XXXVII

Geneviève se trouvait heureuse: tous ceux qu'elle aimait étaient si

heureux! Depuis longtemps elle avait renoncé à Albert, sans oser espérer

le plaisir dont elle jouissait, de le voir tous les jours et de le voir

heureux. Le mariage de son frère, malgré tout ce qu'elle en eut de joie,

lui fit un peu de mal, et aussi la vue du ménage de Keissler. Néanmoins,

elle disait qu'elle n'était plus malade. Elle s'était arrangée pour

ajouter le bonheur des autres au bonheur restreint qui lui était permis

à elle.

Mais le ciel est envieux. La mort planait sur la maison du baron

d'Arnberg. La maladie de Geneviève faisait d'effrayants progrès, sans

qu'elle-même s'en aperçût. Geneviève était une victime marquée par le

sort: elle ne devait pas lui échapper.

Les pommettes de ses joues s'étaient colorées d'un rouge vif, que tout

le monde, et Geneviève elle-même, prenait pour un retour à la santé.

Son nez était effilé, et ses joues caves; ses lèvres rétractées

semblaient exprimer un sourire amer; ses dents étaient d'un blanc mat.

Cependant elle souffrait peu, et seulement par intervalles. Ses yeux

avaient encore leur éclat; mais le blanc avait pris une légère teinte

bleuâtre, et le regard avait par instants une profonde expression de

mélancolie.

Geneviève parlait beaucoup de l'été, et faisait des projets pour

Fontainebleau. Le mois de mars était superbe; elle jouissait avec

ivresse des premiers beaux jours, et disait quelquefois: «Mon Dieu, la

belle saison est si courte!» Pauvre fille! sa vie devait finir avant la

belle saison. Les médecins ordonnèrent de la transporter à la campagne;

on parla devant elle de Fontainebleau, elle demanda d'elle-même à y

aller.

Mais elle devint trop faible, et, sous un vague prétexte, on retarda son

départ. Elle fut obligée de garder le lit: mais elle ne se croyait

qu'indisposée.

Sa respiration, lente, saccadée, profonde, était quelquefois accompagnée

d'un hoquet. Une toux sèche sortait de sa poitrine. Un soir, comme sa

belle-soeur restait près d'elle, après quelques mots que Rose lui dit

à demi-voix, elle dit: «Ma chère Rose, ce sera un nouveau bonheur pour

toi, pour Léon et pour mon père, et j'en jouirai autant que vous. Moi,

je ne me marierai jamais. J'élèverai ton enfant. Je serai sa marraine,

n'est-ce pas? Tout cet été, je m'occuperai de broder sa layette.»

Rose pouvait à peine retenir ses larmes, car personne n'ignorait plus la

situation de Geneviève, que Geneviève elle-même.

Elle continua à parler, mais plus péniblement. Ses yeux, à demi voilés,

l'empêchaient de bien distinguer Rose, et elle la pria d'allumer une

bougie de plus.

Elle parla alors de leurs costumes pour la campagne. «J'ai des idées

ravissantes, disait-elle, tu verras.»

Elle s'arrêta quelque temps et dit: «Je tiens à être à Fontainebleau

pour le premier mai; c'est l'anniversaire de la mort de ma mère. Pauvre

mère, qu'elle serait heureuse de voir notre bonheur! je ne l'ai jamais

tant regrettée qu'à présent.»

Rose mit son visage sur le lit de Geneviève, car elle voulait cacher les

larmes qui coulaient brûlantes sur ses joues. Les regrets que faisait

entendre Geneviève sur sa mère s'appliquaient si bien à Geneviève

elle-même, qui ne devait vivre que pendant le temps où sa vie avait été

amère, et, en plus, quelques jours seulement pour goûter une vie plus

douce qui ne lui était pas destinée! Elle avait conduit ceux qu'elle

aimait jusqu'à la terre promise, adoucissant pour eux les ennuis et la

fatigue du chemin, et elle mourait.

«Moïse monta sur la montagne, et le Seigneur lui fit voir tout le pays

de Galaad, et le Seigneur lui dit: «Voici le pays que j'ai promis à

Abraham, vous l'avez vu de vos yeux et vous n'y entrerez pas.» Et Moïse

mourut par le commandement du Seigneur.»

«Combien je serai heureuse de voir tes enfants! continua Geneviève. J'ai

froid.... couvre-moi un peu. Pourquoi as-tu éteint cette bougie? Je ne

vois pas clair, rallume-la.... Dans cinq ou six ans d'ici, tu auras des

enfants qui courront dans la maison. Il me semble déjà entendre leur

bruit. J'ai sommeil.... Tu dois avoir sommeil aussi.... Va....»

Elle ne parla plus, sa respiration devint bruyante. Rose la contemplait

avec effroi. Geneviève entr'ouvrait la bouche. Son ange gardien,

invisible à son chevet, prit sur ses lèvres l'âme qu'exhalait la vierge,

et l'emporta au ciel.

Rose, ne l'entendant plus respirer, mit la main sur son coeur, et ne

le sentit pas battre. Elle poussa un grand cri, et tomba à la renverse.

Geneviève(#38756) · 第 155 / 158 题