LA COLONNE D’ANGOISSE

However obscure the language of love may be, women have a

particular talent for seising the sense of it.

(_Dictionary of Love_.)

J’ai connu une jolie _miss_ répondant au doux nom de Connie (Constance)

qui attendait chaque matin le journal avec impatience.

Elle n’y cherchait pas les plaintives péripéties d’une nouvelle

moralement amoureuse ni les chapitres effrayants d’un _grand roman_ à

sensation, bien pimenté d’empoisonnements, de coups de poignard et de

pendaisons, car les feuilles quotidiennes anglaises ne publient ni

romans ni nouvelles.

Les _roublardises_ de la politique la laissaient froide, et c’est à

peine si elle prêtait une plus grande attention aux exploits du général

Wolseley en Égypte qu’à ceux du maréchal Booth dans Whitechapel.

Elle ne jetait qu’un coup d’œil distrait sur les procès pour _Breach of

Promise_ (manquement à une promesse de mariage), généralement pleins

d’intérêt pour les demoiselles, ni sur ceux de divorce, plus

intéressants encore, et qui ouvrent de si étonnantes éclaircies dans les

recoins mystérieux des intérieurs de la haute vie britannique; elle ne

lisait pas avec une attention plus sérieuse les beaux extraits des

sermons du dimanche, les péroraisons stupéfiantes des prêcheurs à la

mode, ni les articles palpitants des missionnaires sur la providentielle

propagation dans les tribus du centre de l’Afrique, des articles de

Birmingham combinés avec ceux de la foi.

Non; ce qui la préoccupait dès son réveil, ce qui attirait sa curiosité,

ce qu’elle parcourait avec des yeux avides, c’est la colonne d’angoisse,

l’_agony column_.

D’ordinaire la deuxième de la première page, sa hauteur ne dépasse guère

trois ou quatre pouces; mais dans cet espace restreint s’agite, prie,

pleure, espère et sanglote tout un coin de l’humanité.

Surpris d’abord, je ne tardai pas à m’expliquer l’ardeur de la sensible

Connie; je compris combien pouvaient se passionner les imaginations

rêveuses des jeunes et vieilles demoiselles qui trouvent une pâture

quotidienne dans ces entrefilets mystérieux, exposant au public, avec la

brutalité de l’annonce, les angoisses des amantes, des épouses et des

mères.

L’_agony column_ est, certes, de toutes les colonnes du journal, la plus

excentriquement anglaise, offrant en quelques lignes écourtées comme des

télégrammes une série jamais interrompue de drames, de comédies, de

larmes, de misères et de hontes où l’amour joue le premier rôle sous

l’œil généralement indifférent du lecteur.

Mais ceux qui, comme miss Connie, se donnent la peine de suivre ces

correspondances si brèves et si passionnées, d’écouter ces cris de

détresse et ces appels à un seul, au milieu de la foule impassible ou

railleuse, y trouvent bientôt tout l’attrait d’un roman.

--Ah! me dit-elle un matin, je suis bien heureuse!

--Que vous est-il arrivé, chère miss Connie?

--Ce n’est pas à moi qu’il est arrivé rien d’heureux, c’est à cette

pauvre miss S. T.

--Esther?

--Non, S. T. Je suppose que son nom est Sophia, ou Sis, ou Suky; mais

peu importe, je me contente d’S. T.

--Eh bien?

--Eh bien elle a retrouvé W.

--Vraiment?

--Oui, c’est-à-dire Wat, Will ou Win.

Et, comme mon sourcil s’arrondissait en signe d’interrogation, la

pétulante Connie continua avec volubilité:

--La pauvre S. T. était abandonnée par le perfide W.; du moins elle l’a

cru longtemps, la chère petite. Mais le perfide W. a eu des remords, et

à l’heure qu’il est, le cœur de la mignonne doit bondir de joie, car

cette après-midi, entre trois et cinq, elle pardonnera à l’ingrat

repentant. Il est si doux à une femme d’avoir à pardonner. Tenez, lisez

plutôt, là, dans l’_agony column_.

_Cher W._--Vous m’avez fait bien souffrir. Quelle terrible attente!

Quels horribles doutes! Viens, tout est oublié. Entre trois et cinq

maman et tante seront sorties.

--Pensez, ajouta miss Connie, voici plus de deux mois qu’il la laissait

sans nouvelles.

--Comment le saviez-vous?

--Par elle-même. Trois fois par semaine elle adressait au perfide un

appel désespéré.

_Cher W._--Chéri, je meurs sans vous. Trois fois par semaine je vous

écris, et pas un signe de pitié! Répondez, oui ou non, si je dois

mourir.

--Et il a répondu _non_.

--Avant-hier seulement. Voici:

_S. T._--Est toujours la bien-aimée de mon cœur. Elle n’est et ne sera

jamais oubliée. W. passera demain devant la maison. Trois heures

précises. Réponse par voie ordinaire.

--Enfin, conclut-elle avec un soupir, l’ingrat est revenu. Il peut se

vanter d’être aimé!

J’ai imité la douce Connie, et bientôt je me suis pris, non à verser

comme elle, des larmes sympathiques sur des lettres majuscules, mais à

m’intéresser aux appels et aux correspondances de la colonne d’angoisse;

car j’en ai trouvé grand nombre qui offraient, aussi clairement que les

toiles de William Hogarth, des drames ou des comédies en quatre ou en

huit tableaux.

Je commence par un drame qui, bien que composé de sept, n’en est pas

moins complet. Une ceinture de vierge dénouée en avril et renouée en

décembre sous forme de linceul.

_H. chéri._--C’est la quatrième fois que j’écris. (Je sais que chaque

matin vous lisez ce journal), la quatrième fois que je dis «je

t’attends», et vous ne répondez pas.

_H. chéri._--Je ne me lasserai pas de te dire «je t’aime». Je

continuerai à braver tout. Je serai fière quand viendra le gage de notre

amour. Ce qui fait la honte des autres sera mon orgueil.

Voilà évidemment une jeune personne très exaltée, et cette exaltation

prouve que son amant est d’une position sociale supérieure à la sienne.

Elle se calmera, je l’espère. Mais non, car quatre mois après, en

septembre, je vis reparaître l’H majuscule suivie du même mot _darling_

(chéri).

--Cinquième lettre sans réponse. Vais-je recommencer la série. Oh! pour

l’amour de Dieu, que je ne la recommence pas! Autrefois vous reveniez à

moi. Les temps sont changés. C’était le printemps, nous voici bientôt à

l’automne. Je redoute l’hiver.

_H. chéri._--Vous n’avez pas voulu me voir. Pourquoi? Vous le pouviez

cependant. Lundi vous saviez que j’étais seule. Mardi je vous ai attendu

à Hyde-Park. Que vous ai-je fait? Je vous attendrai encore demain. Oh!

venez. Le temps est proche.

Cet appel était du commencement d’octobre; six semaines après, je lus,

toujours sous la même rubrique:

_H. chéri._--La solitude et le silence. Baby est mort. Dernier appel.

Venez de suite. Est-il possible que j’arriverais à vous écrire que la

misère est proche et que j’ai peur de moi.

Novembre, et décembre presque entier passent; je n’avais plus revu l’_H_

fatidique lorsque, tout à coup, il reparut deux ou trois jours avant

Noël.

_H. chéri._--Si celle qui écrivait à cette adresse veut écrire de

nouveau pour dire ce qu’elle est devenue, on ira la chercher avec un

cœur aimant.

Était-ce le séducteur pris de remords? était-ce la mère ou le père qui à

la veille de la grande fête de l’année voulait revoir la fille chassée

ou enfuie reprendre sa place au foyer? Mais ni chez l’amant, ni au doux

_home_ l’enfant égarée ne revint; car pendant un mois l’annonce se

répéta régulièrement chaque jour. Puis l’_H_ reparut suivi du libellé

habituel, et ce fut le dernier, car immédiatement au-dessous se lisait

le mot final:

_H. chéri._ Maudit cent fois plutôt (!).--Doit cesser ses démarches. La

réponse est au cimetière de Highgate, 4e rangée, 22e ligne, S. E.

Maudit! Maudit! Maudit!

On le voit, rien ne manque au drame: enlèvement, abandon, mort de

l’enfant, misère et peut-être suicide. C’est la vieille histoire. En

voici d’autres, aussi complètes, en un seul chapitre:

--J’ai tout entendu, je sais tout. Il est dur de savoir que vous m’avez

si facilement écartée de vous. Mais, mon ami, vous aussi, je le sais,

vous avez longtemps lutté et souffert. Un éloignement était inévitable.

Vous ne connaîtrez jamais les trésors de tendresse de ce cœur qui aurait

dû vous appartenir. J’ai prié pour vous nuit et jour. Oh! si seulement

nous avions été présentés l’un à l’autre. Cela aurait éclairci tous les

malentendus. Nos vies sont séparées maintenant. La façon dont votre père

a agi à mon égard, et à laquelle vous sembliez acquiescer m’a empêchée

de vous parler. Son dernier mot, je ne puis le comprendre. En quoi

l’ai-je offensé? Cher bien-aimé, adieu. Je vous envoie mes souhaits les

meilleurs et les plus sincères pour votre jour de noces, et une longue

et heureuse vie. Je ne vous oublierai jamais. Adieu. Adieu.

* * * * *

_Tito._--Très cher, pour l’amour de Dieu, écrivez. Je suis presque folle

de douleur. Les avertissements du 11, du 14, du 20, et celui

d’aujourd’hui sont seuls de moi, tous les autres sont faux. O mon amour,

pourquoi écrire si tendrement le 8 «espérant vous rencontrer bientôt»,

et écrire ces cruelles paroles du 13? Écrivez, je vous implore. Ne me

poussez pas au désespoir. Je vous en prie, cherchez une autre rubrique

pour notre correspondance.

* * * * *

_Enfant chérie._--Une froide lettre en trois mois. Puis-je m’empêcher de

douter de vous? Vous rappelez-vous le 27 juillet de l’année dernière?

J’attendrai jusqu’au 27 juillet de cette année avant de croire que vous

êtes perfide. Je vous ai envoyé un mot pour le 1er juin; on l’a inséré

le 30 mai, par erreur. Mais nul doute que vous ne l’ayez vu. Vous m’avez

rendu bien malheureux, moi qui avais tant de confiance en vous. Chérie,

je vous aime comme autrefois.--_Jack._

* * * * *

_Kathleen Mavourneen._--Si j’avais été riche et que vous eussiez été

libre je vous aurais demandé, lorsque nous étions seuls mercredi, de

m’épouser. Mais, sachant tout et étant pauvre, il a été bien mal à moi

de vous montrer tant d’attentions et de vous faire comprendre que je

vous aimais si tendrement. Oubliez-moi et pardonnez-moi, je vous en

prie. Avec un petit et discret amoureux baiser.

Cette annonce, qui me paraît être celle d’un parfait roublard à la

chasse d’une héritière, est signée du nom de _Ravenshoe_ (soulier de

corbeau).

* * * * *

En voici d’une simplicité sinistre:

_Willie B._, qui a quitté la maison en juin dernier, est instamment

supplié de retourner chez sa mère. Son père est mort.

Il en est d’aussi tristes, répétées continuellement. C’est l’appel

monotone et douloureux comme une plainte de blessé qui s’échappe à

intervalles égaux, des cris de désespérés toujours les mêmes, jetés

pendant des semaines et quelquefois des mois entiers, appels désolés à

un enfant ingrat, un lâche amant, une amante envolée, un mari disparu.

Puis tout cesse. Est-ce l’ingrat revenu? l’oubli? la mort?

Celles-ci parurent bien longtemps et à l’heure où je les transcrivais

ici, elles paraissaient encore.

_Cher Allan._--Cette incertitude est terrible; je vous en supplie,

revenez à la maison ou donnez de suite de vos nouvelles. Vous n’avez

rien à craindre. Cardiff.

_A. B._--Je vous attends chaque jour. A chaque bruit je tressaille. Vos

chers petits enfants vous demandent. Votre mère ne veut pas mourir sans

vous pardonner. De grâce, revenez.

Tout au-dessous de cette dernière, parut un jour celle-ci, exaltante

d’allégresse et comme pour accentuer la tristesse de l’autre:

_Mère._--Hurrah! Les cloches joyeuses sonnent à toute volée. Les enfants

chantent. Venez compléter le chœur.

Sous la rubrique _For ever and ever_, a paru pendant plus d’un mois:

--Amour chéri, ma pensée n’a jamais cessé d’être pleine de vous.

J’aspire à vous. Un mot, un mot.

A la huitième annonce le mot est venu:

--Très fâchée, trop tard. Je me dois à un autre.

Répétée bien souvent aussi, celle-ci plus énigmatique, obtint une

identique réponse.

_Élaine._--Bateau de Ryde. Est-il possible qu’il y ait quatre ans. Pas

d’école à W... alors. Mais si Élaine veut bien écrire à l’ancienne

adresse, ou correspondre par la voie de ce journal, elle n’aura pas à

s’en repentir.

Élaine se décida enfin à répondre:

--Il y a maintenant une école à W... Quatre ans, quatre siècles. Élaine

n’a rien autre à dire. Le bateau de Ryde fume toujours.

Mais comme galimatias, rien ne vaut le suivant, qui a réjoui je ne sais

combien de fois la colonne d’angoisse du _Standard_:

_Hermose._--La même route aux franges de fleurs, royal bouton de rose

qui s’épanouit, puis grandiose visage de fleur magnifié par une dame au

port superbe et majestueux, beauté splendide (dont la noble image est

faite pour les hommages du cœur, l’épanouissement plus grand et plus

profond des yeux brillants et du noir cadre de ses cheveux) forte est

mon admiration, intense était mon amour alors et depuis il s’est agrandi

encore plus passionné jusqu’au dernier moment sombre d’une vie

d’idolâtrie avec une véhémence de tous les fibres, de tous les nerfs,

force et pensée de ma virilité, mon cœur à vous, tout, tout à

vous.--_Vraie rose._

* * * * *

N’ignorant pas avec quelle assiduité est parcourue l’_agony column_ et

l’intérêt qu’elle excite chez nombre de jeunes gens des deux sexes, un

fanatique puritain a jugé que nulle place n’était meilleure pour la

propagande religieuse et entre un appel de maîtresse en couches et un

rendez-vous d’amoureux, on rencontre de temps à autre, le désopilant

_advertissement_ qui suit:

«Anglais! Votre pays est dégradé. Son prestige s’est évanoui, sa

suprématie navale n’est plus. Il fait le chien couchant devant toutes

les puissances étrangères; Ichabod, ta gloire est partie. Et pourquoi?

Parce que l’Angleterre a abandonné son protestantisme. Par l’acte fatal

de «l’Émancipation catholique romaine» en 1829, la Constitution

protestante fut renversée, et le papisme et l’idolâtrie triomphèrent

encore une fois. Notre grandeur et notre protestantisme vont de concert.

Le papisme est maintenant dominant dans l’Église et dans l’État, et du

papisme coule fatalement la profonde humiliation nationale. Il n’est

qu’un seul remède. Retourner au Dieu que nous avons apostasié.

Rétablissons à tous risques et à tous prix notre constitution

protestante. Alors l’Angleterre, une fois encore, portant témoignage à

la vérité biblique, recouvrera d’un coup sa situation première, se

lèvera au milieu des nations, terreur et envie de l’univers. Dieu sauve

la reine!»

* * * * *

Passons à la série légère des amours en floraison et des rendez-vous,

c’est surtout là que la pudique Albion se montre sans fard. Rendez-vous

dans les parcs, rendez-vous dans les rues sous l’œil de papa et de

maman, rendez-vous dans les cabs, rendez-vous dans les hôtels.

--Je serai où il a été convenu à l’heure précise.--_Sally._

_W. à Phyllis._--Je suis chez moi. Venez vite.

_Fanny._--Le jour et l’heure que vous m’indiquez me conviennent. Mais ne

manquez pas cette fois. Je rentre en pension après-demain.

_U. B._--Maman garde la chambre. Papa est à Brighton pour huit jours

avec Harry. A bon entendeur salut.

_Yeux bleus._--Vous êtes fou. Vous ne savez pas vous y prendre.

Faites-vous présenter à maman.--_Ruban rose._

_Francesca._--Ainsi soit-il. Il se pourrait que je sois samedi à

l’endroit que vous savez. Tenez un cab prêt.

_Avenue._--Mardi 6 h. 30. Quelle pièce joue-t-on? Vous souvenez-vous de

la Fille de l’air, P. m’accompagnait au piano. Peut-être pourra-t-il

m’accompagner en voiture?

_S._--Jamais ce que vous me proposez, Un cab ou rien.--_Lili._

On le voit, nombre de ces amoureuses, ne voulant pas ou n’osant pas se

compromettre dans un hôtel, se décident à prendre une voiture. Le plus

souvent après un entretien en plein air où l’amant n’a pu exprimer ses

sentiments que _viva voce_ et à la face du ciel, la jeune personne ayant

en pitié sa cruelle déception, lui fait héler un _cabman_:

--Reconduisez-moi chez ma mère, dit-elle.

Le couple monte, Dieu sait, si à Londres, les cochers sont

complaisants--et l’on roule doucement par les rues solitaires.

Mais il arrive que le cab traverse soudainement de populeux carrefours,

et, si c’est le soir, la traînée lumineuse d’une flamboyante boutique;

le cocher fouette alors le cheval et le véhicule passe rapide, offrant

au passant indigné ou charmé, l’image fugitive mais distincte du

bonheur.

Voici une annonce qui parut simultanément dans les quatre grands

journaux de la métropole:

_Cab! cab! cab!_--Si le monsieur à moustache blonde qui se trouvait hier

dans un cab paraissant venir de Charing-Cross, avec une valise jaune, se

souvient d’une dame qu’il a tendrement regardée, cette dame sera très

heureuse de correspondre avec lui à l’adresse _M. S. L. Poste restante,

Hackney._

--_La dame_ sera charmée d’avoir des nouvelles du gentleman qui s’est

rendu si délicieusement agréable dans un compartiment de première

classe, mardi dernier, de Victoria station à Turnbridge Wells.

Voudrait-il écrire à Violetta, aux soins de Mills, libraire, Union

Street, Ryde.

--_Le gentleman_ qui, dimanche dernier, a voyagé de Maïda Vale à Oxford

Circus en omnibus, vis-à-vis d’une dame en robe couleur crème et qu’il a

aidée à descendre, pourra avoir de ses nouvelles en écrivant à _Verona,

poste restante, Cricklerwood_.

--_Le jeune homme_ qui voyageait en 3e classe par le train de 8 h. 35 de

Chippenham à Bristol, lundi 17 août, serait bien aimable d’envoyer

discrètement son nom et son adresse au clergyman qui était assis à côté

de lui. _L. J. K. 33 Hamilton Road. S. W. London_.

A côté de ces rencontres de voyage, et, qu’en gens pratiques on veut

utiliser, les rencontres dans la rue ou dans le parc:

--_Le gentleman brun_ qui avait une rose blanche à la boutonnière peut

écrire à la demoiselle blonde en robe bleue qu’il a rencontrée à Hyde

Park accompagnée d’une dame d’un âge moyen.

Adresser à Mand, sous l’enveloppe de Jane Collins, 22, Southampton

Street.

_Rose mousseuse._--Si vous n’avez pas oublié le jeune homme en veston

clair, avec des cheveux châtains et une moustache blonde, qui s’est

assis près de vous à Kensington Gardens, et à qui vous avez bien voulu

sourire, il serait heureux de vous retrouver là ou ailleurs. Répondez,

sous le même titre, par le même journal.

_Amazone._--Vous l’avez trouvée belle et vous lui plaisez. Soyez mardi à

Rotten Row. Suivez les chevaux à la sortie du parc. Il est possible que

je laisse tomber un billet.

Plus de vingt fois _Tom_ a averti l’indifférente _Lizzie_ qu’il brûlait

de lui parler. L’annonce parut en mai; fin juillet on la voyait encore,

rédigée avec ténacité:

_Tom_ voudrait parler à Lizzie, désigner un endroit.

Enfin, Lizzie s’est laissé toucher par tant de constance, et elle a

répondu:

_Lizzie_ rencontrera Tom mercredi près de Morgate Station.

Voilà Tom au comble de ses vœux; il a rencontré _Lizzie_, cette fois, et

sans doute bien d’autres encore, sans qu’il soit besoin de renouveler

les avertissements. Août et septembre se passent, et les noms de Tom et

de Lizzie reparaissent. C’est Lizzie qui commence le feu:

_Tom._--Impossible. Maman vient. A huitaine.

_Lizzie._--Pas de lettre, pas d’annonce. Je suis plein d’anxiété. Un

mot, de grâce.

_Tom._--J’ai quitté la pension. N’écrivez plus. Grand tapage. Vous

saurez tout. Mardi à l’endroit ordinaire.

Espérons que, pour miss Lizzie et l’heureux Tom, les affaires se sont

arrangées.

Au sentimental. C’est le pauvre Tool; pendant des semaines il n’a cessé

d’affirmer quotidiennement, dans le _Standard_, sa sincérité.

_Tool._--Toujours vrai. N’oubliera jamais. Crois et espère.

_Pauvre Tool._--N’a jamais oublié et n’oubliera jamais. Franc comme

l’acier.

_Pauvre Tool._--Ne se décourage pas. Il aime, il espère. Le reste

viendra.

A la bonne heure, nous avons affaire à un philosophe; mais voici un

amoureux, maître Ralph, qui l’est moins:

_Ralph._--Dévoré d’impatience. Ne puis attendre plus longtemps. Écrivez

ou j’irai. Prêt à braver tout.

_Ralph._--Perfidie? Indifférence? Coquetterie? Votre lettre m’a

désappointé en plus d’un sens. Les hommes ne sont pas de simples

machines. La chose est faite, cependant. Il faut me récompenser de mes

peines. Je ne me contente pas si facilement. Qu’il parte: j’ai le droit

de l’exiger.

_Ralph._--Ce soir, vous entendez, et pas demain.

S’il n’est pas philosophe, il commande du moins en maître. Félicitations

à Ralph.

* * * * *

Mlles _Lilly et Rose jaune_ m’ont intrigué longtemps et m’intriguent

encore. Écoutez-les gazouiller comme deux mésanges, se béqueter comme

tourterelles, se quereller comme pierrettes et se plumer comme de jeunes

coqs:

_Lilly et Rose jaune._--Certainement, et merci; mais vous devez envoyer

votre nom et votre adresse.

_Lilly et Rose jaune._--Délicieuse soirée. Souvenir ineffaçable.

Suavité. Merci. Merci. Merci.

_Lilly et Rose jaune._--Je n’ai jamais trouvé de semaine aussi longue.

Et ne pas pouvoir s’écrire! Aimez-moi comme je vous aime. Baisers et

encore baisers.

_Lilly et Rose jaune._--Vos explications ne me suffisent pas. J’ai des

preuves, moi. Assez de perfidie. Depuis longtemps vous souhaitez une

rupture. Vos souhaits sont accomplis.

_Lilly et Rose jaune._--Je décline respectueusement de prêter la moindre

attention aux lettres anonymes. Je sais d’où elles viennent. Inutile

d’insister. Adieu et pour toujours. Je vous méprise.

Encore quelques extraits pris au hasard:

_A. I._--J’avais promis de ne plus vous écrire. Trois fois j’ai écrit

par la poste; la dernière lettre, portant mon nom et mon adresse, m’a

été retournée; les deux autres ne vous sont pas sans doute parvenues. Je

ne vous fais pas l’injure de vous accuser de songer à l’argent; mais

sachez que je suis riche, très riche.

_Nadine._--Impossible. Répondez par le journal. Dites-moi où ma lettre

vous trouvera. Crains maman.

_Baby._--Je n’oublie pas votre anniversaire. Ma lettre vous attend où

vous savez. Accusez réception par une ligne. Tout ne marche pas comme je

le désire. Obstacles. Pourrai sortir seule mercredi prochain. Attendez

avec voiture place ordinaire.

_Mon amour._--Je vous aime follement. Je pense toujours à vous avec un

cœur reconnaissant. Votre amour patient et fidèle m’est précieux. Quel

bonheur j’ai goûté! Dites-moi vos projets, amour. J’ai pleine confiance

en vous, mais mon anxiété est grande.--Y. O. C.

* * * * *

_L. M._--Bien malheureux. Pourquoi hésitez-vous? Si votre amour

ressemblait au mien, tout serait fait. Ce n’est pas l’argent qui vous

manque. C’est donc le courage? Oh! je ne veux pas le croire. J’attendrai

encore après-demain même heure. Ce sera la dernière fois; si vous n’êtes

pas prêt, tout sera fini. Au revoir!

_L. M._--Vous êtes un lâche.

* * * * *

_P. à B._--Acceptez tout mon amour et tous mes vœux. Je craignais de

vous écrire. Quand pourrez-vous arranger un rendez-vous? Essayez, je

vous en prie. Je brûle de vous revoir. Je n’ai pas encore vendu mes

propriétés. Dites un mot.

_B. à P._--Tout est arrivé sain et sauf. J’essayerai d’être brave,

puisque vous l’êtes. Ayons foi l’un dans l’autre. Gardez-vous de vendre

vos propriétés. Demain 9 heures, à l’endroit où nous nous sommes

rencontrés. Voiture.

* * * * *

_Minnie._--J’ai su par M... que vous étiez de retour. Je suis toujours à

la même adresse. Maison vide. Venez vite et sans crainte.

_S._--J’ai reçu votre lettre. Je m’en moque. Vous savez bien ce que je

demande.

_Charing Cross._--Trois heures. Sur la plate-forme. Vous me reconnaîtrez

à un bouquet rouge et blanc posé sur la poitrine. Je suis blonde.

* * * * *

_Mary._--Vous êtes un ange. Depuis que j’ai eu le bonheur de vous

rencontrer dans ce bal j’ai juré de ne pas avoir d’autre femme que vous.

_Mary._--Si c’est le gentleman brun avec une moustache et de petits

favoris, qui a dansé deux fois avec Mary, qui a écrit l’avertissement du

6, qu’il se trouve demain à 3 heures précises devant Marble-Arche.

* * * * *

_M. G. U._ Voudrait-il passer au numéro 20? Mabel sera seule jeudi et

vendredi.

La _colonne d’angoisse_ sert, on le voit, de complément au jeu de

mouchoir. Discrète, nullement compromettante, on y peut tout dire et

tout écrire, donner et accepter des rendez-vous sous l’œil du papa, de

la maman, des frères, des sœurs, des rivales du mari. Masqué par un faux

nom, un chiffre convenu ou de simples initiales, il est d’autant plus

difficile d’être reconnu que la même rubrique sert souvent pour l’amant

et la maîtresse, et que, les adjectifs n’ayant pas de genre, la

rédaction peut être faite de façon à laisser indécis sur le sexe du

rédacteur.

Les jeunes Anglaises, on en est maintenant convaincu, vont droit au but,

en filles pratiques. Elles sont indomptables et terribles dès que des

parents indiscrets se mêlent de traverser malencontreusement leurs

propres affaires ou essayent de leur barrer la route du bonheur.

On a été édifié sur les moyens employés pour dompter ces rebelles; aussi

ne sera-t-on pas surpris de rencontrer des demandes comme celles-ci:

_Poignées de verges._--Une dame ayant deux filles insubordonnées

désirerait trouver une institutrice qui consentirait à entreprendre,

pendant trois mois, leur redressement.

Une dame voudrait-elle se charger de l’éducation de trois jeunes filles

déréglées (_unruly_) qui ont besoin toutes trois d’une sévère correction

quotidienne? _J. Bradshaw. Post Office. Brighton._

_Discipline._--Un monsieur demande une institutrice compétente de moins

de 40 ans et sévère _disciplinarienne_. Elle doit être grande et

d’aspect imposant. Bons appointements.

La pudique Albion · 第 24 / 30 题