LE VERRE DE VIN

A l’horizon l’air surchauffé tremblait. C’était, au-dessus de la petite

ville, la torpeur d’une après-midi de juillet. On avait tout juste le

courage d’aller tirer de l’eau fraîche au puits du quartier. Sur les

pavés de la grand’rue on n’entendait pas rouler une seule voiture. Les

chevaux avaient sans doute besoin de faire la sieste. Mais les hommes

devaient avoir, eux, besoin de travailler. Là-bas, dans les champs, on

en voyait qui moissonnaient, préparant leur pain à la sueur de leurs

fronts. Ils auraient pu s’asseoir à l’ombre des forêts dont les premiers

arbres touchaient les derniers épis, mais ils n’en avaient pas le temps.

Ici, d’autres bêchaient, sarclaient dans les jardins des quelques

bourgeois dont les belles maisons à persiennes étaient l’orgueil de la

petite ville.

Poitreau travaillait dans le jardin de M. Leriche, parce que ses moyens

ne lui permettaient pas de se reposer. Il avait, sur la tête, un vieux

chapeau de joncs tressés; sa chemise, non boutonnée sur la poitrine,

bâillait. S’il n’était pas nu-pieds, c’est qu’il trouvait le bois de ses

sabots moins chaud que la terre brûlante. Il ne lui venait pas à l’idée

que M. Leriche, à cette heure, faisait la sieste dans sa chambre pleine

d’ombre et fraîche. Il ne lui en voulait pas, au contraire! Il le tenait

pour le meilleur bourgeois de la petite ville et du monde entier. Sans

doute il y avait les mauvaises langues qui répétaient:

--La Francine de chez M. Leriche? Mais c’est pas une servante: elle est

la maîtresse de la maison!

Cela voulait tout dire. Mais est-ce que M. Leriche n’était pas libre de

vivre comme bon lui semblait? Poitreau, lui, ne savait qu’une chose:

toute maîtresse qu’elle fût, Mlle Francine, comme il l’appelait

toujours, avait ordre de lui donner, tous les jours où il venait

travailler, un grand verre de vin pur, vers quatre heures de

l’après-midi. Pour lui, qui ne buvait du vin que le dimanche, et parfois

le samedi soir, cela comptait. Il aurait voulu travailler pour M.

Leriche les trois cent soixante-cinq jours de l’année! Du seuil de la

cuisine, elle l’appelait ou lui faisait signe. Lorsqu’elle était de

bonne humeur, elle venait le chercher. Elle n’était pas toujours exacte,

mais il n’attendait pas trop longtemps, jamais jusqu’à cinq heures.

--Poitreau, disait-elle, je crois qu’il y a un verre de vin qui vous

attend.

C’était une «gaillarde», comme on disait, à qui les approches de la

quarantaine n’avaient pas enlevé deux beaux yeux noirs dans un visage

délicat. A part le verre de vin, elle faisait un peu, en effet, ce

qu’elle voulait. Elle avait le droit de changer tout-à-coup de

sentiments et de le faire supporter aux autres. Certains jours, elle

n’adressait même pas la parole à Poitreau, qui ne s’en formalisait pas

trop: pour lui, l’essentiel était de tenir son verre de vin. Pourtant,

ces jours-là, il le buvait vite, presque d’un seul trait, sans le

déguster, et retournait au jardin en s’essuyant, d’un revers de main, la

moustache.

Mais qu’il faisait donc chaud, cette après-midi! De temps en temps, un

coq chantait, pour ne pas en perdre l’habitude, pour s’entretenir la

voix, et c’était tout. Il entendait bien un peu, aussi, l’eau tomber sur

la roue du moulin, mais la roue du moulin avait trop de chance, et

Poitreau s’efforçait de n’y point penser. Chaque minute était marquée

par une goutte de sueur qui venait s’écraser sur le terreau, sur le

sable. Les heures étaient longues. Pourtant une minute vint où l’horloge

de l’hôtel de ville, qui, elle non plus, ne se reposait pas, sonna

quatre heures. Poitreau se redressa pour regarder du côté de la cuisine.

Il regarda du côté de la cuisine, et ne vit personne... Mlle Francine

devait être occupée... De nouveau, il se pencha sur la terre, mais il

avait soif. Pourtant comme il s’attendait, d’une seconde à l’autre, à ce

qu’elle l’appelât, cela lui donnait du courage...

Mais il commença, l’horloge ayant sonné la demie de quatre heures, à se

demander:

--Est-ce qu’elle m’a oublié? Je ferais peut-être mieux d’aller voir par

là?

Seulement, après tout, ce verre de vin, ce n’était pas son dû. Il

gagnait cinq sous de l’heure. Il trouvait beau que l’on consentît à le

faire travailler.

A cinq heures, il entendit s’ouvrir et se refermer la porte du parterre

qui précédait la maison de M. Leriche. Il songea, connaissant bien ses

habitudes:

--Le voilà qui va prendre son apéritif.

Cela encore était tout naturel. Les apéritifs ne sont pas faits, les

jours de semaine, pour des ouvriers comme Poitreau. Malgré tout, il

aurait bien bu quelque chose. Sans doute il y avait la pompe, mais qui

se trouvait juste sous la fenêtre de la cuisine. Et Poitreau se disait:

--Si je vais boire au goulot, et que Mlle Francine me voie, elle me

dira: Qu’est-ce qui vous prend donc aujourd’hui, Poitreau? Vous en

faites des manières! Est-ce qu’il faut qu’on aille vous supplier de

venir boire votre verre de vin? Si vous n’en voulez pas, vous n’avez

qu’à le dire.

C’étaient des idées à lui, qu’il se faisait, tout en continuant de

piocher machinalement. Malgré son chapeau de joncs, le soleil lui

cuisait la nuque. Sa gorge était desséchée... Quand il entendit sonner

six heures, il se dit:

--Allons, cette fois-ci, c’est rasé! Je peux en faire mon deuil!

D’habitude, il ne regardait pas à son temps. Il travaillait, cinq, dix

minutes de plus. Mais, ce soir-là, furieux comme peut l’être un pauvre

homme que tous les bourgeois ont à leur merci, il combina de s’en aller

au premier coup de sept heures: ce serait sa manière de se venger. Il

arriverait chez lui. Tout de suite il boirait, tellement il avait soif,

un plein pot d’eau fraîche: Mlle Francine ne serait pas là pour le voir!

A sept heures précises, il s’en alla. Il était obligé de passer devant

la cuisine.

Il ne put s’empêcher d’y jeter un coup d’œil. Il ne vit point Mlle

Francine, mais le verre de vin était là, sur le coin de la table!

Que faire? Son premier mouvement fut d’entrer, de le boire. Elle avait

eu besoin de sortir. Elle l’avait mis là, pensant que Poitreau, ne la

voyant pas, viendrait de lui-même. Oui. Mais, si c’était pour le mettre

à l’épreuve? Pour voir s’il aurait le toupet de prendre ce verre de vin

sans qu’elle l’y eût invité? Si, ensuite, elle allait raconter cela à M.

Leriche, et que M. Leriche ne voulût plus de lui? Une minute durant--qui

lui parut interminable,--il hésita, fut vraiment malheureux. Puis, tout

de même, il se décida à partir.

Il traversa le parterre. Il n’eut pas la peine d’ouvrir la porte: Mlle

Francine, venant de la ville, l’ouvrait du dehors. Il s’effaça pour la

laisser passer, en touchant le bord de son chapeau. Elle lui dit

simplement:

--Vous voilà parti, Poitreau?

Il répondit:

--Ma foi, oui, mademoiselle Francine. Au revoir!

La porte se referma. Mais il était de plus en plus torturé. Il en

oubliait sa soif. Elle ne lui avait pas parlé du verre de vin.

Allait-elle l’estimer de ne l’avoir pas bu de lui-même, ou, au

contraire, se fâcher de son excès de délicatesse? Qu’allait-elle penser?

Il voulut en avoir le cœur net. Et ils n’avaient pas fait, elle, cinq

pas dans le parterre, lui, cinq pas dans la rue, qu’il fit demi-tour,

rouvrit la porte, et, rattrapant Mlle Francine, lui dit, en touchant de

nouveau le bord de son chapeau:

--Bien pardon, mademoiselle Francine! Mais je vais rentrer avec vous...

Parce que je ne me souviens plus, à présent, si j’ai bu mon verre de

vin!

Sous d'humbles toits · 第 20 / 30 题