PENSIONNAIRES

Je crois que l’on trouvera mes petites Anglaises un peu trop

libres, un peu trop hardies, exagérées, chargées, en un mot hors

nature, et, en conséquence, que l’on croira devoir tirer de

cette histoire (fondée sur des faits d’une authenticité

incontestable), cette conclusion qu’elle est une censure des

mœurs anglaises.

(Justin Amero, _Les jolies filles de Grovenhill_.)

On comprendra facilement, d’après les documents qui précèdent et dont je

laisse toute la responsabilité à la feuille qui la première les a livrés

au public, que la modestie des jeunes pensionnaires doit avoir

quelquefois beaucoup à souffrir. Aussi, s’étonnera-t-on médiocrement en

apprenant, toujours sur la foi du même organe, que les pensionnats en

général ne sont pas précisément des temples de chasteté. La tendre

innocence n’y serait guère plus en sûreté que dans certains couvents

célèbres, et la timide et rougissante demoiselle en saurait aussi long,

théoriquement du moins, sur des sujets scabreux que la petite rôdeuse

nocturne des parcs et des carrefours.

Notez, et je ne saurais trop le redire, que ce n’est pas moi qui avance

ces faits; aussi, pour me décharger de toute accusation d’exagération et

de parti pris de malveillance, je m’empresse de m’abriter derrière les

guillemets de l’emprunt:

«La pensionnaire de «fiction» nous est familière à tous. On a fait

d’elle les esquisses les plus attrayantes. Elle est tout innocence ou

tout ignorance, deux termes identiques en ce cas. Des mystères de

l’alcôve, auxquels tôt ou tard elle doit être initiée, elle est

généralement censée ne savoir rien ou moins que rien. Poëtes et

romanciers insistent sur cette enfantine et radieuse candeur. Qu’une

telle ignorance soit une qualité qu’il faille cultiver comme les rimeurs

et les confectionneurs de nouvelles semblent le croire, c’est une

question à débattre; mais avouons qu’en réalité elle est d’une rareté

extrême.

»Elle peut exister, sans nul doute, et nous serions désolés d’affirmer

qu’elle est aussi éteinte que certaines races antédiluviennes; mais la

pure et innocente pensionnaire du XIXe siècle en sait fort long sur bien

des choses qu’elle est supposée ne pas connaître, et le mystère même

dont ces choses sont entourées a pour résultat immédiat d’appeler toute

son attention.

»Nous nous aventurons donc jusqu’à avancer hardiment que si ces mêmes

rimailleurs et écrivassiers pouvaient, sans crainte d’être vus, entendre

les conversations courantes des élèves des plus respectables et des plus

recommandables pensionnats, ils ouvriraient considérablement les yeux et

les oreilles.»

L’auteur de l’article entre dans des détails qu’il me serait impossible

de reproduire et qui tendraient à démontrer par quantité de faits dont

il affirme posséder les preuves que nombre de ces vierges saturées de

parfums bibliques sont dignes en tous points de s’ébattre dans l’île

chantée par Baudelaire dans ses _Femmes damnées_:

Mère des jeux latins et des voluptés grecques,

Lesbos. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Tout cela, continue le reporter de ces mœurs... légères, ne peut être

ignoré. Il n’est pas possible que les maîtresses et les sous-maîtresses,

aux soins desquelles sont confiées tant de filles de tout âge, restent

dans un état de candide inconscience de ces turpitudes commises en

quelques sortes sous leurs yeux. Cependant nulle n’en souffle mot. Une

misérable fausse pruderie, la plus grande malédiction qui pèse sur

l’Angleterre, tient les bouches closes. On aurait honte de prononcer une

parole qui pourrait _choquer la modestie_ des coupables. Et, en

attendant, ces jeunes filles détruisent à plaisir et faute d’avis

salutaire, cette innocence et cette même modestie qu’elles devraient si

soigneusement conserver... Quelques avis donnés discrètement par une

directrice sage et dévouée arracheraient annuellement des milliers de

jeunes personnes à des pratiques dégradantes pour le corps et pour

l’âme. Mais ces quelques mots, il faudrait nécessairement les lâcher,

explicites et crus; et l’imbécile pruderie, qui passe dans ce pays pour

de la moralité, nous contraint tous à un silence cent fois plus

destructif que la guerre ou la peste.

»Jusqu’où s’étendra cette abomination?

»Les docteurs eux-mêmes gardent sur ce sujet un étrange mutisme. Ils

savent sûrement, et ils ne peuvent manquer de savoir, combien ces

détestables habitudes sont propagées. L’hystérie, si commune chez les

filles, et quantité d’autres formes de désordres nerveux, sont neuf fois

sur dix la conséquence de ces pratiques. Elles dévorent le sang et la

vie jusqu’au cœur de la plus tendre et de la plus délicate moitié des

jeunes générations. Elles infusent les germes de faiblesse, de ruine, de

folie, dans celles qui sont appelées à devenir les mères des Anglais de

l’avenir.

»La contagion marche d’un pas sûr au travers du pays et s’y étale sans

entraves. Pourquoi donc les docteurs n’avertissent-ils pas les parents

des dangers qui menacent leurs enfants? Les parents, hélas! en savent

autant qu’eux; mais ils ont tous la placide imbécillité de croire que,

si la jeunesse est corrompue, leur seule progéniture échappe à la

corruption; et si même un docteur osait s’aviser d’ouvrir les yeux à une

mère sur les habitudes vicieuses de sa fille, il recevrait sûrement un

prompt et énergique congé[7].»

[7] _Town Talk_, _The horrors of girls’ Schools_.

Et, dans un autre numéro, le même journal revient à la charge:

«Je déclare sans la moindre hésitation, dans l’intérêt des parents, à

quelque rang de la société qu’ils appartiennent, que la majorité de nos

pensions de jeunes filles sont des antres d’iniquité, et que c’est à

leur néfaste influence que beaucoup d’infortunées doivent les premiers

pas faits dans le chemin du déshonneur. Je ne veux pas outrager cette

légendaire pruderie qui nous a rendus fameux, nous autres Anglais, car

alors je dévoilerais des choses telles qu’elles soulèveraient un si

terrible cri d’indignation contre ces écoles de pestilence, que le

public ne serait satisfait que lorsqu’il les aurait vu raser du sol. Les

maisons d’éducation pour les garçons valent-elles mieux? Interrogez les

médecins. Moi, je n’ose répondre[8].»

[8] Nº 267. Dans une lettre adressée au _Town Talk_ sur le même sujet,

le correspondant déclare que, dans la plupart des pensionnats, le

moral des filles diminue à mesure qu’elles grandissent. «Plusieurs

jeunes personnes qui passaient pour accomplies furent aperçues d’une

fenêtre engagées dans une occupation horrible à voir. Croyez-vous

qu’on les ait renvoyées de l’école? Non, certes, car le pire de ceci

est qu’une maîtresse n’oserait jamais avouer aux parents que de

telles abominations se sont passées chez elles. Tous retireraient

aussitôt leurs enfants. Ce serait la ruine de sa maison.»

Je n’ai pas à insister; mais j’ai trouvé curieux, instructif, édifiant

et à la fois plaisant d’extraire d’une feuille anglaise dont la vente

est considérable cette opinion de journalistes anglais sur la moralité

et les vertus si hautement prônées de la fine fleur de la jeunesse

britannique.

Il n’est pas, je le pense, de meilleure réponse aux accusations

incessantes d’immoralité, d’impudeur et de dévergondage dont nous

accablent nos chastes voisins. Romans français, théâtre français, mœurs

et coutumes françaises, tout est indécent, _objectionnable_, _shocking_!

On n’ose en parler que comme de choses déshonnêtes et malpropres, nez

bouché et paupières basses. Un journal satirique illustré, le _Fun_,

représentait l’autre jour le vertueux _John Bull_ repoussant notre

littérature avec des pincettes. Le dessin eut un succès fou.

Tout cela est très risible, en effet. C’est la parabole de la poutre et

de la paille dans l’œil, que Jésus raconta, voici bientôt deux mille

ans, aux pharisiens de la Judée, ancêtres de ceux de la Grande-Bretagne.

La pudique Albion · 第 16 / 30 题