II

Tout-à-l’heure, comme elle était assise au coin du feu, la tête

branlante, le chapelet aux doigts, elle s’est levée parce qu’elle a cru

entendre frapper à la porte. Elle se disait:

«C’est peut-être quelqu’un de plus malheureux encore que moi, qui n’a

point de gîte pour la nuit?»

Elle a ouvert, mais il n’y avait personne que le vent de cette nuit de

Toussaint, un vent dont la barbe blanche est humide de pluie et qui

s’est précipité, transi, vers l’âtre, pour souffler sur les tisons et

les ranimer. En frissonnant elle vient se rasseoir.

Elle a bien l’habitude des longues soirées. Il y a des maisons où l’on

se rassemble autour de la lumière, où l’on mange la soupe en écartant

les coudes sur la table. Sans doute les voisins lui disent de temps en

temps:

--Mère Saintard, venez donc chez nous, une fois votre soupe mangée. Ça

vous changera un peu, vous qui êtes tout le temps seule.

Mais il lui faudrait traverser la cour: c’est trop loin. Elle n’aime pas

sortir «en ville», le soir!

Elle préfère rester comme ça, tranquille, au coin de son feu, à ne

penser à rien, à réciter son chapelet. Silhouette immobile, elle se

tient dans l’ombre. Parfois la flamme sursaute, mais n’éclaire que les

arêtes de son visage: la ligne droite du nez, les lignes courbes des

pommettes.

Elle prie pour son défunt, en demandant à Dieu qu’il la laisse, elle,

longtemps encore sur cette terre, machinalement, par habitude. Telle

quelle la vie ne lui déplaît pas. Elle dit avec une certaine fierté:

--Si je ne suis pas la plus vieille d’ici, il ne s’en faut pas de

beaucoup. Il n’y a que le père Tharé et la mère Tambour avant moi. Et

encore, eux, ils n’ont pas enduré la moitié de mes misères.

Il y a beau temps qu’elle vit seule, son homme mort au travail, écrasé

par un arbre, ses enfants partis au hasard, marchant devant eux pour

aller n’importe où: la terre est grande.

C’est ainsi dans les petites villes: on meurt, sauf accident, à

l’ancienneté. Rien ne vous précipite, avant votre tour que vous pouvez

voir venir, dans la tombe. On n’y connaît point la vie fiévreuse de

Paris qui vous use, en une seule année, vos forces de vingt ans. A peine

si, lors de la moisson ou des vendanges, lorsque l’orage ou les gelées

menacent, on se dépêche un peu plus. A peine si deux ou trois fois par

an, pour voir la retraite aux flambeaux et le feu d’artifice du 14

juillet, par exemple, on ne se couche guère avant minuit. La nuit est

faite pour le sommeil, comme le jour pour le travail.

Six heures du soir. Depuis longtemps les portes de toutes les maisons

étaient fermées; celles du cimetière venaient de l’être par Desseneux,

le fossoyeur, à qui cette fête de la Toussaint occasionnait bien du

dérangement. Il n’était pas fâché qu’il n’y eût, chaque année, qu’une

Toussaint et qu’un Jour des Morts. Autrement il n’aurait su où donner de

la tête, tant les bourgeois, qui avaient des caveaux de famille, des

concessions à perpétuité, l’ennuyaient avec leurs recommandations dès

les premiers jours d’octobre. Sans doute, le reste de l’année le

cimetière était bien entretenu, mais il fallait que, pour la Toussaint,

toutes les allées fussent impeccablement râtissées, que les vieilles

boîtes en fer-blanc, les bouquets flétris, les couronnes usées fussent

relégués dans leur cimetière à eux, qui est le chemin qui longe le mur

du cimetière des hommes.

Elle songeait à son défunt, à Saintard. Elle ne l’appelait jamais, de

son vivant, que Saintard, comme si elle-même n’avait pas porté ce nom.

C’est une habitude qu’ont beaucoup de femmes des villages et des petites

villes, paysannes et femmes d’ouvriers, pour qui leur mari est un homme

pareil aux autres. Il part le matin, rentre à midi,--s’il ne travaille

pas trop loin dans les bois ou dans les champs,--mange à la hâte,

repart, et rentre à la nuit tombante pour manger de nouveau, se coucher

et s’endormir aussitôt étendu. Un peu après la quarantaine,--quelquefois

même avant,--ce sont deux existences juxtaposées que ne rapprochent plus

que les questions d’intérêt. Il n’y avait aucune raison pour qu’elle

l’appelât par son prénom qui était Jean. Il n’y eut pas en elle, ce

soir-là, il n’y avait jamais de ces éclairs qui déchirent l’âme jusqu’en

ses profondeurs obscures en même temps qu’ils font jaillir en pleine

lumière les détails oubliés de la vie. Elle ne se disait pas:

«Je me souviens qu’un soir qu’il rentrait du bois, éreinté, j’ai crié

après lui parce qu’il n’avait seulement pas le courage de se mettre à

table pour manger la soupe.»

Elle ne regrettait rien. Lui aussi l’avait souvent brusquée. C’était

entre eux un échange naturel: ce ne serait pas la peine de vivre

ensemble pour se gêner. Un jour on est de bonne humeur, le lendemain on

est mal disposé. C’est tout. Mais, depuis dix ans qu’il était mort, elle

ne s’était pas complètement habituée à son absence, et elle ne s’y

ferait sans doute jamais. Il ne s’écoulait pas un jour qu’elle n’eût

pensé à lui, qu’elle n’eût prié pour lui. Chaque mois, depuis dix ans,

elle faisait dire pour le repos de son âme une messe basse. Il y avait

aussi des messes chantées, mais elles coûtent trois francs, tandis que,

pour trente sous, on a une messe basse, et, n’est-ce pas, elles ont

toutes la même efficacité. C’est que Saintard devait avoir beaucoup de

fautes à expier. C’était un homme pacifique, mais qui n’avait jamais

essayé ni de perdre l’habitude de blasphémer, ni de prendre celle

d’aller à la messe le dimanche.

Elle se souvenait, pendant que dehors la nuit s’épaississait et qu’ici

le feu commençait à baisser. Elle prit une bûche dans le coin de la

cheminée,--elle entassait là des provisions de bois pour qu’il séchât

peu à peu et pour n’avoir pas besoin d’aller à chaque instant en prendre

dans la cave, puisqu’elle n’avait pas de grenier,--et la jeta sur les

charbons.

Ailleurs on mangeait autour de tables dont les bougies, dans leurs

chandeliers de cuivre, sont le centre vivant et clair. On ne voyait de

lampes à abat-jour que chez les gens aisés. Quant aux suspensions, elles

étaient un luxe réservé aux gros bourgeois. La petite ville où, la nuit

tombée, elle ne serait pas allée pour tout l’or du monde, quelques

réverbères l’éclairaient à peine. Leur lumière n’avait même pas le

temps, eût-on dit, de dormir sur l’herbe qui borde les chemins, sur les

pavés de la grand’rue: le vent tout de suite la balayait, la faisait

s’envoler comme en poussière de lueurs vagues.

Elle n’avait allumé ni bougie, ni lampe. Elle n’éprouvait pas plus le

besoin de voir clair dans sa maison qu’en elle-même. Sa maison était

bien ainsi,--porte et volets clos,--dont elle connaissait les moindres

recoins, où elle aurait pu trouver, à la minute, le balai près de

l’évier, la clef de la cave accrochée entre l’armoire et la cheminée.

Dehors il devait faire froid. Par instants le vent poussait des paquets

de pluie qui ruisselaient contre les volets, contre la porte, contre les

murs, qui coulaient suivant la pente du toit. C’était encore une chance

que, pendant la cérémonie au cimetière, il n’eût pas plu.

La pluie et le vent étaient les maîtres de la terre, en tout cas de

cette petite ville si vaste que, pour elle, elle résumait le monde. Elle

qui habitait le quartier de la Grange-Billon, elle disait:

--Ma foi, voilà plus de vingt ans que je n’ai été sur la route

d’Avallon.

«La route d’Avallon» est un faubourg distant de la Grange-Billon d’à peu

près un kilomètre. Encore y a-t-il des raccourcis, par les chemins de

traverse.

Tout en continuant de réciter son chapelet, elle se disait:

--Demain matin, il faudra que j’aille à la messe des morts. Mais, avant

de partir, je mettrai mon linge à tremper, et j’irai le laver, dans

l’après-midi, au lavoir du Préaudon. C’est agréable à cause de l’auvent:

on n’y reçoit pas la pluie. Parce qu’avec un temps pareil il ne faut pas

compter que demain ça aura changé.

C’est ainsi qu’à la pensée de son défunt se mêlaient les soucis de sa

vie quotidienne.

La bûche qu’elle avait jetée sur les charbons commençait à flamber. Des

flammes, longues ou courtes, montaient, léchant comme des langues la

pierre couverte de suie. Que de fois, les soirs d’automne et d’hiver, il

s’était assis devant cette cheminée! Ils avaient chacun sa place, elle à

gauche, regardant la route, lui à droite. Il écossait des haricots, et

en jetait sur le feu les cosses sèches qui pétillaient.

Son chapelet touchait à sa fin: plus qu’une dizaine. D’ailleurs elle

n’alla point jusqu’au bout: à l’avant-dernier grain elle s’endormit.

Elle rêva qu’en face d’elle Saintard était assis, son panier de haricots

sur les genoux: elle entendait pétiller les cosses qu’il jetait dans le

feu.

Elle se réveilla d’un seul coup: le feu venait de couper la bûche par le

milieu en deux morceaux qui, s’étant séparés, se tenaient tout droits en

dehors du foyer, chacun de son côté, comme deux torches d’où ne

s’échappait plus que de la fumée. Une seconde encore après s’être

réveillée, elle crut le voir assis: pourtant sa chaise n’était pas là.

Puis il disparut.

Elle n’eut pas peur. Elle trouvait naturel qu’il fût «revenu» puisque

c’était la nuit des morts. Elle prit ses pincettes, rapprocha les deux

morceaux de la bûche, et acheva son chapelet.

Sous d'humbles toits · 第 24 / 30 题