O combien il y a d’écolières qui voudraient que fesserie fût
éteinte, et que l’on n’en parlât non plus que de noces en
paradis!
(_Le moyen de parvenir_.)
Ce n’est pas si facile qu’on pourrait le croire de dompter les jeunes
_misses_ et depuis mes _Chroniques_[6] sur les fessées administrées dans
les pensions anglaises aux petites et grandes demoiselles
récalcitrantes, le _Town Talk_ qui a rompu avec la respectabilité et la
pudibonderie ordinaires des organes britanniques, a ouvert ses colonnes
à une polémique sur cet important sujet d’éducation.
[6] Ces chapitres ont paru en chroniques hebdomadaires dans le
_Réveil_.
Pères, mères, institutrices ont écrit, les uns pour se plaindre, les
autres pour demander que les choses restassent dans le _statu quo_.
D’honnêtes matrones ayant reçu le fouet dans leur enfance et leur
adolescence et ne s’en étant pas plus mal portées depuis, demandent avec
aigreur pourquoi leurs filles seraient exemptées de cette petite
correction.
C’est ce qui s’appelle être conservateur jusqu’au bout des doigts; et
comme l’Angleterre est avant tout le pays des excentricités, on devait
s’attendre à une foule de discussions sur ce thème, pourtant bien
scabreux à étaler aux yeux du public.
Les partisans de la fessée, les seuls dignes de nos études, se divisent
en deux camps: les uns, les timides, la veulent privée, au coin du feu,
sur le lit de la maîtresse d’école, dans le secret de l’intimité comme
toutes les vraies joies de la famille; les autres, et ce sont les plus
nombreux, la désirent publique.
Voici les objections d’une maman en faveur de cette dernière forme. Je
n’ai pas besoin de dire que je traduis textuellement du journal précité,
portant la date du 30 décembre. Ce n’est plus une primeur, mais il est
des fruits qui sont toujours de saison.
«Je suis fortement en faveur de la fessé publique, écrit cette dame,
parce que la publicité est le meilleur préservatif des excès. Une femme
est généralement beaucoup plus cruelle qu’un homme dans le châtiment
qu’elle inflige. Il n’y a rien chez elle de la justice calme, mêlée de
dégoût, si visible chez le principal de nos grands collèges lorsqu’il se
sert de la verge. Une de mes amies, sous-maîtresse dans un pensionnat de
filles, m’a affirmé que la directrice fouettait en privé ses plus
grandes élèves avec une telle violence, que le sang ruisselait sur les
cuisses; et il arrivait souvent que comme préliminaire au supplice cette
dame exposait pendant une heure les jeunes personnes dans la posture
traditionnelle, avant de leur donner le fouet. C’est un fait
physiologique bien connu, que la vue du sang a un plus grand effet sur
les femmes que sur les hommes, elles éprouvent d’abord un sentiment
pénible, mais bientôt s’endurcissent et s’échauffent. La fessée
publique, au contraire, est toujours accomplie avec une formalité
froide, et la présence des sous-maîtresses et des élèves tempère les
excès.
»Dans les écoles de jeunes garçons tenues par des femmes, toute fessée
privée devrait être défendue. En maints endroits, on a vu, derrière la
punition, le vice se glisser. Parents, soyez avertis! En outre, la
crainte d’une scène ridicule pousse les enfants à se soumettre
tranquillement à un châtiment public, tandis qu’en particulier, ils
résistent, se défendent et s’exposent ainsi à d’indécentes luttes et à
d’indécents étalages. Tous les parents devraient apprendre à leurs
enfants à supporter la souffrance bravement et sans plainte. J’ai connu
une jeune fille qui s’est laissé amputer de deux doigts sans pousser un
cri; et comme on louait son courage, elle répondit: «Étant à l’école,
j’ai enduré beaucoup de fessées qui m’ont fait bien plus de mal que
cette amputation, et je gardais le silence, car si l’une de nous criait
ou gémissait, toutes ses camarades se moquaient d’elle et la
tourmentaient pendant le reste de la journée.»
Prôner le fouet comme moyen d’augmenter le courage et la résistance à la
douleur, ne pouvait entrer que dans les cervelles britanniques!
Et maintenant laissez-moi vous décrire une fessée exécutée selon les
minutieuses règles de l’art.
Je fais bien observer aux lecteurs que c’est une maîtresse de pension
qui parle, que je traduis textuellement la lettre comme j’ai traduit les
précédentes, et que je renvoie ceux qui me taxeraient d’exagération au
numéro 156 du _Town Talk_.
«Je dirigeais avec succès depuis dix ans une grande école de demoiselles
lorsqu’un jour, une vieille amie à moi, une veuve, me demanda la faveur
de prendre sa fille qui, en l’espace de dix-huit mois, avait été chassée
de trois pensionnats à cause d’un caractère si indomptable que personne
ne pouvait en venir à bout.
»J’avoue que ce fut avec répugnance et hésitation que je consentis à
m’en charger. Avant de me quitter, mon amie me prévint que sa fille
avait été fouettée très sévèrement dans son dernier pensionnat, mais que
cela semblait l’avoir plutôt endurcie que corrigée; néanmoins elle me
laissait toute latitude d’agir à ma guise.
»Quelques jours après, m’arrive une forte et vigoureuse luronne de
quinze à seize ans, très jolie et très développée. C’était miss
Arabella. Dès le premier jour, sa conduite fut abominable (_unruly and
disgraceful_).
»Après l’avoir réprimandée sérieusement et vainement à plusieurs
reprises, je lui ordonnai de me suivre dans mon cabinet et, la jetant en
travers sur mes genoux, je la troussai et la fouettai vigoureusement
avec ma pantoufle. Elle ne fit que rire.
»Sa conduite ne changeant en rien, et, voyant qu’il fallait en arriver
aux grands moyens, je la pris dans ma chambre à coucher, lui ordonnai de
se dévêtir, de s’allonger sur mon lit et alors je lui donnai de toutes
mes forces sur le bas des reins dix coups de la verge dont je me servais
pour les petites filles.
»Ce châtiment lui cuisit fort, mais elle emporta sa cinglade en me riant
au nez. Je sus peu de temps après par une des sous-maîtresses qu’elle en
avait fait des gorges chaudes avec ses camarades en leur détaillant les
péripéties.
»Sa conduite devint bientôt si insupportable, que je la prévins, après
avoir encore essayé la douceur et l’avoir gentiment réprimandée, que si
elle continuait, je me verrais forcée de la fouetter publiquement devant
la pension réunie. Décidée à me braver, miss Arabella fut, dès le
lendemain, plus indisciplinée que jamais, à tel point qu’à la fin de la
classe elle jeta son livre à la tête de la maîtresse de français.
C’était trop. J’allai au jardin, je choisis de fortes branches de bois
vert dont je façonnai une verge. Je pris ensuite une de mes robes et la
fendit de chaque côté, par derrière, depuis la taille jusqu’au bas.
»Puis aidée par mon mari, je fis les préparatifs suivants: un grand et
solide pupitre dont je me servais pour mes leçons fut placé au bout de
la classe avec une chaise haute à côté. Sur le pupitre et sur la chaise
je fixai un coussin.
»Aussitôt que les élèves et les sous-maîtresses, à l’exception de
l’institutrice française qu’Arabella avait insultée, furent entrées,
j’envoyai chercher Jane, ma femme de charge, solide matrone de
trente-cinq ans, puis ayant fait avancer Arabella, je lus à haute voix
le détail des méfaits dont elle s’était rendue coupable, et déclarai
que, avec l’approbation de toutes les sous-maîtresses présentes--ici,
elles se levèrent et saluèrent--j’étais déterminée à fouetter la
coupable devant toute l’école.
»Deux sous-maîtresses prirent alors miss Arabella, la conduisirent dans
la pièce voisine, lui ôtèrent ses vêtements, _moins un_, retroussèrent
ce dernier au-dessus de la taille, l’y fixèrent par un cordon, la
vêtirent de ma robe, et ainsi accoutrée, l’introduisirent.
»Je lui ordonnai de s’agenouiller sur la chaise et de se courber sur le
pupitre, où je l’attachai par les bras et le haut du corps avec de
fortes courroies; j’attachai également ses jambes à la chaise. Et
lorsque la jeune personne fut ainsi placée, faisant face _par le dos_
aux élèves, les sous-maîtresses allèrent lentement se mettre à la tête
de leurs classes, me laissant avec ma femme de charge près d’Arabella.
»Je me levai alors et dis: «J’ai décidé que miss Arabella recevrait
quinze coups de verge, et comme je ne veux qu’aucun sentiment de colère
entre dans ce châtiment, Jane frappera sous ma direction.»
»Évidemment Arabella n’était pas à son aise, cependant elle eut l’audace
de rire et de faire des grimaces à ses camarade en tournant un peu la
tête et disant des impertinences que je feignis ne pas entendre.
»Jane se plaça à gauche, retroussa ses manches, prit la verge de bois
vert, tandis qu’à droite, je relevais jusqu’aux épaules le morceau de
robe dont j’avais décousu les lés, et l’exécution commença. La coupable
cria, pleura, demanda grâce; je fus inflexible. Elle reçut ses quinze
coups. Puis aidée par Jane et les sous-maîtresses, je rajustai sa robe,
la détachai, et tandis qu’elle sanglotait convulsivement, je la
conduisis dans une chambre où je lui fis donner un verre de vin de
Porto, et où pendant deux jours sur ses supplications, je lui permis de
rester et d’avoir ses repas. Le troisième jour, elle reprit sa place
dans la classe.
»--Qui de vos lecteurs peut appeler cela une indécente fessée? ajoute
naïvement l’excellente dame. Peut-être objectera-t-on que la correction
a été trop sévère, mais il faut se rappeler que de plus douces mesures
n’ont pas eu d’effet et surtout qu’à partir de ce jour jusqu’aux
vacances--l’espace de trois mois--cette demoiselle si intraitable n’a
plus donné lieu à une seule plainte!»
La fin justifie les moyens.
V