Quelquefois, lorsqu'elle s'endormait, après de longues heures employées
à de douces et poignantes rêveries, les sujets de sa préoccupation se
reproduisaient dans ses rêves, mais dans une confusion inintelligible.
Quelquefois elle retrouvait l'allée; mais, quand elle voulait la gravir,
ses pieds restaient enchaînés à la terre par une fatigue invincible, ou
la colline s'allongeait toujours, et le bouleau, dont elle voyait remuer
le feuillage au sommet s'éloignait en même temps.
Quelquefois elle arrivait au pied du bouleau, elle apercevait le
chiffre; mais, avant qu'elle eût pu le distinguer, l'arbre grandissait,
et le chiffre se trouvait à une hauteur où il était impossible de le
lire.
Une autre fois, elle rêvait qu'elle était auprès du feu, et elle croyait
voir le chiffre sur l'écorce d'une des bûches placées dans l'âtre. Alors
elle voulait éteindre le feu; mais une épaisse fumée s'élevait, et la
flamme, s'élançant de la cheminée avec impétuosité, l'obligeait à se
retirer en fuyant.
Un jour, dans une de ces excursions qu'elle faisait sans cesse dans la
forêt, elle monta seule en haut d'une allée. M. Semler et Rose
l'attendirent longtemps en bas, puis se décidèrent à aller la rejoindre.
Ils la trouvèrent assise sur une pierre, la tête dans les deux mains, le
visage d'une pâleur effrayante, et les yeux fixes et comme hébétés. A
leur aspect, ou plutôt au bruit de leurs pas, elle parut se réveiller en
sursaut, et, d'une voix brève et saccadée, dit: «Allons-nous-en!
allons-nous-en!» Rose et M. Semler s'empressèrent autour d'elle, et lui
firent mille questions. Était-elle malade? avait-elle eu peur?
avait-elle froid? Geneviève répondit d'un air profondément distrait:
«Oui, je suis malade, j'ai eu peur, j'ai froid. Il est trop tard,
allons-nous-en!» A dîner, elle ne mangea pas. Après dîner, elle alla se
coucher, et passa toute la nuit à pleurer amèrement; et, pour ne pas
réveiller Rose et s'exposer à des questions, par moments elle mordait
son oreiller pour étouffer le bruit des sanglots qui la suffoquaient.