Or, le bruit de ces événements se répandit le soir même à Hunebourg, et
toute la ville en fut étonnée; chacun se disait: «Comment se fait-il que
M. Kobus, cet homme riche, cet homme considérable, épouse une simple
fille des champs, la fille de son propre fermier, lui qui, depuis quinze
ans, a refusé tant de beaux partis?»
On s'arrêtait au milieu des rues pour se raconter cette nouvelle
étrange; on en parlait sur le seuil des maisons, dans les chambres et
jusqu'au fond des cours; l'étonnement ne finissait pas.
C'est ainsi que Schoultz, Hâan, Speck et les autres amis de Fritz
apprirent ces choses merveilleuses; et le lendemain, réunis à la
brasserie du _Grand-Cerf_, ils en causaient entre eux, disant: «Que
c'est une grande folie de se marier avec une femme d'une condition
inférieure à la nôtre, que de là résultent les ennuis et les jalousies
de toute sorte. Qu'il vaut mieux ne pas se marier du tout. Qu'on ne voit
pas un seul mari sur la terre aussi content, aussi riant, aussi bien
portant que les vieux garçons.»
«Oui, s'écriait Schoultz, indigné de n'avoir pas été prévenu par Kobus,
maintenant nous ne verrons plus le gros Fritz; il va vivre dans sa
coquille, et tâcher de retirer ses cornes à l'intérieur. Voilà comme
l'âge alourdit les hommes; quand ils sont devenus faibles, une simple
fille des champs les dompte et les conduit avec une faveur rose. Il n'y
a que les vieux militaires qui résistent! C'est ainsi que nous verrons
le bon Kobus, et nous pouvons bien lui dire: "Adieu, adieu, repose en
paix!" comme lorsqu'on enterre le Mardi gras.»
Hâan regardait sous la table, tout rêveur, et vidait les cendres de sa
grosse pipe entre ses genoux. Mais comme à force de parler, on avait
fini par reprendre haleine, il dit à son tour:
«Le mariage est la fin de la joie, et, pour ma part, j'aimerais mieux me
fourrer la tête dans un fagot d'épines que de me mettre cette corde au
cou. Malgré cela, puisque notre ami Kobus s'est converti, chacun doit
avouer que sa petite Sûzel était bien digne d'accomplir un tel miracle;
pour la gentillesse, l'esprit, le bon sens, je ne connais qu'une seule
personne qui lui soit comparable, et même supérieure, car elle a plus de
dignité dans le port: c'est la fille du bourgmestre de Bischem, une
femme superbe, avec laquelle j'ai dansé le _treieleins_.»
Alors Schoultz s'écria «que ni Sûzel, ni la fille du bourgmestre
n'étaient dignes de dénouer les cordons des souliers de la petite femme
rousse qu'il avait choisie»; et la discussion, s'animant de plus en
plus, continua de la sorte jusqu'à minuit, moment où le wachtman vint
prévenir ces messieurs que la conférence était close provisoirement.
Le même jour, on dressait le contrat de mariage chez Fritz. Comme le
tabellion Müntz venait d'inscrire les biens de Kobus, et que Sûzel,
elle, n'avait rien à mettre en ménage que les charmes de la jeunesse et
de l'amour, le vieux David, se penchant derrière le notaire, lui dit:
«Mettez que le rebbe David Sichel donne à Sûzel, en dot, les trois
arpents de vigne du Sonneberg, lesquels produisent le meilleur vin du
pays. Mettez cela, Müntz.»
Fritz, s'étant redressé tout surpris, car ces trois arpents lui
appartenaient, le vieux rebbe levant le doigt, dit en souriant:
«Rappelle-toi, Kobus, rappelle-toi notre discussion sur le mariage, à la
fin du dîner, il y a trois mois, dans cette chambre!»
Alors Fritz se rappela leur pari:
«C'est vrai, dit-il en rougissant, ces trois arpents de vigne sont à
David, il me les a gagnés; mais puisqu'il les donne à Sûzel, je les
accepte pour elle. Seulement, ajoutez qu'il s'en réserve la jouissance;
je veux qu'il puisse en boire le vin jusqu'à l'âge avancé de son
grand-père Mathusalem, c'est indispensable à mon bonheur. Et mettez
aussi, Müntz, que Sûzel apporte en dot la ferme de Meisenthâl, que je
lui donne en signe d'amour; Christel et Orchel la cultiveront pour leurs
enfants, cela leur fera plus de plaisir.»
C'est ainsi que fut écrit le contrat de mariage.
Et quant au reste, quant à l'arrivée de Iôsef Almâni, de Bockel et
d'Andrès, accourant de quinze lieues, faire de la musique à la noce de
leur ami Kobus; quant au festin, ordonné par la vieille Katel, selon
toutes les règles de son art, avec le concours de la cuisinière du
_Boeuf-Rouge_; quant à la grâce naïve de Sûzel, à la joie de Fritz, à la
dignité de Hâan et de Schoultz, ses garçons d'honneur, à la belle
allocution de M. le pasteur Diemer, au grand bal, que le vieux rebbe
David ouvrit lui-même avec Sûzel au milieu des applaudissements
universels; quant à l'enthousiasme de Iôsef, jouant du violon d'une
façon tellement extraordinaire que la moitié de Hunebourg se tint sur la
place des Acacias pour l'entendre, jusqu'à deux heures du matin, quant à
tout cela, ce serait une histoire aussi longue que la première.
Qu'il vous suffise donc de savoir qu'environ quinze jours après son
mariage, Fritz réunit tous ses amis à dîner, dans la même salle où Sûzel
était venue s'asseoir au milieu d'eux, trois mois avant, et qu'il
déclara hautement, que le vieux rebbe avait eu raison de dire: «qu'en
dehors de l'amour tout n'est que vanité; qu'il n'existe rien de
comparable, et que le mariage avec la femme qu'on aime est le paradis
sur terre!»
Et David Sichel, alors tout ému, prononça cette belle sentence, qu'il
avait lue dans un livre hébraïque, et qu'il trouvait sublime,
quoiqu'elle ne fût pas du Vieux Testament:
«Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres. Quiconque aime les
autres, connaît Dieu. Celui qui ne les aime pas, ne connaît pas Dieu,
car Dieu est amour!»