout
d'abord? Je le souhaite. J'y aurai gagné en tout cas, cher monsieur et
ami, une nouvelle occasion de m'affirmer fidèlement vôtre.