C’était un samedi soir, c’est-à-dire déjà dimanche. Sa journée finie,
Poitreau rentrait, d’excellente humeur. Il pensait:
--Demain, je me lèverai à l’heure que je voudrai. Je me raserai
tranquillement. Puis j’irai boire l’absinthe chez la mère Camus.
Mais, comme il fallait qu’il passât devant l’auberge, il n’attendit pas
jusqu’à demain. Il entra, demanda une absinthe qu’il but sans se
presser, en se disant:
--Comme ça, je rentrerai juste pour manger la soupe.
Il lui semblait qu’il allait se jeter sur la soupière, et tout avaler
d’un seul coup, tant il se sentait en appétit. Il n’y a rien de tel pour
creuser l’estomac, après une journée de travail, qu’une bonne absinthe.
Il lui semblait qu’il allait se passer quelque chose d’extraordinaire.
Il prit une autre absinthe. La soupe aux choux--avec du lard,--était son
régal. Sa femme lui avait dit, à midi:
--Pour ce soir, j’ai envie de faire une soupe aux choux, avec du lard
dedans.
Il arriva chez lui, si joyeux qu’il embrassa sa femme, ce qu’il ne
faisait plus qu’une fois par an, le matin du premier janvier. Elle en
fut étonnée.
--T’es donc saoul, ce soir? dit-elle. En tout cas, tu sens rudement
l’absinthe.
Il répondit en riant:
--Oh! un verre par-ci par-là, ça ne fait pas de mal!
Poitreau était un homme rangé; mais comme il gagnait bien sa vie,--en
travaillant du matin au soir, il se faisait jusqu’à des trois francs
cinquante par jour!--il ne se refusait pas, de temps à autre, un
apéritif. Il posa ses outils, ses sabots, prit ses savates, et se frotta
les mains, en signe de satisfaction. La soupière était sur la table: il
sentit le bon parfum des choux et du lard. Mais la bourgeoise fut-elle
jalouse de le voir si joyeux, ou, plus simplement, était-elle de
mauvaise humeur? Elle continua:
--Et puis, regarde un peu à quelle heure tu rentres! Il fait nuit depuis
longtemps. Il va être sept heures.
--Femme, dit Poitreau, ne te tourmente pas! Demain, c’est dimanche!
Allons! A table!
--Commence à manger si tu veux! dit-elle. Moi, ne te voyant pas, je me
suis mise à repasser, et je ne veux pas laisser refroidir mes fers.
Il cessa de rire. Mais il se contenta de répondre:
--C’est bon: on attendra.
Sur la table, la soupe fumait de moins en moins. Elle n’allait pas
tarder à être froide. Mais Poitreau voulut voir jusqu’où cela irait.
Comme sa femme se servait de la lampe, il aurait fallu qu’il mangeât
dans une demi-obscurité. Pour être tout-à-fait heureux, il avait besoin
de lumière. Il la regardait, sans avoir l’air de rien. Elle n’en
finissait pas. Elle devait le faire exprès. La bonne humeur de Poitreau
se dissipait, comme la chaleur de la soupe s’en allait en fumée. Et ces
trois évènements se produisirent en même temps: la soupe cessa de fumer,
Poitreau vit la vie en noir, la bourgeoise acheva son caraco. Elle dit
alors:
--Ça y est! Allons! A table!
Ce fut au tour de Poitreau de ne manifester aucun enthousiasme. Il
remplit son assiette, porta la cuiller à ses lèvres, une fois, deux
fois. Puis, n’y tenant plus, il cria:
--C’est-il pas malheureux, tout de même! Tu l’as fait exprès de la
laisser refroidir! Oui! Tu l’as fait exprès!
Elle, qui mangeait tranquillement, haussa les épaules.
--Qu’est-ce qui te prend? dit-elle. Tu n’avais qu’à ne pas aller à
l’auberge!...
Du coup, Poitreau se croisa les bras:
--Alors, moi, Poitreau, je ne pourrai plus prendre un verre, le samedi?
Ah! non! Pas de ça! Faut que ça change! Ça ne peut pas durer!
Au fond, elle savait qu’il n’abusait pas de l’auberge. Mais elle ne
voulut pas avouer qu’elle avait tort. Et puis on n’aime pas voir, autour
de soi, les gens trop heureux. Seulement, elle dit, d’une voix qu’elle
s’efforça de rendre dure:
--Enfin, qu’est-ce que tu lui trouves de si mauvais?
Poitreau éloigna de lui le couteau, parce qu’il lui prenait des envies
de la tuer. Elle se servit une seconde assiette. Puis, bien qu’il lui en
coûtât de faire des avances, elle lui demanda:
--Tu ne finis pas ta soupe?
Il ne répondit rien. Il se leva, s’assit près du feu, alluma sa pipe,
comme s’il eût fait un bon repas. Elle reprit une autre, puis une autre
assiette de soupe, jusqu’à ce qu’il ne restât plus une goutte de
bouillon, ni une miette de pain. Elle ne toucha ni au lard, ni aux
légumes: elle n’en pouvait plus. Puis elle débarrassa la table, alla et
vint dans la maison. Il se coucha. Comme le lit ne touchait pas au mur,
on y entrait, sans se gêner, chacun de son côté. Mais il ne put pas
s’endormir, tandis qu’elle, tout de suite, se mit à ronfler.
Lorsque sonnèrent onze heures, il se dit:
--Je ne peux plus y tenir. Faut que je mange.
Il se leva sans bruit, découvrit le feu, alluma la bougie, prit dans
l’arche le pain, le lard et les légumes. D’abord, il réfléchit:
--Je ne vais pas manger beaucoup, de crainte qu’elle le voie demain
matin.
Mais la faim l’emporta. Même, il déboucha un litre. De temps en temps,
il s’arrêtait de manger pour écouter: rien à craindre. Elle ronflait
comme une toupie, ayant copieusement dîné. Poitreau se disait:
--Maintenant, à mon tour!
Sa gaieté revenait, se ranimait comme le feu que, tout-à-l’heure, il
avait découvert. De nouveau, il pensait au dimanche. Ce repas, à cette
heure, n’était vraiment pas ordinaire. Il se disait:
--C’est tout-à-fait comme après la messe de minuit!
Poitreau n’y allait jamais. Il mangea beaucoup, but davantage encore. Il
savait aussi que, dans le grand monde, on soupe très tard dans la nuit.
Il avait à présent une légère pointe d’ivresse, parce qu’il avait pris
deux absinthes. Et, bien qu’il fût resté en savates, qu’il n’eût pas mis
son pantalon, il se disait en riant:
--C’est comme les gens riches!... La bourgeoise a eu une fameuse idée de
rater sa soupe. J’ai rudement bien mangé.
Et il alla la secouer dans le lit, pour la réveiller.