I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
XVIII.
I
Lorsque Zacharias Kobus, juge de paix à Hunebourg, mourut en 1832, son
fils Fritz Kobus, se voyant à la tête d'une belle maison sur la place
des Acacias, d'une bonne ferme dans la vallée de Meisenthâl, et de pas
mal d'écus placés sur solides hypothèques, essuya ses larmes, et se dit
avec l'Ecclésiaste: «Vanité des vanités, tout est vanité! Quel avantage
a l'homme des travaux qu'il fait sur la terre? Une génération passe et
l'autre vient; le soleil se lève et se couche aujourd'hui comme hier; le
vent souffle au nord, puis il souffle au midi: les fleuves vont à la
mer, et la mer n'en est pas remplie; toutes choses travaillent plus que
l'homme ne saurait dire; l'oeil n'est jamais rassasié de voir, ni
l'oreille d'entendre: on oublie les choses passées, on oubliera celles
qui viennent:--le mieux est de ne rien faire... pour n'avoir rien à se
reprocher!»
C'est ainsi que raisonna Fritz Kobus en ce jour.
Et le lendemain, voyant qu'il avait bien raisonné la veille, il se dit
encore:
«Tu te lèveras le matin, entre sept et huit heures, et la vieille Katel
t'apportera ton déjeuner, que tu choisiras toi-même, selon ton goût.
Ensuite tu pourras aller, soit au Casino lire le journal, soit faire un
tour aux champs, pour te mettre en appétit. À midi, tu reviendras dîner;
après le dîner, tu vérifieras tes comptes, tu recevras tes rentes, tu
feras tes marchés. Le soir, après souper, tu iras à la brasserie du
_Grand-Cerf_, faire quelques parties de _youker_ ou de _rams_ avec les
premiers venus. Tu fumeras des pipes, tu videras des chopes, et tu seras
l'homme le plus heureux du monde. Tâche d'avoir toujours la tête froide,
le ventre libre et les pieds chauds: c'est le précepte de la sagesse. Et
surtout, évite ces trois choses: de devenir trop gras, de prendre des
actions industrielles et de te marier. Avec cela, Kobus, j'ose te
prédire que tu deviendras vieux comme Mathusalem; ceux qui te suivront
diront: "C'était un homme d'esprit, un homme de bon sens, un joyeux
compère!" Que peux-tu désirer de plus, quand le roi Salomon déclare
lui-même que l'accident qui frappe l'homme, et celui qui frappe la bête
sont un seul et même accident; que la mort de l'un est la même mort que
celle de l'autre, et qu'ils ont tous deux le même souffle!... Puisqu'il
en est ainsi, pensa Kobus, tâchons au moins de profiter de notre
souffle, pendant qu'il nous est permis de souffler.»
Or, durant quinze ans, Fritz Kobus suivit exactement la règle qu'il
s'était tracée d'avance; sa vieille servante Katel, la meilleure
cuisinière de Hunebourg, lui servit toujours les morceaux qu'il aimait
le plus, apprêtés de la façon qu'il voulait; il eut toujours la
meilleure choucroute, le meilleur jambon, les meilleures andouilles et
le meilleur vin du pays; il prit régulièrement ses cinq chopes de
_bockbier_ à la brasserie du _Grand-Cerf_; il lut régulièrement le même
journal à la même heure; il fit régulièrement ses parties de _youker_ et
de _rams_, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre.
Tout changeait autour de lui, Fritz Kobus seul ne changeait pas; tous
ses anciens camarades montaient en grade, et Kobus ne leur portait pas
envie; au contraire, lisait-il dans son journal que Yéri-Hans venait
d'être nommé capitaine de housards, à cause de son courage; que Frantz
Sépel venait d'inventer une machine pour filer le chanvre à moitié prix;
que Pétrus venait d'obtenir une chaire de métaphysique à Munich; que
Nickel Bischof venait d'être décoré de l'ordre du Mérite pour ses belles
poésies, aussitôt il se réjouissait et disait: «Voyez comme ces
gaillards-là se donnent de la peine: les uns se font casser bras et
jambes pour me garder mon bien; les autres font des inventions pour
m'obtenir les choses à bon marché; les autres suent sang et eau pour
écrire des poésies et me faire passer un bon quart d'heure quand je
m'ennuie.... Ha! ha! ha! les bons enfants!»
Et les grosses joues de Kobus se relevaient, sa grande bouche se fendait
jusqu'aux oreilles, son large nez s'épatait de satisfaction; il poussait
un éclat de rire qui n'en finissait plus.
Du reste, ayant toujours eu soin de prendre un exercice modéré, Fritz se
portait de mieux en mieux; sa fortune s'augmentait raisonnablement,
parce qu'il n'achetait pas d'actions et ne voulait pas s'enrichir d'un
seul coup. Il était exempt de tous les soucis de la famille, étant resté
garçon; tout le secondait, tout le satisfaisait, tout le réjouissait;
c'était un exemple vivant de la bonne humeur que vous procurent le bon
sens et la sagesse humaine, et naturellement il avait des amis, ayant
des écus.
On ne pouvait être plus content que Fritz, mais ce n'était pas tout à
fait sans peine, car je vous laisse à penser les propositions de mariage
innombrables qu'il avait dû refuser durant ces quinze ans; je vous
laisse à penser toutes les veuves et toutes les jeunes filles qui
avaient voulu se dévouer à son bonheur; toutes les ruses des bonnes
mères de famille qui, de mois en mois et d'année en année, avaient
essayé de l'attirer dans leur maison, et de le faire se décider en
faveur de Charlotte ou de Gretchen; non, ce n'est pas sans peine que
Kobus avait sauvé sa liberté de cette conspiration universelle.
Il y avait surtout le vieux rabbin, David Sichel--le plus grand
arrangeur de mariages qu'on ait jamais vu dans ce bas monde--, il y
avait surtout ce vieux rabbin qui s'acharnait à vouloir marier Fritz. On
aurait dit que son honneur était engagé dans le succès de l'affaire. Et
le pire, c'est que Kobus aimait beaucoup ce vieux David; il l'aimait
pour l'avoir vu, dès son enfance assis du matin au soir chez le juge de
paix, son respectable père; pour l'avoir entendu nasiller, discuter et
crier autour de son berceau; pour avoir sauté sur ses vieilles cuisses
maigres, en lui tirant la barbiche; pour avoir appris le _yudisch_[1] de
sa propre bouche; pour s'être amusé dans la cour de la vieille
synagogue, et enfin pour avoir dîné tout petit dans la tente de
feuillage que David Sichel dressait chez lui, comme tous les fils
d'Israël, au jour de la fête des Tabernacles.
[Note 1: Patois composé d'allemand et d'hébreu.]
Tous ces souvenirs se mêlaient et se confondaient dans l'esprit de Fritz
avec les plus beaux jours de son enfance; aussi n'avait-il pas de plus
grand plaisir que de voir, de près ou de loin, le profil du vieux
_rebbe_[2], avec son chapeau râpé penché sur le derrière de la tête, son
bonnet de coton noir tiré sur la nuque, sa vieille capote verte, au
grand collet graisseux remontant jusque par-dessus les oreilles, son nez
crochu barbouillé de tabac, sa barbiche grise, ses longues jambes
maigres, revêtues de bas noirs formant de larges plis, comme autour de
manches à balai, et ses souliers ronds à boucles de cuivre. Oui, cette
bonne figure jaune, pleine de finesse et de bonhomie, avait le privilège
d'égayer Kobus plus que toute autre à Hunebourg, et du plus loin qu'il
l'apercevait dans la rue, il lui criait d'un accent nasillard, imitant
le geste et la voix du vieux rebbe:
«Hé! hé! vieux _posché-isroel_[3], comment ça va-t-il? Arrive donc que
je te fasse goûter mon kirschenwasser.»
[Note 2: Rabbin.]
[Note 3: Mauvais juif.]
Quoique David Sichel eût plus de soixante-dix ans, et que Fritz n'en eût
guère que trente-six, ils se tutoyaient et ne pouvaient se passer l'un
de l'autre.
Le vieux rebbe s'approchait donc, en agitant la tête d'un air grotesque,
et psalmodiant:
«_Schaude..., schaude..._[4], tu ne changeras donc jamais, tu seras donc
toujours le même fou que j'ai connu, que j'ai fait sauter sur mes
genoux, et qui voulait m'arracher la barbe? Kobus, il y a dans toi
l'esprit de ton père: c'était un vieux braque, qui voulait connaître le
Talmud et les prophètes mieux que moi, et qui se moquait des choses
saintes, comme un véritable païen! S'il n'avait pas été le meilleur
homme du monde, et s'il n'avait pas rendu des jugements, à son tribunal,
aussi beaux que ceux de Salomon, il aurait mérité d'être pendu! Toi, tu
lui ressembles, tu es un _épikaures_[5]; aussi je te pardonne, il faut
que je te pardonne.»
[Note 4: Braque.]
[Note 5: Épicurien.]
Alors Fritz se mettait à rire aux larmes; ils montaient ensemble prendre
un verre de Kirschenwasser, que le vieux rabbin ne dédaignait pas. Ils
causaient en _yudisch_ des affaires de la ville, du prix des blés, du
bétail et de tout. Quelquefois David avait besoin d'argent, et Kobus lui
avançait d'assez fortes sommes sans intérêt. Bref, il aimait le vieux
rebbe, il l'aimait beaucoup, et David Sichel, après sa femme Sourlé et
ses deux garçons Isidore et Nathan, n'avait pas de meilleur ami que
Fritz; mais il abusait de son amitié pour vouloir le marier.
À peine étaient-ils assis depuis vingt minutes en face l'un de
l'autre--causant d'affaires, et se regardant avec ce plaisir que deux
amis éprouvent toujours à se voir, à s'entendre, à s'exprimer
ouvertement sans arrière-pensée, ce qu'on ne peut jamais faire avec des
étrangers--à peine étaient-ils ainsi, et dans un de ces moments où la
conversation sur les affaires du jour s'épuise, que la physionomie du
vieux rebbe prenait un caractère rêveur, puis s'animait tout à coup d'un
reflet étrange, et qu'il s'écriait:
«Kobus, connais-tu la jeune veuve du conseiller Roemer? Sais-tu que
c'est une jolie femme, oui, une jolie femme! Elle a de beaux yeux, cette
jeune veuve, elle est aussi très aimable. Sais-tu qu'avant-hier, comme
je passais devant sa maison, dans la rue de l'Arsenal, voilà qu'elle se
penche à la fenêtre et me dit: "Hé! c'est monsieur le rabbin Sichel; que
j'ai de plaisir à vous voir, mon cher monsieur Sichel!" Alors, Kobus,
moi tout surpris, je m'arrête et je lui réponds en souriant: "Comment un
vieux bonhomme tel que David Sichel peut-il charmer d'aussi beaux yeux,
madame Roemer? Non, non, cela n'est pas possible, je vois que c'est par
bonté d'âme que vous dites ces choses!" Et vraiment, Kobus, elle est
bonne et gracieuse, et puis elle a de l'esprit; elle est, selon les
paroles du Cantique des cantiques, comme la rose de Sârron et le muguet
des vallées», disait le vieux rabbin en s'animant de plus en plus.
Mais, voyant Fritz sourire, il s'interrompait en balançant la tête, et
s'écriait:
«Tu ris... il faut toujours que tu ries! Est-ce une manière de
converser, cela? Voyons, n'est-elle pas ce que je dis... ai-je raison?
--Elle est encore mille fois plus belle, répondait Kobus; seulement
raconte-moi le reste, elle t'a fait entrer chez elle, n'est-ce pas...
elle veut se remarier?
--Oui.
--Ah! bon, ça fait la vingt-troisième....
--La vingt-troisième que tu refuses de ma propre main, Kobus?
--C'est vrai, David, avec chagrin, avec grand chagrin; je voudrais me
marier pour te faire plaisir, mais tu sais....» Alors le vieux rebbe se
fâchait.
«Oui, disait-il, je sais que tu es un gros égoïste, un homme qui ne
pense qu'à boire et à manger, et qui se fait des idées extraordinaires
de sa grandeur. Eh bien! tu as tort, Fritz Kobus; oui, tu as tort de
refuser des personnes honnêtes, les meilleurs partis de Hunebourg, car
tu deviens vieux; encore trois ou quatre ans, et tu auras des cheveux
gris. Alors tu m'appelleras, tu diras: "David, cherche-moi une femme,
cours, n'en vois-tu pas une qui me convienne." Mais il ne sera plus
temps, maudit _schaude_, qui ris de tout! Cette veuve est encore bien
bonne de vouloir de toi!»
Plus le vieux rabbin se fâchait, plus Fritz riait.
«C'est cette manière de rire, criait David en se levant et balançant ses
deux mains près de ses oreilles, c'est cette manière de rire que je ne
peux pas voir: voilà ce qui me fâche! ne faut-il pas être fou pour rire
de cette façon?»
Et s'arrêtant:
«Kobus, disait-il en faisant une grimace de dépit, avec ta façon de
rire, tu me feras sauver de ta maison. Tu ne peux donc pas être grave
une fois, une seule fois dans ta vie?
--Allons, _posché-isroel_, disait Fritz à son tour, assieds-toi, vidons
encore un petit verre de ce vieux kirsch.
--Que ce kirschenwasser me soit poison, disait le vieux rebbe fort
dépité, si je reviens encore une fois chez toi! ta façon de rire est
tellement bête, tellement bête, que ça me tourne sur le coeur.»
Et la tête roide, il descendait l'escalier en criant: «C'est la dernière
fois, Kobus, la dernière fois!
--Bah! disait Fritz, penché sur la rampe et les joues épanouies de
plaisir, tu reviendras demain.
--Jamais!...
--Demain, David; tu sais, la bouteille est encore à moitié pleine.»
Le vieux rabbin remontait la rue à grands pas, marmottant dans sa barbe
grise, et Fritz, heureux comme un roi, renfermait la bouteille dans
l'armoire et se disait:
«Ça fait la vingt-troisième! Ah! vieux _posché-isroel_, m'as-tu fait du
bon sang!»
Le lendemain ou le surlendemain, David revenait à l'appel de Kobus; ils
se rasseyaient à la même table, et de ce qui s'était passé la veille, il
n'en était plus question.