Dieu sait à quelle heure Fritz s'endormit cette nuit-là; mais il faisait
grand jour lorsque Katel entra dans sa chambre et qu'elle vit les
persiennes fermées.
«C'est toi, Katel? dit-il en se détirant les bras, qu'est-ce qui se
passe?
--Le père Christel vient vous voir, monsieur; il attend depuis une
demi-heure.
--Ah! le père Christel est là; eh bien! qu'il entre; entrez donc,
Christel.
--Katel, pousse les volets.
--Eh! bonjour, bonjour, père Christel, tiens, tiens, c'est vous!» fit-il
en serrant les deux mains du vieil anabaptiste, debout devant son lit,
avec sa barbe grisonnante et son grand feutre noir.
Il le regardait, la face épanouie; Christel était tout étonné d'un
accueil si enthousiaste.
«Oui, monsieur Kobus, dit-il en souriant, j'arrive de la ferme pour vous
apporter un petit panier de cerises.... Vous savez, de ces cerises
croquantes du cerisier derrière le hangar, que vous avez planté
vous-même, il y a douze ans.»
Alors Fritz vit sur la table une corbeille de cerises, rangées et
serrées avec soin dans de grandes feuilles de fraisier qui pendaient
tout autour; elles étaient si fraîches, si appétissantes et si belles,
qu'il en fut émerveillé:
«Ah! c'est bon, c'est bon! oui, j'aime beaucoup ces cerises-là!
s'écria-t-il. Comment! vous avez pensé à moi, père Christel?
--C'est la petite Sûzel, répondit le fermier; elle n'avait pas de cesse
et pas de repos. Tous les jours elle allait voir le cerisier, et disait:
"Quand vous irez à Hunebourg, mon père, si les cerises sont mûres; vous
savez que M. Kobus les aime!" Enfin, hier soir, je lui ai dit: "J'irai
demain!" et, ce matin, au petit jour, elle a pris l'échelle et elle est
allée les cueillir.»
Fritz, à chaque parole du père Christel, sentait comme un baume
rafraîchissant s'étendre dans tout son corps. Il aurait voulu embrasser
le brave homme, mais il se contint, et s'écria:
«Katel, apporte donc ces cerises par ici, que je les goûte!»
Et Katel les ayant apportées, il les admira d'abord; il lui semblait
voir Sûzel étendre ces feuilles vertes au fond de la corbeille, puis
déposer les cerises dessus, ce qui lui procurait une satisfaction
intérieure, et même un attendrissement qu'on ne pourrait croire. Enfin,
il les goûta, les savourant lentement et avalant les noyaux.
«Comme c'est frais! disait-il, comme c'est ferme, ces cerises qui
viennent de l'arbre! On n'en trouve pas de pareilles sur le marché;
c'est encore plein de rosée, et ça conserve tout son goût naturel, toute
sa force et toute sa vie.»
Christel le regardait d'un air joyeux. «Vous aimez bien les cerises?
fit-il.
--Oui, c'est mon bonheur. Mais asseyez-vous donc, asseyez-vous.»
Il posa la corbeille sur le lit, entre ses genoux, et, tout en causant,
il prenait de temps en temps une cerise et la savourait, les yeux comme
troubles de plaisir.
«Ainsi, père Christel, reprit-il, tout le monde se porte bien chez vous,
la mère Orchel?
--Très bien, monsieur Kobus.
--Et Sûzel aussi!
--Oui, Dieu merci, tout va bien. Depuis quelques jours Sûzel paraît
seulement un peu triste; je la croyais malade, mais c'est l'âge qui fait
cela, monsieur Kobus, les enfants deviennent rêveurs à cet âge.»
Fritz se rappelant la scène du clavecin, devint tout rouge et dit en
toussant:
«C'est bon... oui... oui.... Tiens, Katel, mets ces cerises dans
l'armoire, je serais capable de les manger toutes avant le dîner. Faites
excuse, père Christel, il faut que je m'habille.
--Ne vous gênez pas, monsieur Kobus, ne vous gênez pas.»
Tout en s'habillant, Fritz reprit:
«Mais vous n'arrivez pas de Meisenthâl seulement pour m'apporter des
cerises?
--Ah non! j'ai d'autres affaires en ville. Vous savez, quand vous êtes
venu la dernière fois à la ferme, je vous ai montré deux boeufs à
l'engrais. Quelques jours après votre départ, Schmoûle les a achetés;
nous sommes tombés d'accord à trois cent cinquante florins. Il devait
les prendre le 1er juin, ou me payer un florin pour chaque jour de
retard. Mais voilà bientôt trois semaines qu'il me laisse ces bêtes à
l'écurie. Sûzel est allée lui dire que cela m'ennuyait beaucoup; et
comme il ne répondait pas, je l'ai fait assigner devant le juge de paix.
Il n'a pas nié d'avoir acheté les boeufs; mais il a dit que rien n'était
convenu pour la livraison, ni sur le prix des jours de retard; et comme
le juge n'avait pas d'autre preuve, il a déféré le serment à Schmoûle,
qui doit le prêter aujourd'hui à dix heures, entre les mains du vieux
rebbe David Sichel, car les juifs ont leur manière de prêter serment.
--Ah bon! fit Kobus, qui venait de mettre sa capote et décrochait son
feutre; voici bientôt dix heures, je vous accompagne chez David, et,
aussitôt après, nous reviendrons dîner, vous dînez avec moi?
--Oh! monsieur Kobus, j'ai mes chevaux à l'auberge du _Boeuf-Rouge_.
--Bah! Bah! vous dînerez avec moi. Katel, tu nous feras un bon dîner.
J'ai du plaisir à vous voir, Christel.» Ils sortirent. Tout en marchant,
Fritz se disait en lui-même:
«N'est-ce pas étonnant! Ce matin, je rêvais de Sûzel, et voilà que son
père m'apporte des cerises qu'elle a cueillies pour moi; c'est
merveilleux, merveilleux!»
Et la joie intérieure rayonnait sur sa figure, il reconnaissait en ces
choses le doigt de Dieu.
Quelques instants après, ils arrivèrent dans la cour de l'antique
synagogue. Le vieux mendiant _Frantzoze_ était là, sa sébile de bois sur
les genoux; Kobus, dans son ravissement, y jeta un florin, et le père
Christel pensa qu'il était généreux et bon.
_Frantzoze_ leva sur lui des yeux tout surpris; mais il ne le regardait
pas, il marchait la tête haute et riante, et s'abandonnait au bonheur
d'avoir près de lui le père de la petite Sûzel: c'était comme un souffle
du Meisenthâl dans ces hautes bâtisses sombres, un vrai rayon du ciel.
Comme pourtant les hommes ont des idées étranges; ce vieil anabaptiste,
qui, deux ou trois mois avant, lui produisait l'effet d'un honnête
paysan, et rien de plus, à cette heure, il l'aimait, il lui trouvait de
l'esprit, et bien d'autres qualités qu'il n'avait pas reconnues
jusqu'alors; il prenait fait et cause pour lui et s'indignait contre
Schmoûle.
Cependant le vieux rebbe David, debout à sa fenêtre ouverte, attendait
déjà Christel, Schmoûle et le greffier de la justice de paix. La vue de
Kobus lui fit plaisir.
«Hé! te voilà, _schaude_, s'écria-t-il de loin; depuis huit jours on ne
te voit plus.
--Oui, David, c'est moi, dit Fritz en s'arrêtant à la fenêtre; je
t'amène Christel, mon fermier, un brave homme, et dont je réponds comme
de moi-même; il est incapable d'avancer ce qui n'est pas....
--Bon, bon, interrompit David, je le connais depuis longtemps. Entrez,
entrez, les autres ne peuvent tarder à venir: voici dix heures qui
sonnent.»
Le vieux David était dans sa grande capote brune, luisante aux coudes;
une calotte de velours noir coiffait le derrière de son crâne chauve,
quelques cheveux gris voltigeaient autour; sa figure maigre et jaune,
plissée de petites rides innombrables, avait un caractère rêveur, comme
au jour du _Kipour_[17].
[Note 17: Journée de jeûne et d'expiation chez les juifs.]
«Tu ne t'habilles donc pas? lui demanda Fritz.
--Non, c'est inutile. Asseyez-vous.» Ils s'assirent. La vieille Sourlé
regarda par la porte de la cuisine entrouverte, et dit: «Bonjour,
monsieur Kobus.
--Bonjour, Sourlé, bonjour. Vous n'entrez pas?
--Tout à l'heure, fit-elle, je viendrai.
--Je n'ai pas besoin de te dire, David, reprit Fritz, que pour moi
Christel a raison, et que j'en répondrais sur ma propre tête.
--Bon! je sais tout cela, dit le vieux rebbe, et je sais aussi que
Schmoûle est fin, très fin, trop fin même. Mais ne causons pas de ces
choses; j'ai reçu la signification depuis trois jours, j'ai réfléchi sur
cette affaire, et... tenez, les voici!»
Schmoûle, avec son grand nez en bec de vautour, ses cheveux d'un roux
ardent, la petite blouse serrée aux reins par une corde, et la casquette
plate sur les yeux, traversait alors la cour d'un air insouciant.
Derrière lui marchait le secrétaire Schwân, le chapeau en tuyau de poêle
tout droit sur sa grosse figure bourgeonnée, et le registre sous le
bras. Une minute après, ils entrèrent dans la salle. David leur dit
gravement:
«Asseyez-vous, messieurs.»
Puis il alla lui-même rouvrir la porte, que Schwân avait fermée par
mégarde, et dit:
«Les prestations de serment doivent être publiques.»
Il prit dans un placard une grosse Bible, à couvercle de bois, les
tranches rouges, et les pages usées par le pouce. Il l'ouvrit sur la
table et s'assit dans son grand fauteuil de cuir. Il y avait alors
quelque chose de grave dans toute sa personne, et de méditatif. Les
autres attendaient. Pendant qu'il feuilletait le livre, Sourlé entra, et
se tint debout derrière le fauteuil. Un ou deux passants, arrêtés sur
l'escalier sombre de la rue des Juifs, regardaient d'un air curieux.
Le silence durait depuis quelques minutes, et chacun avait eu le temps
de réfléchir, lorsque David, levant la tête et posant la main sur le
livre, dit:
«M. le juge de paix Richter a déféré le serment à Isaac Schmoûle,
marchand de bétail, sur cette question: "Est-il vrai qu'il a été convenu
entre Isaac Schmoûle et Hans Christel, que Schmoûle viendrait prendre,
dans la huitaine, une paire de boeufs achetés par lui le 22 mai dernier,
et que, faute de venir, il payerait à Christel, pour chaque jour de
retard, un florin comme dédommagement de la nourriture des boeufs?"
Est-ce cela?
--C'est cela, dirent Schmoûle et l'anabaptiste ensemble.
--Il ne s'agit donc plus que de savoir si Schmoûle consent à prêter
serment.
--Je suis venu pour ça, dit Schmoûle tranquillement, et je suis prêt.
--Un instant, interrompit le vieux rebbe en levant la main, un instant!
Mon devoir, avant de recevoir un acte pareil, l'un des plus saints, des
plus sacrés de notre religion, est d'en rappeler l'importance à
Schmoûle.»
Alors, d'une voix grave, il se mit à lire: «Tu ne prendras point le nom
de l'Éternel, ton Dieu, en vain. Tu ne diras point de faux témoignage!»
Puis, plus loin, il lut encore du même ton solennel:
«Quand il sera question de quelque chose où il y ait doute, touchant un
boeuf ou un âne, ou un menu bétail, ou un habit, ou toute autre chose,
la cause des deux parties sera portée devant le juge, et le serment de
l'Éternel interviendra entre les deux parties.»
Schmoûle, en cet instant, voulut parler; mais, pour la seconde fois,
David lui fit signe de se taire, et dit:
«"Tu ne prendras point le nom de l'Éternel ton Dieu en vain, tu ne
porteras point de faux témoignage!" Ce sont deux commandements de Dieu
que tout le peuple d'Israël entendit parmi les tonnerres et les éclairs,
tremblant et se tenant au loin dans le désert de Sinaï.
«Et voici maintenant ce que l'Éternel dit à celui qui viole ses
commandements:
«Si tu n'obéis pas à la voix de l'Éternel ton Dieu, pour prendre garde à
ce que je te prescris aujourd'hui, les cieux qui sont sur ta tête seront
d'airain, et la terre qui est sous tes pieds sera de fer.
«L'Éternel te donnera, au lieu de pluie, de la poussière et de la
cendre; l'Éternel te frappera, toi et ta postérité, de plaies étranges,
de plaies grandes et de durée, de maladies malignes et de durée.
«L'étranger montera au-dessus de toi fort haut, et tu descendras fort
bas; il te prêtera, et tu ne lui prêteras point.
«L'Éternel enverra sur toi la malédiction et la ruine de toutes les
choses où tu mettras la main et que tu feras, jusqu'à ce que tu sois
détruit. Tes filles et tes fils seront livrés à l'étranger, et tes yeux
le verront et se consumeront tout le jour en regardant vers eux, et ta
main n'aura aucune force pour les délivrer.
«Ta vie sera comme pendante devant toi, et tu seras dans l'effroi nuit
et jour. Tu diras le matin: Qui me fera voir le soir? Et le soir, tu
diras: Qui me fera voir le matin?
«Et toutes ces malédictions t'arriveront et te poursuivront, et
reposeront sur toi, jusqu'à ce que tu sois exterminé, parce que tu
n'auras pas obéi à la voix de l'Éternel ton Dieu, pour garder ses
commandements et ses statuts qu'il t'a donnés!
«Ce sont ici les paroles de l'Éternel!» reprit David en levant la tête.
Il regardait Schmoûle, qui restait les yeux fixés sur la Bible, et
paraissait rêver profondément.
«Maintenant, Schmoûle, poursuivit-il, tu vas prêter serment sur ce
livre, en présence de l'Éternel qui t'écoute; tu vas jurer qu'il n'a
rien été convenu entre Christel et toi, ni pour le délai, ni pour les
jours de retard, ni pour le prix de la nourriture des boeufs pendant ces
jours. Mais garde-toi de prendre des détours dans ton coeur, pour
t'autoriser à jurer, si tu n'es pas sûr de la vérité de ton serment;
garde-toi de te dire, par exemple, en toi-même: "Ce Christel m'a fait
tort, il m'a causé des pertes, il m'a empêché de gagner dans telle
circonstance." Ou bien: "Il a fait tort à mon père, à mes proches, et je
rentre ainsi dans ce qui me serait revenu naturellement." Ou bien: "Les
paroles de notre convention avaient un double sens, il me plaît à moi de
les tourner dans le sens qui me convient; elles n'étaient pas assez
claires, et je puis les nier." Ou bien: "Ce Christel m'a pris trop cher,
ses boeufs valent moins que le prix convenu, et je reste de cette façon
dans la vraie justice, qui veut que la marchandise et le prix soient
égaux, comme les deux côtés d'une balance." Ou bien encore:
"Aujourd'hui, je n'ai pas la somme entière, plus tard je réparerai le
dommage", ou toute autre pensée de ce genre.
«Non, tous ces détours ne trompent point l'oeil de l'Éternel; ce n'est
point dans ces pensées, ni dans d'autres semblables que tu dois jurer,
ce n'est pas d'après ton propre esprit, qui peut être entraîné vers le
mal par l'intérêt, qu'il faut prêter serment, _ce n'est pas sur ta
pensée, c'est sur la mienne qu'il faut te régler_; et tu ne peux rien
ajouter ni rien retrancher, par ruse ou autrement, à ce que je pense.
«Donc, moi David Sichel, j'ai cette pensée simple et claire:--Schmoûle
a-t-il promis un florin à Christel pour la nourriture des boeufs qu'il a
achetés, et, pour chaque jour de retard après la huitaine, l'a-t-il
promis? S'il ne l'a pas promis à Christel, qu'il pose la main sur le
livre de la loi, et qu'il dise: "Je jure non! je n'ai rien promis!"
Schmoûle, approche, étends la main, et jure!»
Mais Schmoûle, levant alors les yeux, dit:
«Trente florins ne sont pas une somme pour prêter un serment pareil.
Puisque Christel est sûr que j'ai promis--moi, je ne me rappelle pas
bien--je les payerai, et j'espère que nous resterons bons amis. Plus
tard, il me fera regagner cela, car ses boeufs sont réellement trop
chers. Enfin, ce qui est dû est dû, et jamais Schmoûle ne prêtera
serment pour une somme encore dix fois plus forte, à moins d'être tout à
fait sûr.»
Alors David, regardant Kobus d'un oeil extrêmement fin, répondit:
«Et tu feras bien, Schmoûle; dans le doute, il vaut mieux s'abstenir.»
Le greffier avait inscrit le refus du serment, il se leva, salua
l'assemblée et sortit avec Schmoûle, qui, sur le seuil, se retourna et
dit d'un ton brusque:
«Je viendrai prendre les boeufs demain à huit heures, et je payerai.
--C'est bon», répondit Christel en inclinant la tête. Quand ils furent
seuls, le vieux rebbe se mit à sourire. «Schmoûle est fin, dit-il, mais
nos vieux talmudistes étaient encore plus fins que lui; je savais bien
qu'il n'irait pas jusqu'au bout: voilà pourquoi je ne me suis pas
habillé.
--Eh! s'écria Fritz, oui, je le vois, vous avez du bon tout de même dans
la religion.
--Tais-toi, _épicaures_, répondit David en refermant la porte et
reportant la Bible dans l'armoire; sans nous, vous seriez tous des
païens, c'est par nous que vous pensez depuis deux mille ans; vous
n'avez rien inventé, rien découvert. Réfléchis seulement un peu combien
de fois vous vous êtes divisés et combattus depuis ces deux mille ans,
combien de sectes et de religions vous avez formées! Nous, nous sommes
toujours les mêmes depuis Moïse, nous sommes toujours les fils de
l'Éternel, vous êtes les fils du temps et de l'orgueil; avec le moindre
intérêt on vous fait changer d'opinion, et nous, pauvres misérables,
tout l'univers réuni n'a pu nous faire abandonner une seule de nos lois.
--Ces paroles montrent bien l'orgueil de la race, dit Fritz; jusqu'à
présent, je te croyais un homme modeste en ses pensées, mais je vois
maintenant que tu respires l'orgueil dans le fond de ton âme.
--Et pourquoi serais-je modeste? s'écria David en nasillant. Si
l'Éternel nous a choisis, n'est-ce point parce que nous valons mieux que
vous?
--Tiens, tais-toi, fit Kobus en riant, cette vanité m'effraye; je serais
capable de me fâcher.
--Fâche-toi donc à ton aise, dit le vieux rebbe, il ne faut pas te
gêner.
--Non, j'aime mieux t'inviter à prendre le café chez moi, vers une
heure; nous causerons, nous rirons, et ensuite nous irons goûter la
bière de mars; cela te convient-il?
--Soit, fit David, j'y consens, le chardon gagne toujours à fréquenter
la rose.»
Kobus allait s'écrier: «Ah! décidément, c'est trop fort!» mais il
s'arrêta et dit avec finesse: «C'est moi qui suis la rose!»
Alors tous trois ne purent s'empêcher de rire. Christel et Fritz
sortirent bras dessus bras dessous, se disant entre eux: «Est-il fin ce
rebbe David! Il a toujours quelque vieux proverbe qui vient à propos
pour vous réjouir. C'est un brave homme.» Tout se passant comme il avait
été convenu: Christel et Kobus dînèrent ensemble, David vint au dessert
prendre le café, puis ils se rendirent à la brasserie du _Grand-Cerf_.
Fritz était dans un état de jubilation extraordinaire, non seulement
parce qu'il marchait entre son vieil ami David et le père de Sûzel, mais
encore parce qu'il avait une bouteille de _steinberg_ dans la tête, sans
parler du bordeaux et du kirschenwasser. Il voyait les choses de ce bas
monde comme à travers un rayon de soleil: sa face charnue était pourpre,
et ses grosses lèvres se retroussaient par un joyeux sourire. Aussi quel
enthousiasme éclata lorsqu'il parut ainsi sous la toile grise en auvent,
à la porte du _Grand-Cerf_.
«Le voilà! le voilà! criait-on de tous les côtés, la chope haute, voici
Kobus!»
Et lui, riant, répétait:
«Oui, le voilà! ha! ha! ha!»
Il entrait dans les bancs et donnait des poignées de main à tous ses
vieux camarades.
Durant les huit jours qui venaient de se passer, on se demandait
partout:
«Qu'est-il devenu? quand le reverrons-nous?
Et le vieux Krautheimer se désolait, car toutes ses pratiques trouvaient
la bière mauvaise.
Enfin, il s'assit au milieu de la jubilation universelle, et fit asseoir
le père Christel à sa droite. David alla regarder Frédéric Schoultz, le
gros Hâan, Speck et cinq ou six autres qui faisaient une partie de
_rams_ à deux kreutzers la marque.
On se mit à boire de cette fameuse bière de mars, qui vous monte au nez
comme le vin de Champagne. En face, à la brasserie des _Deux-Clefs_, les
hussards de Frédéric-Wilhelm buvaient de la bière en cruchons, les
bouchons partaient comme des coups de pistolets; on se saluait d'un côté
de la rue à l'autre, car les bourgeois de Hunebourg sont toujours bien
avec les militaires, sans frayer pourtant ensemble, ni les recevoir dans
leurs familles, chose toujours dangereuse.
À chaque instant le père Christel disait:
«Il est temps que je parte, monsieur Kobus; faites excuse, je devrais
déjà être depuis deux heures à la ferme.
--Bah! s'écria Fritz en lui posant la main sur l'épaule, ceci n'arrive
pas tous les jours, père Christel; il faut bien de temps en temps
s'égayer et se dégourdir l'esprit. Allons, encore une chope!»
Et le vieil anabaptiste, un peu gris, se rasseyait en pensant: «Cela
fera la sixième! Pourvu que je ne verse pas en route!»
Puis il disait: «Mais, monsieur Kobus, qu'est-ce que pensera ma femme si
je rentre à moitié gris? Jamais elle ne m'aura vu dans cet état!
--Bah! bah! le grand air dissipe tout, père Christel, et puis vous
n'aurez qu'à dire: "M. Kobus l'a voulu!" Sûzel prendra votre défense.
--Ça, c'est vrai, s'écriait alors Christel en riant, c'est vrai: tout ce
que dit et fait M. Kobus est bien! Allons, encore une chope!»
Et la chope arrivait, elle se vidait; la servante en apportait une
autre, ainsi de suite.
Or, sur le coup de trois heures, à l'église Saint-Sylvestre, et comme on
ne pensait à rien, une troupe d'enfants tourna le coin de l'auberge du
_Cygne_, en courant vers la porte de Landau; puis quelques soldats
parurent, portant un de leurs camarades sur un brancard; puis d'autres
enfants en foule; c'était un roulement de pas sur le pavé, qui
s'entendait au loin.
Tout le monde se penchait aux fenêtres et sortait des maisons pour voir.
Les soldats remontaient la rue de la Forge, du côté de l'hôpital, et
devaient passer devant la brasserie du _Grand-Cerf_.
Aussitôt les parties furent abandonnées; on se dressa sur les bancs:
Hâan, Schoultz, David, Kobus, les servantes, Krautheimer, enfin tous les
assistants. D'autres accouraient de la salle, et l'on se disait à voix
basse: «C'est un duel! c'est un duel!»
Cependant le brancard approchait lentement; deux hommes le portaient;
c'était une civière pour sortir le fumier des écuries de la caserne de
cavalerie; le soldat couché dessus, les jambes pendant entre les bras du
brancard, la tête de côté sur sa veste roulée, était extrêmement pâle;
il avait les yeux fermés, les lèvres entrouvertes et le devant de la
chemise plein de sang. Derrière venaient les témoins, un vieux hussard à
sourcils jaunâtres et grosses moustaches rousses en paraphe sur ses
joues brunes; il portait le sabre du blessé sous le bras, le baudrier
jeté sur l'épaule, et semblait tout à fait calme. L'autre, plus jeune et
tout blond, était comme abattu, il tenait le shako; puis arrivaient deux
sous-officiers, se retournant à chaque pas, comme indignés de voir tout
ce monde.
Quelques hussards, devant la brasserie des _Deux-Clefs,_ criaient au
vieux qui portait le sabre: «Rappel! eh! Rappel!» C'était sans doute
leur maître d'armes; mais il ne répondit pas et ne tourna même pas la
tête.
Au passage des deux derniers, Frédéric Schoultz, en sa qualité d'ancien
sergent de la landwehr, s'écria du haut de sa chaise:
«Hé! camarades... camarades!» Un d'eux s'arrêta. «Qu'est-ce qui se passe
donc, camarade?
--Ça, mon ancien, c'est un coup de sabre en l'honneur de Mlle Grédel, la
cuisinière du _Boeuf-Rouge_.
--Ah!
--Oui! un coup de pointe en riposte et sans parade; elle est venue trop
tard.
--Et le coup a porté?
--À deux lignes au-dessous du téton droit.» Schoultz allongea la lèvre;
il semblait tout fier de recevoir une réponse. On écoutait, penchés
autour d'eux. «Un vilain coup, fit-il, j'ai vu ça dans la campagne de
France.» Mais le hussard, voyant ses camarades entrer dans la ruelle de
l'hôpital, porta la main à son oreille et dit: «Faites excuse!» Alors il
rejoignit sa troupe, et Schoultz promenant un regard satisfait sur
l'assistance, se rassit en disant: «Quand on est soldat, il faut tirer
le sabre; ce n'est pas comme les bourgeois qui s'assomment à coups de
poing.» Il avait l'air de dire: «Voilà ce que j'ai fait cent fois!» Et
plus d'un l'admirait. Mais d'autres, en grand nombre, gens raisonnables
et pacifiques, murmuraient entre eux: «Est-il possible que des hommes se
tuent pour une cuisinière! C'est tout à fait contre nature. Cette Grédel
méritait d'être chassée de la ville, à cause des passions funestes
qu'elle excite entre les hussards.»
Fritz ne disait rien, il semblait méditatif, et ses yeux brillaient d'un
éclat singulier. Mais le vieux rebbe, à son tour, s'étant mis à dire:
«Voilà comment des êtres créés par Dieu se massacrent pour des choses de
rien!» Tout à coup il s'emporta d'une façon étrange.
«Qu'appelles-tu des choses de rien, David? s'écria-t-il d'une voix
retentissante. L'amour n'a-t-il pas inspiré, dans tous les temps et dans
tous les lieux, les plus belles actions et les plus hautes pensées?
N'est-il pas le souffle de l'Éternel lui-même, le principe de la vie, de
l'enthousiasme, du courage et du dévouement? Il t'appartient bien de
profaner ainsi la source de notre bonheur et de la gloire du genre
humain. Ôte l'amour à l'homme, que lui reste-t-il? l'égoïsme, l'avarice,
l'ivrognerie, l'ennui et les plus misérables instincts; que fera-t-il de
grand, que dira-t-il de beau? Rien, il ne songera qu'à se remplir la
panse!»
Tous les assistants s'étaient retournés ébahis de son emportement; Hâan
le regardait de ses gros yeux par-dessus l'épaule de Schoultz, qui
lui-même se tordait le cou pour voir si c'était bien Kobus qui parlait,
car il ne pouvait en croire ses oreilles.
Mais Fritz ne faisait nulle attention à ces choses.
«Voyons, David, reprit-il en s'animant de plus en plus, quand le grand
Homérus, le poète des poètes, nous montre les héros de la Grèce qui s'en
vont par centaines sur leurs petits bateaux pour réclamer une belle
femme qui s'est sauvée de chez eux, traversent les mers et s'exterminent
pendant dix ans avec ceux d'Asie pour la ravoir, crois-tu qu'il ait
inventé cela? Crois-tu que ce n'était pas la vérité qu'il disait? Et
s'il est le plus grand des poètes, n'est-ce pas parce qu'il a célébré la
plus grande chose et la plus sublime qui soit sous le ciel: l'amour! Et
si l'on appelle le chant de votre roi Salomon, _Le Cantique des
cantiques_, n'est-ce pas aussi parce qu'il chante l'amour, plus noble,
plus grand, plus profond que tout le reste dans le coeur de l'homme?
Quand il dit dans ce _Cantique des cantiques_: "Ma bien aimée, tu es
belle comme la voûte des étoiles, agréable comme Jérusalem, redoutable
comme des armées qui marchent, leurs enseignes déployées." Est-ce qu'il
ne veut pas dire que rien n'est plus beau, plus invincible et plus doux
que l'amour? Et tous vos prophètes n'ont-ils pas dit la même chose? Et
depuis le Christ, l'amour n'a-t-il pas converti les peuples barbares?
n'est-ce pas avec un simple ruban rose, qu'il faisait d'une espèce
sauvage un chevalier?
«Si de nos jours tout est moins grand, moins beau, moins noble
qu'autrefois, n'est-ce pas parce que les hommes ne connaissent plus
l'amour véritable, et qu'ils se marient pour de l'argent? Eh bien! moi,
David, entends-tu, je dis et soutiens que l'amour vrai, l'amour pur est
la seule chose qui change le coeur de l'homme, la seule qui l'élève et
qui mérite qu'on donne sa vie pour elle. Je trouve que ces hommes ont
bien fait de se battre puisque chacun ne pouvait renoncer à son amour,
sans s'en reconnaître lui-même indigne.
--Hé! s'écria Hâan à l'autre table, comment peux-tu parler de cela, toi?
Tu n'as jamais été amoureux; tu raisonnes de ces choses comme un aveugle
des couleurs.»
Fritz, à cette apostrophe, resta tout interdit; il regarda Hâan d'un
oeil terne, ayant l'air de vouloir lui répondre, et bredouilla quelques
mots confus en avalant sa chope.
Plusieurs alors se mirent à rire. Aussitôt Kobus, relevant sa grosse
tête, dont les cheveux s'ébouriffaient comme s'ils eussent été vivants,
s'écria d'un air étrange:
«C'est vrai, je n'ai jamais été amoureux! Mais si j'avais eu le bonheur
de l'être, je me serais fait massacrer plutôt que de renoncer à mon
amoureuse, ou j'aurais exterminé l'autre.
--Oh! oh! fit Hâan d'un ton un peu moqueur, en battant les cartes, oh!
Kobus, tu n'aurais pas été si féroce.
--Pas si féroce! dit-il les deux mains écarquillées. Nous sommes deux
vieux amis, n'est-ce pas, Hâan? Eh bien! si j'étais amoureux, et si tu
me paraissais seulement convoiter par la pensée celle que j'aurais
choisie... je t'étranglerais!»
En disant cela, ses yeux étaient rouges, il n'avait pas l'air de
plaisanter; les autres non plus ne riaient pas.
«Et, ajouta-t-il en levant le doigt, je voudrais que toute la ville et
le pays à la ronde eussent un grand respect pour mon amoureuse; quand
même elle ne serait pas de mon rang, de ma condition et de ma fortune:
le moindre blâme sur elle deviendrait la cause d'une terrible bataille.
--Alors, dit Hâan, Dieu fasse que tu ne tombes jamais amoureux, car tous
les hussards de Frédéric-Wilhelm ne sont pas morts, plus d'un courrait
la chance de mourir si ton amoureuse était jolie.»
Les sourcils de Fritz tressaillirent. «C'est possible, fit-il en se
rasseyant, car il s'était dressé. Moi je serais fier, je serais glorieux
de me battre pour une si belle cause! N'ai-je pas raison, Christel?
--Tout à fait, monsieur Kobus, dit l'anabaptiste un peu gris; notre
religion est une religion de paix, mais dans le temps, lorsque j'étais
amoureux d'Orchel, oui, Dieu me le pardonne! j'aurais été capable de me
battre à coups de faux pour l'avoir. Grâce au Ciel, il n'a pas fallu
répandre de sang; j'aime bien mieux n'avoir rien à me reprocher.»
Fritz voyant que tout le monde l'observait, comprit l'imprudence qu'il
venait de commettre. Le vieux rebbe David surtout ne le quittait pas de
l'oeil, et semblait vouloir lire au fond de son âme. Quelques instants
après, le père Christel s'étant écrié pour la vingtième fois:
«Mais, monsieur Kobus, il se fait tard, on m'attend; Orchel et Sûzel
doivent être inquiètes.»
Il lui répondit enfin:
«Oui, maintenant il est temps; je vais vous reconduire à la voiture.»
C'était un prétexte qu'il prenait pour se retirer. L'anabaptiste se leva
donc, disant:
«Oh! si vous aimez mieux rester, je trouverai bien le chemin de
l'auberge tout seul.
--Non, je vous accompagne.» Ils sortirent du banc et traversèrent la
place. Le vieux David partit presque aussitôt qu'eux. Fritz, ayant mis
le père Christel en route, rentra chez lui prudemment. Ce jour-là, au
moment de se coucher, Sourlé, voyant le vieux rebbe murmurer des paroles
confuses, cela lui parut étrange.
«Qu'as-tu donc, David, lui demanda-t-elle, je te vois parler tout bas
depuis le souper, à quoi penses-tu?
--C'est bon, c'est bon, fit-il en se tirant la couverture sur la
barbiche, je rêve à ces paroles du prophète: "J'ai été jaloux pour Héva
d'une grande jalousie!" et à celles-ci: "En ces temps arriveront des
choses extraordinaires, des choses nouvelles et heureuses!"
--Pourvu que ce soit à nous qu'il ait songé en disant cela, répliqua
Sourlé.
--_Amen_, fit le vieux rebbe; tout vient à point à qui sait attendre.
Dormons en paix!»