IV

Est-il rien de plus agréable en ce bas monde que de s'asseoir, avec

trois ou quatre vieux camarades, devant une table bien servie, dans

l'antique salle à manger de ses pères; et là, de s'attacher gravement la

serviette au menton, de plonger la cuiller dans une bonne soupe aux

queues d'écrevisses, qui embaume, et de passer les assiettes en disant:

«Goûtez-moi cela, mes amis, vous m'en donnerez des nouvelles.»

Qu'on est heureux de commencer un pareil dîner, les fenêtres ouvertes

sur le ciel bleu du printemps ou de l'automne.

Et quand vous prenez le grand couteau à manche de corne pour découper

des tranches de gigot fondantes, ou la truelle d'argent pour diviser

tout du long avec délicatesse un magnifique brochet à la gelée, la

gueule pleine de persil, avec quel air de recueillement les autres vous

regardent!

Puis quand vous saisissez derrière votre chaise, dans la cuvette, une

autre bouteille, et que vous la placez entre vos genoux pour en tirer le

bouchon sans secousse, comme ils rient en pensant: «Qu'est-ce qui va

venir à cette heure?»

Ah! je vous le dis, c'est un grand plaisir de traiter ses vieux amis, et

de penser: «Cela recommencera de la sorte d'année en année, jusqu'à ce

que le Seigneur Dieu nous fasse signe de venir, et que nous dormions en

paix dans le sein d'Abraham.»

Et quand, à la cinquième ou sixième bouteille, les figures s'animent,

quand les uns éprouvent tout à coup le besoin de louer le Seigneur, qui

nous comble de ses bénédictions, et les autres de célébrer la gloire de

la vieille Allemagne, ses jambons, ses pâtés et ses nobles vins; quand

Kasper s'attendrit et demande pardon à Michel de lui avoir gardé

rancune, sans que Michel s'en soit jamais douté; et que Christian, la

tête penchée sur l'épaule, rit tout bas en songeant au père Bischoff,

mort depuis dix ans, et qu'il avait oublié; quand d'autres parlent de

chasse, d'autres de musique, tous ensemble, en s'arrêtant de temps en

temps pour éclater de rire: c'est alors que la chose devient tout à fait

réjouissante, et que le paradis, le vrai paradis, est sur la terre.

Eh bien! tel était précisément l'état des choses chez Fritz Kobus, vers

une heure de l'après-midi: le vieux vin avait produit son effet.

Le grand Frédéric Schoultz, ancien secrétaire du père Kobus, et ancien

sergent de la landwehr, en 1814, avec sa grande redingote bleue, sa

perruque ficelée en queue de rat, ses longs bras et ses longues jambes,

son dos plat et son nez pointu, se démenait d'une façon étrange, pour

raconter comment il était réchappé de la campagne de France, dans

certain village d'Alsace, où il avait fait le mort pendant que deux

paysans lui retiraient ses bottes. Il serrait les lèvres, écarquillait

les yeux, et criait, en ouvrant les mains comme s'il avait encore été

dans la même position critique: «Je ne bougeais pas!» Je pensais: «Si tu

bouges, ils sont capables de te planter leur fourche dans le dos!»

Il racontait cet événement au gros percepteur Hâan, qui semblait

l'écouter, son ventre arrondi comme un bouvreuil, la face pourpre, la

cravate lâchée, ses gros yeux voilés de douces larmes, et qui riait en

songeant à la prochaine ouverture de la chasse. De temps en temps il se

rengorgeait, comme pour dire quelque chose; mais il se recouchait

lentement au dos de son fauteuil, sa main grasse, chargée de bagues, sur

la table à côté de son verre.

Iôsef avait l'air grave, sa figure cuivrée exprimait la contemplation

intérieure; il avait rejeté ses grands cheveux laineux loin de ses

tempes, et son oeil noir se perdait dans l'azur du ciel, au haut des

grandes fenêtres.

Kobus, lui, riait tellement en écoutant le grand Frédéric, que son nez

épaté couvrait la moitié de sa figure, mais il n'éclatait pas, quoique

ses joues relevées eussent l'apparence d'un masque de comédie.

«Allons, buvons, disait-il, encore un coup! la bouteille est encore à

moitié pleine.»

Et les autres buvaient, la bouteille passait de main en main.

C'est en ce moment que le vieux David Sichel entra, et l'on peut

s'imaginer les cris d'enthousiasme qui l'accueillirent:

«Hé! David!... Voici David!... À la bonne heure!... il arrive!»

Le vieux rabbin promenant un regard sardonique sur les tartes découpées,

sur les pâtés effondrés et les bouteilles vides, comprit aussitôt à quel

diapason était montée la fête; il sourit dans sa barbiche.

«Hé! David, il était temps, s'écria Kobus tout joyeux, encore dix

minutes, et je t'envoyais chercher par les gendarmes: nous t'attendons

depuis une demi-heure.

--Dans tous les cas, ce n'est pas au milieu des gémissements de

Babylone, fit le vieux rebbe d'un ton moqueur.

--Il ne manquerait que cela! dit Kobus en lui faisant place. Allons,

prends une chaise, vieux, assieds-toi. Quel dommage que tu ne puisses

pas goûter de ce pâté, il est délicieux!

--Oui, s'écria le grand Frédéric, mais c'est _treife_[6], il n'y a pas

moyen; le Seigneur a fait les jambons, les andouilles et les saucisses

pour nous autres.

[Note 6: Déclaré impur par la loi de Moïse.]

--Et les indigestions aussi, dit David en riant tout bas. Combien de

fois ton père, Johann Schoultz, ne m'a-t-il pas répété la même chose:

c'est une plaisanterie de ta famille qui passe de père en fils, comme la

perruque à queue de rat et la culotte de velours à deux boucles. Tout

cela n'empêche pas que si ton père avait moins aimé le jambon, les

saucisses et les andouilles, il serait encore frais et solide comme moi.

Mais vous autres, _schaude_, vous ne voulez rien entendre, et tantôt

l'un, tantôt l'autre se fait prendre comme les rats dans les ratières,

par amour du lard.

--Voyez-vous, le vieux _posché-isroel_ qui prétend avoir peur des

indigestions, s'écria Kobus, comme si ce n'était pas la loi de Moïse qui

lui défende la chose.

--Tais-toi, interrompit David en nasillant, je dis cela pour ceux qui ne

comprendraient pas de meilleures raisons; mais celle-là doit vous

suffire; elle est très bonne pour un sergent de landwehr qui se laisse

tirer les bottes dans une mare d'Alsace; les indigestions sont aussi

dangereuses que les coups de fourche.»

Alors un immense éclat de rire s'éleva de tous côtés, et le grand

Frédéric levant le doigt, dit:

«David, je te rattraperai plus tard!»

Mais il ne savait que répondre, et le vieux rabbin riait de bon coeur

avec les autres.

La grande Frentzel, de l'auberge du _Boeuf-Rouge_, après avoir

débarrassé la table, arrivait alors de la cuisine avec un plateau chargé

de tasses, et Katel suivait, portant sur un autre plateau la cafetière

et les liqueurs.

Le vieux rebbe prit place entre Kobus et Iôsef. Frédéric Schoultz tira

gravement de la poche de sa redingote une grosse pipe d'Ulm, et Fritz

alla chercher dans l'armoire une boîte de cigares.

Mais Katel venait à peine de sortir, et la porte restait encore ouverte,

qu'une petite voix fraîche et gaie s'écriait dans la cuisine:

«Hé! bonjour, mademoiselle Katel; mon Dieu, que vous avez donc un grand

dîner! toute la ville en parle.

--Chut!» fit la vieille servante. Et la porte se referma. Toutes les

oreilles s'étaient dressées dans la salle, et le gros percepteur Hâan

dit: «Tiens! quelle jolie voix! Avez-vous entendu? Hé! hé! hé! ce gueux

de Kobus, voyez-vous ça!

--Katel.... Katel!» s'écria Kobus en se retournant tout étonné.

La porte de la cuisine se rouvrit.

«Est-ce qu'on a oublié quelque chose, monsieur? demanda Katel.

--Non, mais qui donc est dehors?

--C'est la petite Sûzel, vous savez, la fille de Christel, votre fermier

de Meisenthâl? Elle apporte des oeufs et du beurre frais.

--Ah! c'est la petite Sûzel, tiens! tiens!... Eh bien, qu'elle entre;

voilà plus de cinq mois que je ne l'ai vue.»

Katel se retourna: «Sûzel, monsieur demande que tu entres.

--Ah! mon Dieu, mademoiselle Katel, moi qui ne suis pas habillée?

--Sûzel, cria Kobus, arrive donc!» Alors une petite fille blonde et

rose, de seize à dix-sept ans, fraîche comme un bouton d'églantine, les

yeux bleus, le petit nez droit aux narines délicates, les lèvres

gracieusement arrondies, en petite jupe de laine blanche et casaquin de

toile bleue, parut sur le seuil, la tête baissée, toute honteuse. Tous

les amis la regardaient d'un air d'admiration, et Kobus parut comme

surpris de la voir.

«Que te voilà devenue grande, Sûzel! dit-il. Mais avance donc, n'aie pas

peur, on ne veut pas te manger.

--Ah! je sais bien, fit la petite; mais c'est que je ne suis pas

habillée, monsieur Kobus.

--Habillée! s'écria Hâan, est-ce que les jolies filles ne sont pas

toujours assez bien habillées!»

Alors Fritz, se retournant, dit en hochant la tête et haussant les

épaules:

«Hâan! Hâan! une enfant... une véritable enfant! Allons, Sûzel, viens

prendre le café avec nous; Katel, apporte une tasse pour la petite.

--Oh! monsieur Kobus, je n'oserai jamais!

--Bah! bah! Katel, dépêche-toi.» Lorsque la vieille servante revint avec

une tasse, Sûzel, rouge jusqu'aux oreilles, était assise, toute droite

sur le bord de sa chaise, entre Kobus et le vieux rebbe.

«Eh bien, qu'est-ce qu'on fait à la ferme, Sûzel? Le père Christel va

toujours bien?

--Oh! oui, monsieur, Dieu merci, fit la petite, il va toujours bien; il

m'a chargée de bien des compliments pour vous, et la mère aussi.

--À la bonne heure, ça me fait plaisir. Vous avez eu beaucoup de neige

cette année?

--Deux pieds autour de la ferme pendant trois mois, et il n'a fallu que

huit jours pour la fondre.

--Alors les semailles ont été bien couvertes.

--Oui, monsieur Kobus. Tout pousse, la terre est déjà verte jusqu'au

creux des sillons.

--C'est bien. Mais bois donc, Sûzel, tu n'aimes peut-être pas le café?

Si tu veux un verre de vin?

--Oh non! j'aime bien le café, monsieur Kobus.» Le vieux rebbe regardait

la petite d'un air tendre et paternel; il voulut sucrer lui-même son

café, disant: «Ça, c'est une bonne petite fille, oui, une bonne petite

fille, mais elle est un peu trop craintive. Allons, Sûzel, bois un petit

coup, cela te donnera du courage.

--Merci, monsieur David», répondit la petite à voix basse. Et le vieux

rebbe se redressa content, la regardant d'un air tendre tremper ses

lèvres roses dans la tasse.

Tous regardaient avec un véritable plaisir, cette jolie fille, si douce

et si timide; Iôsef lui-même souriait. Il y avait en elle comme un

parfum des champs; une bonne odeur de printemps et de grand air, quelque

chose de riant et de doux, comme le babillement de l'alouette au-dessus

des blés; en la regardant, il vous semblait être en pleine campagne,

dans la vieille ferme, après la fonte des neiges.

«Alors, tout reverdit là-bas, reprit Fritz; est-ce qu'on a commencé le

jardinage?

--Oui, monsieur Kobus; la terre est encore un peu fraîche, mais, depuis

ces huit jours de soleil, tout vient; dans une quinzaine nous aurons de

petits radis. Ah! le père voudrait bien vous voir; nous avons tous le

temps long après vous, nous attendons tous les jours; le père aurait

bien des choses à vous dire. La Blanchette a fait veau la semaine

dernière, et le petit vient bien; c'est une génisse blanche.

--Une génisse blanche, ah! tant mieux.

--Oui, les blanches donnent plus de lait, et puis c'est aussi plus joli

que les autres.» Il y eut un silence. Kobus, voyant que la petite avait

bu son café, et qu'elle était tout embarrassée, lui dit:

«Allons, mon enfant, je suis bien content de t'avoir vue; mais puisque

tu es si gênée avec nous, va voir la vieille Katel qui t'attend; elle te

mettra un bon morceau de pâté dans ton panier, tu m'entends, tu lui

diras ça, et une bouteille de bon vin pour le père Christel.

--Merci, monsieur Kobus», dit la petite en se levant bien vite. Elle fit

une jolie révérence pour se sauver.

«N'oublie pas de dire là-bas que j'arriverai dans la quinzaine au plus

tard, lui cria Fritz.

--Non, monsieur, je n'oublierai rien; on sera bien content.»

Elle s'échappa comme une oiseau de sa cage, et le vieux David, les yeux

pétillants de joie, s'écria:

«Voilà ce qu'on peut appeler une jolie fille, et qui fera bientôt une

bonne petite femme de ménage, je l'espère.

--Une bonne petite femme de ménage, j'en étais sûr, s'écria Kobus en

riant aux éclats; le vieux _posché-isroel_ ne peut voir une fille ou un

garçon sans songer aussitôt à les marier. Ha! ha! ha!

--Eh bien, oui! s'écria le vieux rebbe, la barbiche hérissée, oui, j'ai

dit et je répète: une bonne petite femme de ménage! Quel mal y a-t-il à

cela? Dans deux ans, cette petite Sûzel peut être mariée, elle peut même

avoir un petit poupon rose dans les bras.

--Allons, tais-toi, tu radotes.

--Je radote... c'est toi qui radotes, _épicaures_; pour tout le reste,

tu parais avoir assez de bon sens, mais sur le chapitre du mariage, tu

es un véritable fou.

--Bon, maintenant c'est moi qui suis le fou, et David Sichel l'homme

raisonnable. Quelle diable d'idée possède le vieux rebbe, de vouloir

marier tout le monde?

--N'est-ce pas la destination de l'homme et de la femme? Est-ce que Dieu

n'a pas dit dès le commencement: "Allez, croissez et multipliez!" Est-ce

que ce n'est pas une folie que de vouloir aller contre Dieu, de vouloir

vivre...»

Mais alors Fritz se mit tellement à rire, que le vieux rebbe en devint

tout pâle d'indignation:

«Tu ris, fit-il en se contenant, c'est facile de rire. Quand tu ferais

"ha! ha! ha! hé! hé! hé! hi! hi! hi!" jusqu'à la fin des siècles, cela

prouverait grand-chose, n'est-ce pas? Si seulement une fois tu voulais

raisonner avec moi, comme je t'aplatirais! Mais tu ris, tu ouvres ta

grande bouche: "ha! ha! ha!" ton nez s'étend sur tes joues comme une

tache d'huile, et tu crois m'avoir vaincu. Ce n'est pas cela, Kobus, ce

n'est pas ainsi qu'on raisonne.»

En parlant, le vieux rebbe faisait des gestes si comiques, il imitait la

façon de rire de Kobus avec des grimaces si grotesques, que toute la

salle ne put y tenir, et que Fritz lui-même dut se serrer l'estomac pour

ne pas éclater.

«Non, ce n'est pas ça, poursuivit David avec une vivacité singulière. Tu

ne penses pas, tu n'as jamais réfléchi.

--Moi, je ne fais que cela, dit Kobus en essuyant ses grosses joues, où

serpentaient les larmes; si je ris, c'est à cause de tes idées étranges.

Tu me crois aussi par trop innocent. Voilà quinze ans que je vis

tranquille avec ma vieille Katel, que j'ai tout arrangé chez moi pour

être à mon aise; quand je veux me promener, je me promène; quand je veux

m'asseoir et dormir, je m'assois et je dors; quand je veux prendre une

chope, je la prends; si l'idée me passe par la tête d'inviter trois,

quatre, cinq amis, je les invite. Et tu voudrais me faire changer tout

cela! tu voudrais m'amener une femme, qui bouleverserait tout de fond en

comble! Franchement, David, c'est trop fort!

--Tu crois donc, Kobus, que tout ira de même jusqu'à la fin?

Détrompe-toi, garçon, l'âge arrive, et, d'après le train que tu mènes,

je prévois que ton gros orteil t'avertira bientôt que la plaisanterie a

duré trop longtemps. Alors, tu voudras bien avoir une femme!

--J'aurai Katel.

--Ta vieille Katel a fait son temps comme moi. Tu seras forcé de prendre

une autre servante qui te grugera, qui te volera, Kobus, pendant que tu

seras en train de soupirer dans ton fauteuil, avec la goutte au pied.

--Bah! interrompit Fritz, si la chose arrive... alors comme alors, il

sera temps d'aviser. En attendant, je suis heureux, parfaitement

heureux. Si je prenais maintenant une femme, et je me suppose de la

chance, je suppose que ma femme soit excellente, bonne ménagère et tout

ce qui s'ensuit, eh bien, David, il ne faudrait pas moins la mener

promener de temps en temps, la conduire au bal de M. le bourgmestre ou

de Mme la sous-préfète; il faudrait changer mes habitudes, je ne

pourrais plus aller le chapeau sur l'oreille, ou sur la nuque, la

cravate un peu débraillée, il faudrait renoncer à la pipe... ce serait

l'abomination de la désolation, je tremble rien que d'y penser. Tu vois

que je raisonne mes petites affaires aussi bien qu'un vieux rebbe qui

prêche à la synagogue. Avant tout, tâchons d'être heureux.

--Tu raisonnes mal, Kobus.

--Comment! je raisonne mal. Est-ce que le bonheur n'est pas notre but à

tous?

--Non, ce n'est pas notre but, sans cela, nous serions tous heureux: on

ne verrait pas tant de misérables; Dieu nous aurait donné les moyens de

remplir notre but, il n'aurait eu qu'à le vouloir.... Ainsi, Kobus, il

veut que les oiseaux volent, et les oiseaux ont des ailes; il veut que

les poissons nagent, et les poissons ont des nageoires; il veut que les

arbres fruitiers portent des fruits en leur saison, et ils portent des

fruits; chaque être reçoit les moyens d'atteindre son but. Et puisque

l'homme n'a pas de moyens pour être heureux, puisque peut-être en ce

moment, sur toute la terre, il n'y a pas un seul homme heureux, ayant

les moyens de rester toujours heureux, cela prouve que Dieu ne le veut

pas.

--Et qu'est-ce qu'il veut donc, David?

--Il veut que nous méritions le bonheur, et cela fait une grande

différence, Kobus; car pour mériter le bonheur, soit dans ce bas monde,

soit dans un autre, il faut commencer par remplir ses devoirs, et le

premier de ces devoirs, c'est de se créer une famille, d'avoir une femme

et des enfants, d'élever d'honnêtes gens, et de transmettre à d'autres

le dépôt de la vie qui nous a été confié.

--Il a de drôles d'idées tout de même, ce vieux rebbe, dit alors

Frédéric Schoultz en remplissant sa tasse de kirschenwasser, on croirait

qu'il pense ce qu'il dit.

--Mes idées ne sont pas drôles, répondit David gravement, elles sont

justes. Si ton père le boulanger avait raisonné comme toi, s'il avait

voulu se débarrasser de tous les tracas et mener une vie inutile aux

autres, et si le père Zacharias Kobus avait eu la même façon de voir,

vous ne seriez pas là, le nez rouge et le ventre à table, à vous

goberger aux dépens de leur travail. Vous pouvez rire du vieux rebbe,

mais il a la satisfaction de vous dire au moins ce qu'il pense. Ces

anciens-là plaisantaient aussi quelquefois; seulement pour les choses

sérieuses ils raisonnaient sérieusement, et je vous dis qu'ils se

connaissaient mieux en bonheur que vous. Te rappelles-tu, Kobus, ton

père, le vieux Zacharias, si grave à son tribunal, te rappelles-tu quand

il revenait à la maison, entre onze heures et midi, son grand carton

sous le bras, et qu'il te voyait de loin jouer sur la porte, comme sa

figure changeait, comme il se mettait à sourire en lui-même, on aurait

dit qu'un rayon de soleil descendait sur lui. Et quand, dans cette même

chambre où nous sommes, il te faisait sauter sur ses genoux, et que tu

disais mille sottises, comme à l'ordinaire, était-il heureux le pauvre

homme! Va donc chercher dans ta cave ta meilleure bouteille de vin, et

pose-la devant toi, nous verrons si tu ris comme lui, si ton coeur saute

de plaisir, si tes yeux brillent, et si tu te mets à chanter l'air des

_Trois houzards_, comme il le chantait pour te réjouir!

--David, s'écria Fritz tout attendri, parlons d'autre chose!

--Non! tous vos plaisirs de garçon, tout votre vieux vin que vous buvez

entre vous, toutes vos plaisanteries, tout cela n'est rien... c'est de

la misère auprès du bonheur de la famille; c'est là que vous êtes

vraiment heureux, parce que vous êtes aimé; c'est là que vous louez le

Seigneur de ses bénédictions. Mais vous ne comprenez pas ces choses; je

vous dis ce que je pense de plus vrai, de plus juste, et vous ne

m'écoutez pas.»

En parlant ainsi, le vieux rebbe semblait tout ému; le gros percepteur

Hâan le regardait, les yeux écarquillés, et Iôsef, de temps en temps

murmurait des paroles confuses.

«Que penses-tu de cela, Iôsef? dit à la fin Kobus au bohémien.

--Je pense comme le rebbe David, dit-il, mais je ne peux pas me marier,

puisque j'aime le grand air, et que mes petits pourraient mourir sur la

route.»

Fritz était devenu rêveur. «Oui, il ne parle pas mal, pour un vieux

_posché-isroel_, fit-il en riant; mais je m'en tiens à mon idée, je suis

garçon et je resterai garçon.

--Toi! s'écria David. Eh bien! écoute ceci, Kobus; je n'ai jamais fait

le prophète, mais, aujourd'hui, je te prédis que tu te marieras.

--Que je me marierai, ha! ha! ha! David, tu ne me connais pas encore.

--Tu te marieras! s'écria le vieux rebbe, en nasillant d'un air

ironique, tu te marieras!

--Je parierais que non.

--Ne parie pas, Kobus, tu perdrais.

--Eh bien, si... je te parie... voyons... je te parie mon coin de vigne

du Sonneberg; tu sais, ce petit clos qui produit de si bon vin blanc,

mon meilleur vin, et que tu connais, rebbe, je te le parie....

--Contre quoi?

--Contre rien du tout.

--Et moi j'accepte, fit David, ceux-ci sont témoins que j'accepte! Je

boirai ce bon vin qui ne me coûtera rien, et, après moi, mes deux

garçons en boiront aussi, hé! hé! hé!

--Sois tranquille, David, fit Kobus en se levant, ce vin-là ne vous

montera jamais à la tête.

--C'est bon, c'est bon, j'accepte; voici ma main, Fritz.

--Et voici la mienne, rebbe.»

Kobus alors, se tournant, demanda:

«Est-ce que nous n'irons pas nous rafraîchir au _Grand-Cerf_?

--Oui, allons à la brasserie, s'écrièrent les autres, cela finira bien

notre journée. Dieu de Dieu! quel dîner nous venons de faire.»

Tous se levèrent et prirent leurs chapeaux; le gros percepteur Hâan et

le grand Frédéric Schoultz marchaient en avant, Kobus et Iôsef ensuite,

et le vieux David Sichel tout joyeux derrière. Ils remontèrent bras

dessus, bras dessous la rue des Capucins, et entrèrent à la brasserie du

_Grand-Cerf_, en face des vieilles halles.

V

Le lendemain vers neuf heures, Fritz Kobus, assis au bord de son lit

d'un air mélancolique, mettait lentement ses bottes et se faisait à

lui-même la morale:

«Nous avons bu trop de bière hier soir, se disait-il en se grattant

derrière les oreilles; c'est une boisson qui vous ruine la santé.

J'aurais mieux fait de prendre une bouteille de plus, et quatre ou cinq

chopes de moins.»

Puis élevant la voix:

«Katel! Katel!» s'écria-t-il.

La vieille servante parut sur le seuil, et, le voyant bâiller, les yeux

rouges et la tignasse ébouriffée:

«Hé! hé! hé! fit-elle; vous avez mal aux cheveux, monsieur Kobus?

--Oui, c'est cette bière qui en est cause; si l'on m'y rattrape!...

--Ah! vous dites toujours la même chose, fit la vieille en riant.

--Qu'est-ce que tu pourrais bien me préparer pour me remettre? reprit

Fritz.

--Voulez-vous du thé?

--Du thé! Parle-moi d'une bonne soupe aux oignons, à la bonne heure; et

puis, attends....

--Une oreille de veau à la vinaigrette?

--Oui, c'est cela, une oreille à la vinaigrette. Quelle mauvaise idée on

a de prendre tant de bière! Enfin, puisque c'est fait, n'en parlons

plus. Dépêche-toi, Katel, j'arrive.»

Katel rentra dans sa cuisine en riant, et Kobus, au bout d'un quart

d'heure, finit de se laver, de se peigner et de s'habiller. Il pouvait à

peine lever les bras et les jambes. Enfin, il passa sa capote, et entra

dans la salle s'asseoir devant une bonne soupe aux oignons, qui lui fit

du bien. Il mangea son oreille à la vinaigrette, et but un bon coup de

_forstheimer_ par là-dessus, ce qui lui rendit courage. Il avait

pourtant encore la tête un peu lourde, et regardait le beau soleil qui

s'étendait sur les vitres.

«Quelle boisson pernicieuse que la bière! dit-il, on aurait dû tordre le

cou de ce Gambrinus, lorsqu'il s'avisa de faire bouillir de l'orge avec

du houblon. C'est une chose contraire à la nature de mêler le doux et

l'amer; les hommes sont fous d'avaler un pareil poison. Mais la fumée

est cause de tout; si l'on pouvait renoncer à la pipe, on se moquerait

de la chope. Enfin, voilà.--Katel!

--Quoi, monsieur?

--Je sors, je vais prendre l'air; il faut que je fasse un grand tour.

--Mais vous reviendrez à midi?

--Oui, je pense. Dans tous les cas, si je ne suis pas rentré pour une

heure, tu lèveras la table, c'est que j'aurai poussé jusque dans quelque

village aux environs.»

Tout en disant cela, Fritz se coiffait de son feutre; il prenait sa

canne à pomme d'ivoire au coin de la cheminée, et descendait dans le

vestibule.

Katel ôtait la nappe en riant et se disait: «Demain, sa première visite,

après dîner, sera pour le _Grand-Cerf_. Voilà pourtant comme sont les

hommes, ils ne peuvent jamais se corriger.»

Une fois dehors, Kobus remonta gravement la rue de Hildebrandt. Le temps

était magnifique; toutes les fenêtres s'ouvraient au printemps.

«Eh! bonjour, monsieur Kobus, voici les beaux jours, lui criaient les

commères.

--Oui, Berbel... oui, Catherine, cela promet», disait-il. Les enfants

dansaient, sautaient et criaient sur toutes les portes; on ne pouvait

rien voir de plus joyeux. Fritz, après être sorti de la ville par la

vieille porte de Hildebrandt, où les femmes étendaient déjà leur linge

et leurs robes rouges au soleil le long des anciens remparts, Fritz

monta sur le talus de l'avancée. Les dernières neiges fondaient à

l'ombre des chemins couverts, et, tout autour de la ville, aussi loin

que pouvaient s'étendre les regards, on ne voyait que de jeunes pousses

d'un vert tendre sur les haies, sur les arbres des vergers et les allées

de peupliers, le long de la Lauter. Au loin, bien loin, les montagnes

bleues des Vosges conservaient à leur sommet quelques plaques blanches

presque imperceptibles, et par là-dessus s'étendait le ciel immense, où

voguaient de légers nuages dans l'infini. Kobus, voyant ces choses, fut

véritablement heureux, et portant la vue au loin, il pensa: «Si j'étais

là-bas, sur la côte des Genêts, je n'aurais plus qu'une demi-lieue pour

être à ma ferme de Meisenthâl; je pourrais causer avec le vieux Christel

de mes affaires, et je verrais les semailles et la génisse blanche dont

me parlait Sûzel hier soir.»

Comme il regardait ainsi, tout rêveur, une bande de ramiers passait bien

haut au-dessus de la côte lointaine, se dirigeant vers la grande forêt

de hêtres.

Fritz, les yeux pleins de lumière, les suivit du regard, jusqu'à ce

qu'ils eussent disparu dans les profondeurs sans bornes; et tout

aussitôt, il résolut d'aller à Meisenthâl.

Le vieux jardinier Bosser passait justement dans l'avancée, la houe sur

l'épaule.

«Hé! père Bosser!» lui cria-t-il.

L'autre leva le nez.

«Faites-moi donc le plaisir, puisque vous entrez en ville, de prévenir

Katel que je vais à Meisenthâl, et que je ne rentrerai pas avant six ou

sept heures.

--C'est bon, monsieur Kobus, c'est bon, je m'en charge.

--Oui, vous me rendrez service.» Bosser s'éloigna, et Fritz prit à

gauche le sentier qui descend dans la vallée des Ablettes, derrière le

Postthâl, et qui remonte en face, à la côte des Genêts. Ce sentier était

déjà sec, mais des milliers de petits filets d'eau de neige se

croisaient au-dessous dans la grande prairie du Gresselthal, et

brillaient au soleil comme des veines d'argent. Kobus, en remontant la

côte en face, aperçut deux ou trois couples de tourterelles des bois,

qui filaient deux à deux le long des roches grises de la Houpe, et se

becquetaient sur les corniches, la queue en éventail. C'était un plaisir

de les voir glisser dans l'air, sans bruit, on aurait dit qu'elles

n'avaient pas besoin de remuer les ailes: l'amour les portait; elles ne

se quittaient pas et tourbillonnaient tantôt dans l'ombre des roches,

tantôt en pleine lumière, comme des bouquets de fleurs qui tomberaient

du ciel en frémissant. Il faudrait être sans coeur pour ne pas aimer ces

jolis oiseaux. Fritz, le dos appuyé à sa canne, les regarda longtemps;

il ne les avait jamais si bien vues se becqueter, car les tourterelles

des bois sont très sauvages. Elles finirent par l'apercevoir et

s'éloignèrent. Alors il se remit à marcher tout pensif, et vers onze

heures il était sur la côte des Genêts.

De là, Hunebourg avec ses vieilles rues tortueuses, son église, sa

fontaine Saint-Arbogast, sa caserne de cavalerie, ses trois vieilles

portes décrépites où pendent le lierre et la mousse, était comme peinte

en bleu sur la côte en face; toutes les petites fenêtres et les lucarnes

sur les toits lançaient des éclairs. La trompette des hussards, sonnant

le rappel, s'entendait comme le bourdonnement d'une guêpe. Par la porte

de Hildebrandt s'avançait comme une file de fourmis; Kobus se rappela

que la veille était morte la sage-femme Lehnel: c'était son enterrement!

Après avoir vu ces choses, il se mit à traverser le plateau d'un bon

pas; et le sentier sablonneux commençait à descendre, lorsque tout à

coup le grand toit de tuiles grises de la ferme, avec les deux autres

toits plus petits du hangar et du pigeonnier, apparurent au-dessous de

lui, dans le creux du vallon de Meisenthâl, tout au pied de la côte.

C'était une vieille ferme, bâtie à l'ancienne mode, avec une grande cour

carrée entourée d'un petit mur de pierres sèches, la fontaine au milieu

de la cour, le guévoir devant l'auge verdâtre, les étables et les

écuries à droite, les granges et le pigeonnier surmonté d'une tourelle

en pointe, à gauche, le corps de logis au milieu. Derrière, se

trouvaient la distillerie, la buanderie, le pressoir, le poulailler et

les réduits à porcs: tout cela, vieux de cent cinquante ans, car c'était

le grand-père Nicolas Kobus qui l'avait bâtie. Mais dix arpents de

prairies naturelles, vingt-cinq de terres labourables, tout le tour de

la côte couvert d'arbres fruitiers, et, dans un coin au soleil, un

hectare de vignes en plein rapport, donnaient à cette ferme une grande

valeur et de beaux revenus.

Tout en descendant le sentier en zigzag. Fritz regardait la petite Sûzel

faire la lessive à la fontaine, les pigeons tourbillonnaient par volées

de dix à douze autour du pigeonnier; et le père Christel, sa grande

_cougie_[7] au poing, ramenant les boeufs de l'abreuvoir. Cet ensemble

champêtre le réjouissait; il écoutait avec une raisonnable satisfaction

la voix du chien Mopsel résonner avec les coups de battoir dans la

vallée silencieuse, et les mugissements des boeufs se prolonger jusque

dans la forêt de hêtres en face, où restaient encore quelques plaques de

neige jaunâtre au pied des arbres.

[Note 7: Fouet.]

Mais ce qui lui faisait le plus de plaisir, c'était la petite Sûzel,

courbée sur sa planchette, savonnant le linge, le battant et le tordant

à tour de bras, comme une bonne petite ménagère. Chaque fois qu'elle

levait son battoir tout luisant d'eau de savon, le soleil brillant

dessus, envoyait un éclair jusqu'au bout de la côte.

Fritz, jetant par hasard un coup d'oeil dans le fond de la gorge, où la

Lauter serpente au milieu des prairies, vit, à la pointe d'un vieux

chêne, un busard qui observait les pigeons tourbillonnant autour de la

ferme. Il le mit en joue avec sa canne; aussitôt l'oiseau partit, jetant

un miaulement sauvage dans la vallée, et tous les pigeons, à ce cri de

guerre, se replièrent comme un éventail dans le colombier.

Alors Kobus, riant en lui-même, repartit en trottant dans le sentier,

jusqu'à ce qu'une petite voix claire se mît à crier:

«M. Kobus!... voici M. Kobus!» C'était Sûzel qui venait de l'apercevoir

et qui s'élançait sous le hangar pour appeler son père. Il atteignait à

peine le chemin des voitures, au pied de la côte, que le vieux fermier

anabaptiste, avec son large collier de barbe, son chapeau de crin, sa

camisole de laine grise garnie d'agrafes de laiton, venait à sa

rencontre, la figure épanouie, et s'écriait d'un ton joyeux: «Soyez le

bienvenu, monsieur Kobus, soyez le bienvenu. Vous nous faites un grand

plaisir en ce jour; nous n'espérions pas vous voir si tôt. Que le ciel

soit loué de vous voir décidé pour aujourd'hui.

--Oui, Christel, c'est moi, dit Fritz en donnant une poignée de main au

brave homme; l'idée de venir m'a pris tout à coup, et me voilà. Hé! Hé!

hé! je vois avec satisfaction que vous avez toujours bonne mine, père

Christel.

--Oui, le ciel nous a conservé la santé, monsieur Kobus; c'est le plus

grand bien que nous puissions souhaiter; qu'il en soit béni! Mais tenez,

voici ma femme que la petite est allée prévenir.»

En effet, la bonne mère Orchel, grosse et grasse, avec sa coiffe de

taffetas noir, son tablier blanc et ses gros bras ronds sortant des

manches de chemise, accourait aussi, la petite Sûzel derrière elle.

«Ah! Seigneur Dieu! c'est vous, monsieur Kobus, disait la bonne femme

toute riante; de si bonne heure? Ah! quelle bonne surprise vous nous

faites.

--Oui, mère Orchel. Tout ce que je vois me réjouit. J'ai donné un coup

d'oeil sur les vergers, tout pousse à souhait; et j'ai vu tout à l'heure

le bétail qui rentrait de l'abreuvoir, il m'a paru en bon état.

--Oui, oui, tout est bien», dit la grosse fermière. On voyait qu'elle

avait envie d'embrasser Kobus, et la petite Sûzel paraissait aussi bien

heureuse. Deux garçons de labour, en blouse, sortaient alors avec la

charrue attelée; ils levèrent leur bonnet en criant: «Bonjour, monsieur

Kobus!

--Bonjour, Johan; bonjour, Kasper», dit-il tout joyeux. Il s'était

approché de la vieille ferme, dont la façade était couverte d'un lattis,

où grimpaient jusque sous le toit six ou sept gros ceps de vigne noueux;

mais les bourgeons se montraient à peine. À droite de la petite porte

ronde se trouvait un banc de pierre. Plus loin, sous le toit du hangar,

qui s'avançait en auvent jusqu'à douze pieds du sol, étaient entassés

pêle-mêle les herses, les charrues, le hache-paille, les scies et les

échelles. On y voyait aussi, contre la porte de la grange, une grande

trouble à pêcher, et au-dessus, entre les poutres du hangar, pendaient

des bottes de paille, où des nichées de pierrots avaient élu domicile.

Le chien Mopsel, un petit chien de berger à poils gris de fer, grosse

moustache et queue traînante, venait se frotter à la jambe de Fritz, qui

lui passait la main sur la tête.

C'est ainsi qu'au milieu des éclats de rire et des joyeux propos

qu'inspirait à tous l'arrivée de ce bon Kobus, ils entrèrent ensemble

dans l'allée, puis dans la chambre commune de la ferme, une grande salle

blanchie à la chaux, haute de huit à neuf pieds, et le plafond rayé de

poutres brunes. Trois fenêtres, à vitres octogones, s'ouvraient sur la

vallée; une autre petite, derrière, prenait jour sur la côte; le long

des fenêtres s'étendait une longue table de hêtre, les jambes en X, avec

un banc de chaque côté; derrière la porte, à gauche, se dressait le

fourneau de fonte en pyramide, et sur la table se trouvaient cinq ou six

petits gobelets et la cruche de grès à fleurs bleues; de vieilles images

de saints, enluminées de vermillon et encadrées de noir, complétaient

l'ameublement de cette pièce.

«Monsieur, dit Christel, vous dînerez ici, n'est-ce pas?

--Cela va sans dire.

--Bon. Tu sais, Orchel, ce qu'aime M. Kobus?

--Oui, sois tranquille; nous avons justement fait la pâte ce matin.

--Alors, asseyons-nous. Êtes-vous fatigué, monsieur Kobus? Voulez-vous

changer de souliers, mettre mes sabots?

--Vous plaisantez, Christel; j'ai fait ces deux petites lieues sans m'en

apercevoir.

--Allons, tant mieux. Mais tu ne dis rien à M. Kobus, Sûzel?

--Que veux-tu que je lui dise? Il voit bien que je suis là, et que nous

avons tous du plaisir à le recevoir chez nous.

--Elle a raison, père Christel. Nous avons assez causé hier, nous deux;

elle m'a raconté tout ce qui se passe ici. Je suis content d'elle: c'est

une bonne petite fille. Mais puisque nous y sommes, et que la mère

Orchel nous apprête des _noudels_, savez-vous ce que nous allons faire

en attendant? Allons voir un peu les champs, le verger, le jardin; il y

a si longtemps que je n'étais sorti, que cette petite course n'a fait

que me dégourdir les jambes.

--Avec plaisir, monsieur Kobus. Sûzel, tu peux aider ta mère; nous

reviendrons dans une heure.»

Alors Fritz et le père Christel sortirent, et comme ils reprenaient le

chemin de la cour, Kobus, en passant, vit le reflet de la flamme au fond

de la cuisine. La fermière pétrissait déjà la pâte sur l'évier.

«Dans une heure, monsieur Kobus! lui cria-t-elle.

--Oui, mère Orchel, oui, dans une heure.» Et ils sortirent.

«Nous avons beaucoup pressé de fruits cet hiver, dit Christel; cela nous

fait au moins dix mesures de cidre et vingt de poiré. C'est une boisson

plus rafraîchissante que le vin, pendant les moissons.

--Et plus saine que la bière, ajouta Kobus. On n'a pas besoin de la

fortifier, ni de l'étendre d'eau, c'est une boisson naturelle.»

Ils longeaient alors le mur de la distillerie; Fritz jeta les yeux à

l'intérieur par une lucarne. «Et des pommes de terre, Christel, en

avez-vous distillé?

--Non, monsieur, vous savez que l'année dernière elles n'ont pas donné;

il faut attendre une récolte abondante, pour que cela vaille la peine.

--C'est juste. Tiens, il me semble que vous avez plus de poules que

l'année dernière, et de plus belles?

--Ah! ça, monsieur Kobus, ce sont des cochinchinoises. Depuis deux ans,

il y en a beaucoup dans le pays; j'en avais vu chez Daniel Stenger, à la

ferme de Lauterbach, et j'ai voulu en avoir. C'est une espèce

magnifique, mais il faudra voir si ces cochinchinoises sont bonnes

pondeuses.»

Ils étaient devant la grille de la basse-cour, et des quantités de

poules grandes et petites, des huppées et des pattues, un coq superbe à

l'oeil roux au milieu, se tenaient là dans l'ombre, regardant, écoutant

et se peignant du bec. Quelques canards se trouvaient aussi dans le

nombre.

«Sûzel! Sûzel!» cria le fermier.

La petite parut aussitôt.

«Quoi, mon père?

--Mais ouvre donc aux poules, qu'elles prennent l'air et que les canards

aillent à l'eau; il sera temps de les enfermer quand il y aura de

l'herbe, et qu'elles iront tout déterrer au jardin.»

Sûzel s'empressa d'ouvrir, et Christel se mit à descendre la prairie,

Fritz derrière lui. À cent pas de la rivière, et comme le terrain

devenait humide, l'anabaptiste fit halte, et dit:

«Voyez, monsieur Kobus, depuis six ans cette pente ne produisait que des

osiers et des flèches d'eau, il y avait à peine de quoi paître une

vache; eh bien! cet hiver, nous nous sommes mis à niveler, et maintenant

toute l'eau suit sa pente à la rivière. Que le soleil donne quinze

jours, ce sera sec, et nous sèmerons là ce que nous voudrons: du trèfle,

du sainfoin, de la luzerne; je vous réponds que le fourrage sera bon.

--Voilà ce que j'appelle une fameuse idée, dit Fritz.

--Oui, monsieur, mais il faut que je vous parle d'une autre chose; quand

nous reviendrons à la ferme, et que nous serons à l'endroit où la

rivière fait un coude, je vous expliquerai cela, vous le comprendrez

mieux.»

Ils continuèrent à se promener ainsi autour de la vallée jusque vers

midi. Christel exposait à Kobus ses intentions.

«Ici, disait-il, je planterai des pommes de terre; là, nous sèmerons du

blé; après le trèfle, c'est un bon assolement.»

Fritz n'y comprenait rien; mais il avait l'air de s'y entendre, et le

vieux fermier était heureux de parler des choses qui l'intéressaient le

plus.

La chaleur devenait grande. À force de marcher dans ces terres grasses,

labourées profondément, et qui vous laissaient à chaque pas une motte au

talon, Kobus avait fini par sentir la sueur lui couler le long du dos;

et comme ils étaient au haut de la côte, en train de reprendre haleine,

cet immense bourdonnement des insectes, qui sortent de terre aux

premiers beaux jours, se fit entendre pour la première fois à ses

oreilles.

«Écoutez, Christel, dit-il, quelle musique... hein! C'est tout de même

étonnant, cette vie qui sort de terre sous la forme de chenilles, de

hannetons, de mouches, et qui remplit l'air du jour au lendemain; c'est

quelque chose de grand!

--Oui, c'est même trop grand, dit l'anabaptiste. Si nous n'avions pas le

bonheur d'avoir des moineaux, des pinsons, des hirondelles et des

centaines d'autres petits oiseaux, comme les chardonnerets et les

fauvettes, pour exterminer toute cette vermine, nous serions perdus,

monsieur Kobus: les hannetons, les chenilles et les sauterelles nous

mangeraient tout! Heureusement, le Seigneur vient à notre aide. On

devrait défendre la chasse des petits oiseaux; moi, j'ai toujours

défendu de dénicher les moineaux de la ferme; ça nous pille beaucoup de

grain, mais ça nous en sauve encore plus.

--Oui, reprit Fritz, voilà comment tout marche dans ce bas monde: les

insectes dévorent les plantes, les oiseaux dévorent les insectes, et

nous mangeons les oiseaux avec le reste. Depuis le commencement, les

choses ont été arrangées pour que nous mangions tout: nous avons

trente-deux dents pour cela; les unes pointues, les autres tranchantes,

et les autres, ce qu'on appelle les grosses dents, pour écraser. Cela

prouve que nous sommes les rois de la terre.

--Mais écoutez, Christel!... qu'est-ce que c'est?

--Ça, c'est la grosse cloche de Hunebourg qui sonne midi, le son entre

là-bas dans la vallée, près de la roche des Tourterelles.»

Ils se mirent à redescendre, et, sur le bord de la rivière, à cent pas

de la ferme, l'anabaptiste, s'arrêtant de nouveau dit:

«Monsieur Kobus, voici l'idée dont je vous parlais tout à l'heure. Voyez

comme la rivière est basse ici; tous les ans, à la fonte des neiges, ou

quand il tombe une grande averse en été, la rivière déborde; elle avance

de cent pas au moins dans ce coin; si vous étiez arrivé la semaine

dernière, vous l'auriez vu plein d'écume; maintenant encore la terre est

très humide.

«Eh bien! j'ai pensé que si l'on creusait de cinq ou six pieds dans ce

tournant, ça nous donnerait d'abord deux ou trois cents tombereaux de

terre grasse, qui formeraient un bon engrais pour la côte, car il n'y a

rien de mieux que de mêler la terre glaise à la terre de chaux. Ensuite,

en bâtissant un petit mur bien solide du côté de la rivière, nous

aurions le meilleur réservoir qu'on puisse souhaiter pour tenir de la

truite, du barbeau, de la tanche, et toutes les espèces de la Lauter.

L'eau entrerait par une écluse grillée, et sortirait par une claie bien

serrée de l'autre côté: les poissons seraient là dans l'eau vive comme

chez eux, et l'on n'aurait qu'à jeter le filet pour en prendre ce qu'on

voudrait.

«Au lieu que maintenant, surtout depuis que l'horloger de Hunebourg et

ses deux fils viennent pêcher toute la sainte journée, et qu'ils

emportent tous les soirs des truites plein leurs sacs, il n'y a plus

moyen d'en avoir. Que pensez-vous de cela, monsieur Kobus, vous qui

aimez le poisson d'eau courante? Toutes les semaines, Sûzel vous en

porterait avec le beurre, les oeufs et le reste.

--Ça, dit Fritz, la bouche pleine d'admiration, c'est une idée

magnifique. Christel, vous êtes un homme rempli de bon sens. Depuis

longtemps j'aurais dû penser à ce réservoir, car j'aime beaucoup la

truite. Oui, vous avez raison. Tiens, tiens, c'est tout à fait juste!

Pas plus tard que demain nous commencerons, entendez-vous, Christel? Ce

soir, je vais à Hunebourg chercher des ouvriers, des tombereaux et des

brouettes. Il faut que l'architecte Lang arrive, pour que la chose soit

faite en règle. Et, l'affaire terminée, nous sèmerons là-dedans des

truites, des perches, des barbeaux, comme on sème des choux, des raves

et des carottes dans son jardin.»

Kobus partit alors d'un grand éclat de rire, et le vieil anabaptiste

parut heureux de le voir approuver son plan. Tout en regagnant la ferme,

Fritz disait:

«Je vais m'établir chez vous, Christel, huit, dix, quinze jours, pour

surveiller et pousser ce travail. Je veux tout voir de mes propres yeux.

Il faudra, du côté de la rivière, un mur solide, de bonne chaux et de

bonnes fondations; nous aurons aussi besoin de sable et de gravier pour

le fond du réservoir, car les poissons d'eau courante veulent du

gravier. Enfin nous établirons cela pour durer longtemps.»

Ils entraient alors dans la grande cour en face du hangar; Sûzel se

trouvait sur la porte.

«Est-ce que ta mère nous attend? lui demanda le vieil anabaptiste.

--Pas encore; elle est seulement en train de dresser la table.

--Bon! nous avons le temps de voir les écuries.» Il traversa la cour et

ouvrit la lucarne. Kobus regarda l'étable blanchie à la chaux et pavée

de moellons, une rigole au milieu en pente douce, les boeufs et les

vaches à la file dans l'ombre. Comme tous ces bons animaux tournaient la

tête vers la lumière, le père Christel dit: «Ces deux grands boeufs, sur

le devant, sont à l'engrais depuis trois mois; le boucher juif, Isaac

Schmoûle, en a envie; il est déjà venu deux ou trois fois. Les six

autres nous suffiront cette année pour le labour. Mais voyez ce petit

noir, monsieur, il est magnifique, et c'est bien dommage que nous

n'ayons pas la paire. J'ai déjà couru tout le pays pour en trouver un

pareil. Quant aux vaches, ce sont les mêmes que l'année dernière. Roesel

est fraîche à lait; je veux lui laisser nourrir sa petite génisse

blanche.

--C'est bon, fit Kobus, je vois que tout est bien. Maintenant, allons

dîner, je me sens une pointe d'appétit.»

L'ami Fritz · 第 7 / 21 题