GARGANTUA.--«Pour crimes divers, etc., etc.»

MITHOIS.--Il est bon de dire à Léon toute l'étendue du crime: le

Vasselin, propriétaire de cette maison, a osé donner congé à Antoine!

LÉON.--Oh!

ANTOINE HUGUET.--Continue, Gargantua.

GARGANTUA.--«Art. 1er. Le sieur Vasselin et ses descendants sont à

jamais privés de sonnette.»

MITHOIS.--Voici la première sonnette coupée par Antoine.

LÉON.--Bien.

ANTOINE HUGUET.--Continue, Gargantua.

GARGANTUA.--«Art. 2. Toute personne qui viendra à l'atelier devra

_frapper_ chez le sieur Vasselin en montant ici, et demander à son

domestique: _Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?_»

ANTOINE HUGUET.--L'article porte _frapper_, parce que, dans le cas où

une nouvelle sonnette paraîtrait à la porte, on devrait la couper et la

mettre dans sa poche ayant de _frapper_.

MITHOIS.--Voilà où nous en sommes. Écris, Gargantua.

ANTOINE HUGUET.--«Art. 3....

LÉON.--«La caricature de Vasselin sera dessinée sur toutes les murailles

du quartier, et notamment dans l'escalier, et sur la porte dudit, où

elle devra rester en permanence; elle sera renouvelée chaque fois qu'on

l'effacera.»

ANTOINE HUGUET.--L'article 3 est-il adopté?

TOUS.--Oui.

ANTOINE HUGUET.--L'article 3 est adopté à l'unanimité. Gargantua,

enregistre l'article 3. «Art. 4....

EDGAR SAGAN.--«Chaque fois que l'on aura connaissance que le Vasselin et

son esclave seront sortis, on devra boucher la serrure avec des noyaux

de cerises.»

ANTOINE HUGUET.--L'article 4 est-il adopté?

MITHOIS.--Adopté.

CHARLES LEFLOCH.--Je propose un amendement.

ANTOINE HUGUET.--La parole est à Charles Lefloch.

CHARLES LEFLOCH.--Je propose qu'on ajoute: «ou par des petits cailloux.»

Il n'y a pas toujours des cerises.

ANTOINE HUGUET.--L'amendement est-il adopté?

TOUS--Adopté.

ANTOINE HUGUET.--Écris, Gargantua, l'article 4. «Article 5....» Voici ce

que je propose. «Art. 5. La maison ne sera plus éclairée.» C'est-à-dire

que, chaque soir, on devra éteindre les quinquets placés aux divers

étages, autant de fois qu'on les rallumera.

TOUS.--Adopté, adopté.

ANTOINE HUGUET.--Écris l'article 5, Gargantua. «Article 6.

MITHOIS.--«Seront invités les amis de la maison à venir exercer céans

leurs talents plus ou moins incomplets sur tous les instruments de

fâcheux voisinage, tels que trompe de chasse, trombone, trompette,

cornet à pistons, ophicléide, etc. Quelques concertos de casserolles et

pincettes, et des solos de tambour seront exécutés à des intervalles

rapprochés et à des heures indues.»

TOUS.--Adopté.

ANTOINE HUGUET.--«Article 7....

CHARLES LEFLOCH.--«Dès cette nuit, attendu que le Vasselin couche ainsi

que son domestique au fond de son appartement, avec des vis et des

planches percées d'avance, pour éviter tout bruit de marteau, on

barricadera, bouchera et fermera hermétiquement et solidement la porte

de Vasselin donnant sur l'escalier.»

TOUS.--Adopté.

ANTOINE HUGUET.--«Art. 8. Dès demain, vu que le Vasselin demeure

précisément au-dessous de moi, un jeu de boules sera installé ici.»

«Article 9 et dernier.

«Rien ne sera négligé de ce qui pourra rendre la maison inhabitable, et

dégoûter le Vasselin de l'existence.

«Fait en notre domicile, le.... février 18....»

ANTOINE HUGUET.--Rien ne s'oppose à ce que l'article 3 soit

immédiatement mis à l'exécution. Gargantua, lis l'article 3.

GARGANTUA.--«La caricature du Vasselin sera dessinée sur toutes les

murailles du quartier, et notamment dans l'escalier et sur la porte

dudit, où elle devra rester en permanence: elle sera renouvelée chaque

fois qu'on l'effacera.»

ANTOINE HUGUET.--Gargantua, distribue du charbon pour l'escalier, qui

est jaunâtre, et donne-moi du blanc d'Espagne pour la porte, qui est

brune.»

Tout le monde se répandit dans l'escalier, et Léon resta seul dans

l'atelier.

Il marchait à grands pas, il pensait à Geneviève qui l'attendait et

auprès de laquelle il n'osait retourner; il ne savait comment s'y

prendre pour emprunter de l'argent à ses amis. Comment jeter une pensée

triste au milieu de cette folle gaieté? On rentra en riant; Léon faisait

laborieusement dans sa tête la phrase par laquelle il devait faire sa

demande. Jamais un discours académique ne fut plus étudié, plus

retouché.

Il voulait feindre quelque partie de plaisir pour laquelle il lui

manquait un louis; mais il s'aperçut que, depuis un quart d'heure, il

n'avait rien dit, que son air maussade démentirait ses paroles; qu'avant

de parler, il fallait effacer cette impression, et il saisit avec

empressement ce prétexte qu'il se donnait à lui-même de retarder la

demande qui lui faisait tant de honte.

Puis, quand le moment fut venu, il repassa sa phrase. Pendant ce temps,

Mithois avait commencé un récit que Léon ne pouvait interrompre. «Quand

Mithois aura cessé de parler,» se dit-il; et quand Mithois eut cessé de

parler, il n'osa pas. Puis il pensa à Geneviève qui attendait, et il

ouvrit la bouche; mais sa voix s'arrêta à sa gorge; il se leva, marcha

dans l'atelier, et se dit: «Allons, il ne faut plus réfléchir.» Il

regarda l'horloge de bois accrochée au mur, et dit: «Quand la grande

aiguille sera sur le VI.»

Mais un peu avant que l'aiguille fût sur le VI, on frappa à l'atelier.

Ce fut un cri d'admiration quand on reconnut M. Vasselin.

M. Vasselin était violet et extrêmement irrité; il avait laissé ses

sabots à la porte; Antoine Huguet s'avança vers lui.

Geneviève(#38756) · 第 137 / 158 题