A cette lecture, Mme Modeste Rolland tomba assise sur un fauteuil. Elle
vit d'un seul coup son empire détruit, son bonheur renversé; elle se
sentit _domestique_; mais bientôt il lui parut tellement impossible que
ce qui était si bien et depuis si longtemps établi pût changer ainsi
tout à coup, qu'elle se demanda quelle avait été la réponse de son
maître. La rapidité avec laquelle cette réponse avait été faite lui
semblait d'un bon augure; un refus seul pouvait admettre aussi peu de
réflexion et d'examen. Avant de consentir à l'arrivée de Mme Lauter, M.
Chaumier n'aurait pas manqué de la consulter, d'examiner les difficultés
de l'établissement et les moyens d'y obvier. D'ailleurs elle connaissait
l'histoire du mariage de Mme Lauter; M. Chaumier n'avait jamais vu son
beau-frère, ils n'avaient eu ensemble d'autres rapports qu'une
correspondance relative à des affaires, qui s'était terminée par de
l'aigreur et la cessation de toutes relations. M. Chaumier avait alors
juré solennellement qu'il ne verrait jamais son beau-frère, et qu'il ne
reverrait pas sa soeur. Le résultat des réflexions de Modeste fut que
M. Chaumier avait nécessairement répondu par un refus formel; elle remit
la lettre dans la poche de l'habit, et appela la petite Rose, qui
pleurait de peur dans le jardin; après quoi, elle la déshabilla et la
coucha.
Le lendemain, cependant, elle se réveilla moins rassurée que la veille
sur les probabilités du refus de son maître de la proposition de sa
soeur; et, pendant le déjeuner, elle fit de nouveaux efforts pour le
faire parler. Enfin, à propos d'une histoire en l'air, elle lui dit
«Croyez-vous, monsieur, qu'un honnête homme puisse violer un serment
_quel qu'il soit_?
--Je ne crois pas, Modeste, répondit M. Chaumier; cependant, ajouta-t-il
après un instant de réflexion, il est des serments que l'on peut, et que
l'on doit même oublier: je parle des serments impies qui s'échappent
dans un moment de colère, d'emportement, et dans ce cas, je crois que la
faute n'est pas de violer le serment, mais de l'avoir fait.
--Mais, dit Modeste, si la colère qui a fait faire le serment n'était
pas un mouvement aveugle, mais au contraire un légitime ressentiment?
--Quel que soit le motif de la colère, elle est toujours aveugle,
Modeste. Je me rappelle qu'il y a deux ans, ayant à me plaindre de
plusieurs de mes collègues, à la Société pour l'abolition de
l'esclavage, et voyant que mes travaux n'étaient pas appréciés à leur
valeur, je jurai de ne plus me mêler à ce qu'ils faisaient. Eh bien!
Modeste, c'est là un serment que je ne devais pas tenir et que je n'ai
pas tenu, parce que je ne pouvais, sous prétexte de fidélité à un
serment, abandonner la cause des malheureux noirs.
--Mais, monsieur, dit Modeste, si votre abandon n'avait été
préjudiciable qu'aux gens dont vous aviez à vous plaindre?
--Et encore, Modeste, je ne sais ce que j'aurais fait: il faut bien
avoir un peu d'indulgence les uns pour les autres; et, au résumé, je
crois que, si on doit tenir, à quelque prix que ce soit, un serment dont
les résultats sont favorables à celui qu'il concerne, on ne trouvera
qu'indulgence de la part de Dieu, si on ne donne pas suite à un serment
de haine et de méchanceté.»
Modeste rentra dans sa cuisine, et se dit: «Je suis perdue!» De ce jour,
elle fit son devoir avec une exactitude scrupuleuse, mais affectée et
chagrine, et ses réponses, courtes et sèches, témoignèrent d'un
mécontentement dont je ne puis assurer que M. Chaumier s'aperçût.
Une semaine après, M. Chaumier, ayant reçu une nouvelle lettre, avertit
Modeste que sa soeur allait venir demeurer près de lui avec ses
enfants, et que cela nécessiterait un peu de dérangement dans la maison.
Ainsi, Modeste devait quitter le premier étage, qui appartiendrait à Mme
Lauter et aux deux petites filles, et monter à l'étage au-dessus,
qu'elle partagerait avec les deux garçons. Modeste obéit sans faire une
observation, mais d'un visage froid et impassible: elle enfouit dans son
coeur le regret de la belle chambre parquetée, ornée d'une grande
glace et de rideaux jaunes, et elle attendit Mme Lauter avec les
sentiments de la haine la plus profonde.
Les enfants eurent bientôt fait connaissance et furent enchantés de
trouver des cousins et des compagnons de jeu. Léon et Geneviève, les
enfants de Mme Lauter, étaient plus âgés que Rose et Albert: les
premiers avaient douze et dix ans, tandis qu'Albert n'avait que dix ans,
et Rose huit. Léon fut installé avec Albert chez M. Semler. Mme Lauter,
qui était, depuis la disparition de son mari, restée grave et triste,
s'occupa sans relâche des soins du ménage et de l'éducation de ses deux
filles: c'est ainsi qu'elle appelait également Rose et Geneviève. Quand
elle avait annoncé à son frère qu'elle retirerait 30 000 fr. de la vente
de ce qui lui restait, elle s'était à elle-même exagéré la valeur des
objets, et cette vente n'alla pas tout à fait à 20 000 fr. Elle fut un
moment écrasée de ce désappointement; elle ne voulait ni n'osait être à
charge à son frère, et celui-ci avait accepté les propositions de sa
soeur, dans l'hypothèse qu'elle apportait un revenu de 1500 fr., ce
revenu, diminué presque de la moitié, la mettait dans un grand
embarras; elle prit le parti de placer son argent en rente viagère: par
ce moyen, il ne resterait rien à ses enfants, mais au moins elle leur
assurerait une bonne éducation: comme on dit dans les universités, _cela
mène à tout_, et elle contribuerait à la dépense de la maison, ainsi
qu'elle l'avait annoncé: elle dit simplement à son frère qu'elle avait
placé son argent, sans lui dire les conditions.
Elle avait parfaitement compris, dès le premier jour de son arrivée, à
quel point sa présence était désagréable à Modeste, et elle était bien
décidée à ne rien négliger pour vaincre cette antipathie que lui
laissait voir Mme Rolland. Elle lui fit quelques petits cadeaux d'objets
de toilette, mais Mme Rolland affecta de n'en faire aucun usage. Elle
essaya d'être avec elle polie et même affectueuse; mais, le premier jour
qu'elle l'appela _Modeste_, celle-ci lui répondit que monsieur
l'appelait ainsi, mais que _toutes_ les autres personnes l'appelaient
Mme Rolland: ce à quoi Mme Lauter s'empressa de se soumettre. Mais,
quelle que fût sa résolution, il y avait des usurpations qu'elle était
obligée de faire: ainsi, d'accord avec son frère, elle se chargea de la
dépense, qui jusque-là avait été faite sans contrôle par Modeste; elle
fit rentrer Modeste à l'état de domestique vis-à-vis de Rose, qui
n'aurait pu que perdre aux caprices, aux façons vulgaires et à la
mauvaise humeur de _maman Modeste_, comme elle l'avait appelée
jusque-là. Ce ne fut plus à elle que s'adressa Albert pour les objets
dont il avait besoin, ou pour quitter, le lundi, la maison paternelle
une heure plus tard. Il lui fut impossible de décider, comme de coutume,
avec les fournisseurs, sans en référer préalablement à Mme Lauter; de
quoi elle se vengeait en parlant d'elle avec le plus grand mépris, et en
la peignant comme une femme qui, après avoir poussé son mari au suicide
par sa conduite dépravée, venait aujourd'hui, avec ses deux enfants
affamés, gruger ce bon M. Chaumier, et faire dans la maison _un
embarras_ qui ne lui convenait pas. Elle ne manquait jamais une occasion
d'être désagréable à Mme Lauter: s'il y avait quelque chose de cassé ou
de gâté, c'était toujours par Léon ou Geneviève; quoique les quatre
enfants fussent traités sur le pied de la plus parfaite égalité, qu'ils
fussent habillés de même, comme s'ils eussent été tous quatre frères et
soeurs, la seule Modeste n'admettait pas cette égalité: elle servait
toujours à table les petits Chaumier avant les petits Lauter; elle
trouvait toujours moyen de laisser prendre à ceux-ci une foule de petits
soins dont elle se chargeait volontiers pour les autres; elle nettoyait
la chambre de Mme Lauter avec une négligence si affectée, que celle-ci
feignit que cela la gênait qu'on entrât dans sa chambre, et prit le
parti de la balayer elle-même. Quand elle revenait de la provision, elle
rapportait à Rose des fruits ou des friandises, sans en donner à
Geneviève; mais la petite Rose venait d'elle-même partager avec sa
cousine: alors Modeste se plaignait que Geneviève eût jeté par terre des
noyaux de cerises. Pendant un an, elle s'obstina à servir à table M.
Chaumier avant sa soeur, quoique, pendant un an, M. Chaumier ne se
laissât pas servir une seule fois le premier. Mme Lauter faisait
semblant de ne pas s'apercevoir de ses impertinences, et ne s'appliquait
qu'à lui ôter l'occasion de les renouveler. Mais les domestiques ne
reconnaissent qu'un maître dans une maison, et les devoirs de la
domesticité paraissent toujours moins durs à remplir à l'égard d'une
personne de l'autre sexe.
D'ailleurs, l'inégalité entre les femmes ne se manifeste pas d'une
manière aussi évidente qu'entre les hommes. L'esprit, les talents, une
certaine autorité, séparent suffisamment les hommes; mais, entre les
femmes, il ne peut y avoir d'inégalité réelle que celle de la beauté.
Les servantes, comme les maîtresses, le savent bien, et il n'est pas une
femme qui ne se défie d'avoir auprès d'elle une trop jolie servante.
Un artiste, un homme politique, un homme d'esprit, ne sont certainement
pas de la même race qu'un domestique; mais on peut (les exemples ne
manquent pas), quand on veut, faire d'une jolie chambrière une duchesse
à peu près présentable.
Mme Lauter, toute jolie femme qu'elle était, ne jouissait même pas du
bénéfice de cet avantage qu'elle possédait sur Modeste, laquelle n'était
plus jeune et n'avait jamais été belle: car les femmes ne peuvent
apprécier leur beauté que par les hommages qu'elle leur attire; et, dans
cette maison si fermée, la beauté, qui n'avait personne pour l'admirer,
cessait d'être un avantage et même d'être quelque chose.
C'était pour les enfants une grande fête que le dimanche. Albert et Léon
arrivaient de bonne heure, et cependant déjà depuis longtemps Rose et
Geneviève les attendaient. Plus de dix fois elles avaient ouvert les
portes du jardin, croyant les entendre venir. Ce jour-là, on avait fait
cuire une galette, et toute la maison était sens dessus dessous. Les
garçons arrivaient toujours avec quelque nouveau jeu, un peu plus
bruyant et martial qu'il ne convenait à des filles.
Léon avait sous sa protection spéciale Rose, qui était si petite, que,
lorsqu'elle se mêlait aux promenades, il fallait que Léon la rapportât
sur ses bras. Pour Albert, il était loin d'être aussi complaisant pour
Geneviève, qui, d'ailleurs, était du même âge que lui; il vint
d'ailleurs bientôt un moment où Geneviève, qui avait treize ans commença
à ne plus se mêler aux jeux de son frère et de son cousin, et à prendre
une attitude calme et décente. Il leur vint alors l'idée, suggérée par
Mme Lauter, de cultiver le jardin; on le fit bêcher; après quoi, ils se
chargèrent du reste.
Il y eut de grandes discussions pour la distribution du jardin; mais,
quand on finit par tomber d'accord, ce fut aux dépens de Modeste.
Modeste avait eu de tout temps, sous la fenêtre de sa cuisine, sur tout
le devant de la maison, un potager composé de cerfeuil et de persil. Il
fut décidé par les enfants que le potager serait supprimé, comme
usurpant la place la plus favorable pour faire grimper des volubilis que
Mme Lauter aimait beaucoup. Modeste jeta les hauts cris quand elle
s'aperçut de la destruction de son jardin: elle en accusa Léon et
Geneviève, comme de coutume. En vain Mme Lauter lui fit présent d'un
très-beau bonnet; elle n'en jura pas moins la destruction des volubilis,
et l'on a pu voir, dans une discussion qu'elle a eue _sur le serment_,
_de jurejurando_, avec son maître, la stricte fidélité qu'elle y
apportait.
Les choses allèrent ainsi jusqu'au moment où les deux garçons partirent
pour terminer leurs études à Paris. Geneviève avait alors seize ans et
Rose quatorze. Elles s'occupèrent pendant quinze jours des préparatifs
du départ. Pour les deux jeunes gens, ils étaient tout enivrés de
l'orgueil inquiet du premier voyage. Au jour de la séparation, on
s'embrassa, on se promit de s'écrire. La voiture partit; les deux filles
se prirent à pleurer; Mme Lauter se sentit le coeur gros; Modeste dit:
«Pourvu qu'il n'arrive rien à Albert!» Pour M. Chaumier, il parlait ce
jour-là à l'assemblée négrophile, et il disait: «O cruauté inouï! on
sépare les pères de leurs enfants! et ne frémissez-vous pas, messieurs,
en vous mettant pour un moment à la place des malheureux esclaves? Qui
de vous pourrait supporter une semblable séparation?»
La maison fut triste pendant plusieurs mois; Geneviève et Rose, le
dimanche, si quelqu'un frappait à la porte, se levaient d'un mouvement
involontaire, puis se rasseyaient en se regardant. Elles ne savaient que
les jeux qui se jouent à quatre; à toute distraction qui leur venait à
l'esprit, il fallait renoncer parce qu'on n'était que deux. Si elles
avaient envie de quelques fleurs, de quelques fruits rares, elles
disaient: «Ah! si Léon était ici! Si Albert n'était pas à Paris!» En ce
cas-là, on parlait moins souvent d'Albert que de Léon, parce qu'on
n'était pas aussi accoutumée à se reposer et à s'appuyer sur lui. Léon
était l'aîné, et d'ailleurs c'était une de ces natures généreuses qui
sentent le besoin de protéger et de soutenir. Geneviève avait un peu du
caractère de son frère, et c'est ce qui leur inspirait à tous deux un
tendre attachement pour leurs cousins. Albert et Rose, au contraire,
avaient moins besoin d'aimer que d'être aimés; mais ils se laissaient
faire avec tant de grâce et de charme, qu'on n'osait désirer de leur
part une affection moins passive. Je n'aime pas beaucoup les portraits,
je sais cependant pourquoi je ferai ici celui de Léon: c'est que ce
n'est pas une simple fantaisie; c'est que j'ai connu les héros de mes
romans; c'est que mes histoires sont plus vraies que celles d'aucun
historien; c'est que je puis dire, comme Énée:
. . . . . . Quæque ipse . . . vidi
Et quorum pars magna fui.
Léon est grand; il paraît grêle, il l'est en effet, mais c'est à la
manière des chevaux arabes, si forts et si nerveux. Les traits de son
visage sont fins et délicats comme ceux d'une fille; il porte de grands
cheveux noirs bouclés, il a les yeux bleus; avec tout cela, il est loin
d'avoir l'air efféminé; son regard est souvent sévère, son teint est
brun et hâlé, le duvet de ses joues et de son menton qui commence à
brunir annonce qu'il aura une barbe large et épaisse. Il est adroit à
tous les exercices du corps; il monte à cheval, il nage, il fait des
armes avec une rare perfection. Le seul défaut de son caractère est une
hésitation dans la volonté et l'individualité; rarement il ose être
lui-même, et c'est ce qu'il pourrait être de mieux; il est doux et
compatissant; mettez-le avec des marins, il boira du genièvre, il
jurera, il se frottera de goudron; avec des hussards, il sera
querelleur, bruyant, indiscret; avec des enfants, il est de première
force à la toupie et de seconde aux barres.
Mais ces rôles, qu'il joue à son insu, le fatiguent et l'ennuient; il
n'y a que Rose et sa soeur avec lesquelles il soit lui-même: aussi
elles lui manquent douloureusement pendant son séjour à Paris, et il
leur écrit bien plus souvent que ne le fait Albert.
Albert est d'une taille moyenne, ses cheveux sont d'un brun châtain; ses
yeux, de la même couleur, sont fins, moqueurs et expressifs. Il a le
coeur paresseux et difficile à émouvoir, mais son imagination est
inconstante et vagabonde; il s'éprend des objets et des gens avec une
ardeur et une spontanéité qui ne peuvent se comparer qu'à celles avec
lesquelles il les quitte. Il est cependant capable de persévérance pour
ce qu'il ne peut atteindre, mais seulement jusqu'à ce qu'il l'ait
atteint.
Geneviève a les yeux bleus et les cheveux noirs comme son frère.
Geneviève a sur le visage une douce et intéressante mélancolie; sa
taille est nonchalante, ses mouvements et sa démarche ont comme une
lenteur silencieuse; elle a la voix vibrante et douce. Cette mélancolie
peinte sur son visage, on la trouve aussi dans son coeur; mais ce
n'est pas de la tristesse: au contraire, elle aime le plaisir, et il n'y
a rien de si facile à Rose que de la rendre aussi gaie qu'elle-même.
Rose est petite et vive; ses cheveux, d'un brun foncé, tombent en
grosses boucles sur les deux côtés de sa figure; ses yeux noirs sont si
mobiles qu'on ne peut les rencontrer, et si éclatants qu'on n'en
pourrait soutenir le feu, si on les rencontrait. Tout lui plaît, tout
l'amuse; elle aime le bruit et l'éclat.
Toutes deux sont coquettes, c'est-à-dire qu'elles sont heureuses d'être
belles et qu'elles veulent qu'on s'en aperçoive. Mais la coquetterie de
Rose a ceci de particulier, qu'elle est aussi fière de la beauté de sa
robe que de sa propre beauté. Tout ce qu'elle trouve joli, bijoux,
pierreries, gazes, rubans, elle aime le voir attaché à elle; aujourd'hui
elle aime le blanc, demain elle aimera le bleu, hier elle aimait le
lilas. Elle aime ses dentelles avec égoïsme. Sa parure fait partie
d'elle; elle voudrait pouvoir se changer comme sa parure, mettre à
volonté des yeux bleus et des cheveux blonds.
Geneviève a trouvé que le blanc lui allait bien, et elle est toujours
habillée de blanc, du moins aux heures où elle sort ou auxquelles il
peut venir quelqu'un à la maison. Les gens qui la connaissent ne l'ont
jamais vue autrement. Elle attache à cette uniformité de costume une
instinctive idée de pudeur, qui soutient sa volonté contre les
séductions des couleurs les plus fraîches et les plus à la mode.
En effet, quand on voit pour la première fois une de ces belles jeunes
filles au visage calme et modeste, aux cheveux lissés sur le front, aux
yeux doux et incertains, l'imagination ne la sépare guère de son
vêtement; il semble qu'elle ait des pieds de satin blanc, et que ce
nuage blanc que forment les plis de gaze qui descendent jusqu'à terre,
soit son corps.
Mais, si vous la voyez ensuite avec un vêtement d'une autre forme et
d'une autre couleur, en pensant qu'elle a _changé de vêtement_, vous
vous représentez involontairement le moment où elle avait quitté le
premier et n'avait pas encore mis le second; vous pensez qu'elle peut
être sans vêtements, et votre oeil interroge malgré vous les plis de
l'étoffe et ses ondulations.
Il est une sorte d'amour qu'inspirent les jeunes filles, qu'elles seules
peuvent inspirer, et qu'elles comprennent si peu, que je n'en ai jamais
rencontré qu'une qui ne s'efforçât pas de le détruire.
Je veux parler d'une sorte d'amour pur, religieux, poétique, dans lequel
les sens n'entrent que si clandestinement qu'on pourrait presque nier
leur présence. Quelquefois, en effet, on songe à baiser leurs cheveux,
mais jamais leurs lèvres roses, ni leurs dents blanches; la main
cherchera leur main, mais ne se posera pas sur leur genou; non pas
seulement par respect, mais la pensée n'en viendra pas à l'esprit.
L'imagination, près d'elles, n'inspire pas de désir plus vif que celui
d'être touché en passant d'un pli de leur robe; ou si, par hasard, en
lisant dans le même livre, mes cheveux touchaient ses cheveux, un doux
frémissement arrêtait le sang dans mes veines, et je comprenais que ce
que j'aurais osé de plus aurait été bien moins. Jamais, depuis, aucune
femme tout entière abandonnée, aucune femme, même la plus belle
bacchante, même la fille la plus curieuse et la plus docile, ne m'a rien
donné qui ne me laissât regretter amèrement l'émotion de ce contact de
nos cheveux.
Mais, de toutes les jeunes filles que j'ai rencontrées depuis, toutes,
avant le second jour, avaient détruit ces enivrantes impressions, pour
les remplacer par des idées de désirs vulgaires que toutes les femmes
peuvent satisfaire mieux qu'elles; car à peine les jeunes filles vous
font-elles songer qu'elles ont un corps, que vous songez en même temps
qu'elles n'ont ni formes ni sens.
Et il ne faut qu'un mot, qu'un geste, qu'une attitude, pour éteindre
comme d'un souffle cette céleste auréole qui entoure le front virginal
de la jeune fille.
La véritable pudeur doit se cacher elle-même avec autant de soin que le
reste; la main qui ramène un pli de la robe fait plus rêver à ce qu'elle
veut cacher qu'à la honte vertueuse qui le lui fait cacher.
Il suffit qu'à la campagne le vent attaque traîtreusement une jupe, et
oblige celle qui la porte à une défense sérieuse, quelque succès qu'ait
la défense;
Il suffit qu'une mère dise devant moi: «Ma fille est un peu malade, elle
a monté à cheval, elle a les _cuisses_ rompues;» et combien de mères
savent se priver de semblables mentions!
Il suffit qu'une fille dise: «Je ne veux pas courir, on verrait mes
_jambes_;»