«_Perfide Albion_ est le terme de reproche que depuis un temps
immémorial nos voisins nous ont jeté au travers du détroit. Mais
dès maintenant, depuis le livre de M. Hector France,
l’Angleterre sera connue dans le monde sous le nom de _Pudique
Albion_. Nous ne pouvons que gagner à ce changement de nom,
quoique ironiquement donné.»
(Morning Advertiser.)
C’est pour complaire au critique littéraire du _Morning Advertiser_ que
j’ai donné ce titre général aux chapitres _objectionnables_ et
grassouillets qui suivent.
Je devais bien cela à cet écrivain, car il est presque le seul de la
presse anglaise qui ne m’ait pas assommé de la lourde massue de John
Bull, et je lui adresse ici mes remerciements pour l’étude qu’il a faite
de mes _Va-nu-pieds de Londres_[1], dans laquelle il s’étonne des
critiques enfiellées et de mauvaise foi de la plupart de ses confrères.
[1] _Low Life in London_. (Morning Advertiser, 26 déc. 1883.)
«Les journalistes comme M. George Sims, écrit-il, sont effrayés de
dévoiler la moitié de ce qu’ils ont vu, mais M. Hector France ne se
laisse pas aller à de telles délicatesses. Les plus écœurants détails de
misère et de vice sont accentués dans son livre avec une énergie un peu
étrange pour des oreilles anglaises. Rien n’est voilé, il n’y a nulle
ambiguïté, tout est tracé avec une fidélité révoltante. A la vérité, ce
livre était écrit pour des lecteurs français, qui aiment, dit-on, les
forts assaisonnements: et même s’il n’en était pas ainsi, notre
effarouchement devant ce trop franc-parler, ne ferait que confirmer M.
Hector France, nous le soupçonnons fort, dans son appréciation de la
pruderie anglaise.»
Cette appréciation, M. W. Saunders, le rédacteur du _Morning Advertiser_
ne doit pas l’ignorer, est malheureusement pour ses compatriotes,
appréciation générale. L’hypocrite pudibonderie des insulaires de la
Grande-Bretagne fait depuis nombre de lustres la joie du continent. Un
peuple, aussi bien qu’un individu, qui se pose vis-à-vis de ses voisins
comme le représentant de la pudeur et de la vertu est toujours
profondément ridicule, et il devient odieux quand rien ne justifie chez
lui ces hautes prétentions. Quand on traite les étrangers d’immoraux, il
ne faut pas soi-même donner prise à la critique, il faut être vraiment
moral et vertueux, et ne pas se contenter de s’envelopper d’un
accoutrement d’austère puritain, car alors l’_étranger_ soulève les plis
rigides du manteau de Socrate et s’aperçoit qu’ils ne couvrent que la
chemise de Tartufe.
C’est ce que j’ai essayé de faire dans mes _Va-nu-pieds_ et mes _Nuits
de Londres_, c’est ce que je vais continuer encore dans les chapitres
suivants[2].
[2] Ces chapitres ont été écrits et les premières éditions de ce livre
ont paru bien avant les scandales révélés par la _Pall-Mall
Gazette_.
Charlton villa, 1884.
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