XLVI

Geneviève à Rose.

Ma chère cousine, je sais que tu as passé l'hiver d'une façon

ravissante, que tu n'as pas été un jour sans un bal, un concert ou un

spectacle, et je t'ai vue hier revenir du bois en calèche. Je suis bien

contente que tu t'amuses ainsi, ma chère cousine; mais je crains bien

qu'au milieu de tous ces plaisirs, tu n'oublies un peu mon pauvre Léon.

Léon n'est pas riche, mais il est beau et noble, et son talent lui a

donné une réputation. Mais, plus que tout cela, il t'aime tant! Tu es

l'objet de toutes ses pensées, tu tiens la première place dans toutes

ses craintes, dans tous ses désirs. D'ailleurs, Rose, tu es sa fiancée,

vous vous êtes promis tous deux d'être l'un à l'autre, et, vois-tu,

Rose, ce sont de saintes promesses; il y a, dans le ciel, un ange qui

les écrit. Rose, ma chère cousine, n'oublie pas Léon; hier, tu as passé

à côté de nous; un jeune homme était près de toi, et j'ai vu un feu

sombre allumer le visage de mon frère. Ce doit être[1] une chose si

horrible qu'un amour qu'on éprouve seul! Rose, ce doit être[2] un

supplice de tous les jours, de tous les instants; la vie doit devenir[3]

pâle et décolorée, le coeur sans espoir et rempli d'un amer

découragement. Ma chère cousine, je te supplie de ne pas faire endurer à

Léon ces cruels chagrins. Tu as dans tes mains son bonheur et son

malheur, sa force et son abattement; tu as sur lui toute la puissance de

la Divinité. Sois bonne et constante, et, chère Rose, tu auras en retour

tout ce qu'une femme peut désirer de bonheur. Crois-moi, tu peux être un

moment éblouie par l'éclat, étourdie par le bruit; mais ce qui te charme

peut-être aujourd'hui te laisserait plus tard tristement regretter la

félicité qui s'offre à toi. Je t'en prie à genoux, que je n'aie pas à te

reprocher le malheur de Léon; il est si bon, si généreux pour moi! Si tu

le voyais, tu l'admirerais, tu l'aimerais; mais j'ai tort, tu l'aimes,

tu n'as pu cesser de l'aimer; tu n'as pas perdu ces doux souvenirs de

notre enfance qui ne s'effacent jamais et qui sèment dans la vie un

germe de bonheur ou de mort. Tu l'aimes et tu seras à lui, et je jouirai

du spectacle de votre bonheur. Adieu, ma chère cousine, serez-vous chez

vous dimanche?

Geneviève(#38756) · 第 68 / 158 题