IX

Il y eut un long silence. Stoltz cherchait dans sa tête quelle fable il

pourrait imaginer pour sauver au moins Rosalie. Lauter cherchait à

deviner et ne devinait que trop les détails et les causes de ce qui se

passait. Stoltz était dans un état déplorable: l'eau glacée qui était

tombée sur lui pendant six heures coulait de tout son corps; ses cheveux

pendaient appesantis; son visage était pâle et bleuâtre de froid, ses

mains étaient violettes et engourdies, ses yeux étaient rouges dans un

cercle noirâtre, ses dents claquaient, ses genoux tremblaient sous lui;

tout le monde n'eût vu en lui qu'un objet de pitié: mais Lauter, aveuglé

par la colère et la passion, lui dit: «Monsieur Stoltz, vous me volez

_tout mon bonheur_.»

Il y eut encore un long silence; puis Lauter se leva, ouvrit une

armoire, en tira une boîte qu'à sa forme on pouvait supposer renfermer

des pistolets. Il chercha la chaussure de Stoltz, d'un geste impérieux

lui ordonna de la mettre, puis lui dit: «Suivez-moi sans faire le

moindre bruit.» Tous deux sortirent en effet par derrière la maison.

Depuis ce jour, on ne les revit jamais ni l'un ni l'autre.

X

Parlons un peu de M. Chaumier, bourgeois de la petite ville de

Fontainebleau.

Voici comment était distribuée la maison de M. Chaumier.

On y arrivait par une allée d'acacias sombres et touffus, au bout de

laquelle était une petite porte d'un vert sombre; à côté de la porte

était une sonnette à pied de biche. Quand la porte était ouverte, on

était dans une cour dont chaque pavé était entouré d'un cadre d'herbe;

dans une encoignure était un puits si vieux que la margelle était usée,

et qui était tout couvert d'une mousse verte et rougeâtre. Au fond de la

cour s'élevait une maison de deux étages, à laquelle on arrivait par un

petit perron garni d'une grille de fer à demi rouillée. Au bas de la

maison étaient la salle à manger, le cabinet et la chambre de M.

Chaumier, et la cuisine. Au premier, l'appartement de la petite Rose

Chaumier, celui de son frère Albert, et surtout celui de dame Modeste

Rolland, domestique et femme de confiance de M. Chaumier. L'étage du

haut servait de grenier, de fruitier; on y étendait le linge, et

quelquefois _Honoré Rolland_, époux de Modeste, militaire de son état, y

venait passer les rares congés pendant lesquels l'État pouvait se passer

de son appui. Derrière la maison était un grand jardin, d'un aspect

sauvage et inculte. Avant que M. Chaumier achetât cette maison, le

jardin avait été parfaitement cultivé; depuis, grâce à l'abandon où on

l'avait laissé, les chardons, les orties, les pariétaires avaient

étouffé les plantes faibles et délicates: les arbres seuls et quelques

plantes vigoureuses avaient résisté, et avaient acquis un singulier

développement. Deux gros pommiers, un sorbier dans lequel montait une

clématite, des lilas, quelques rosiers énormes et couverts de mousse,

formaient la plus grande richesse du jardin; quelques pavots se

ressemaient d'eux-mêmes tous les ans, et, à l'angle du chaperon de la

muraille, fleurissait, au printemps, une touffe de giroflées jaunes.

On entrait au jardin par le cabinet de M. Chaumier et par la salle à

manger; la cuisine ne jouissait que d'une fenêtre fermée par des

barreaux de bois, peints en couleur de fer.

C'était une des maisons les plus silencieuses que l'on pût trouver. M.

Chaumier, dont la fortune était médiocre, était membre de plusieurs

sociétés philanthropiques qui prenaient tout son temps et à peu près

toute sa sensibilité. Modeste était maîtresse absolue dans la maison;

elle était chargée de tous les soins, de toutes les dépenses, et même de

l'éducation de la petite Rose, éducation qui jusque-là, et grâce à l'âge

peu avancé de l'enfant, ne consistait que dans une instruction

extrêmement élémentaire:

L'empêcher de toucher aux couteaux; lui apprendre à répondre aux

questions: _Oui, madame_, ou: _Oui, monsieur_, et non pas oui tout sec,

comme font les enfants mal élevés; à ne pas mettre de confitures sur ses

vêtements; à renouer les cordons de ses souliers quand ils se

détachaient, et à dire merci quand on lui donnait quelque chose.

Le garçon était confié aux soins d'un M. Semler, qui avait chez lui une

douzaine de garçons des meilleures familles de Fontainebleau. Albert ne

venait à la maison que le dimanche. Du reste, Modeste était bonne femme

de ménage, assez douce même, quand ses volontés ne rencontraient pas

d'obstacles, et connue dans toute la ville par sa supériorité dans l'art

de préparer la sauër-craüt, et de lui donner une certaine saveur

excitante dont elle se réservait le secret. Au dehors, quand elle

parlait de la maison, elle disait: «Je veux, je ne veux pas.» A

certaines époques importantes, quand on faisait la sauër-craüt, ou quand

on coulait la lessive, elle prenait pour l'aider et travailler sous ses

ordres quelques filles de journée qu'elle tutoyait et qui l'appelaient

_Mme Rolland_. Mais, en dedans, elle était humble et soumise vis-à-vis

de M. Chaumier, et si le plus souvent elle lui faisait faire à peu près

sa volonté, ce n'était que par de longs détours, et elle ne gouvernait

réellement qu'à force de soumission et d'obéissance.

Un matin, pendant le déjeuner, on apporta une lettre que M. Chaumier lut

en laissant percer quelques marques d'étonnement et même d'émotion. Il

se leva, passa dans son cabinet, et y resta plus d'un quart d'heure.

En vain Modeste, pendant que son maître lisait, avait trois ou quatre

fois passé derrière lui et jeté les yeux sur la lettre qu'il tenait;

l'écriture lui était inconnue, et d'ailleurs si fine et si serrée

qu'elle n'en put lire un mot. Le temps que M. Chaumier passa dans son

cabinet lui parut un siècle. Deux fois elle frappa et entr'ouvrit la

porte pour lui dire que le déjeuner refroidissait; elle n'obtint pas

même une réponse, et n'eut de ressource que de faire tomber sa mauvaise

humeur sur la petite Rose, qui mettait les coudes sur la table, quand

Modeste lui avait dit tant de fois de ne pas se tenir ainsi. C'était

décidément une enfant incorrigible, et qui ferait le malheur de sa

famille et de ceux qui voulaient bien se charger de son éducation.

Enfin, M. Chaumier sortit de son cabinet, ordonna de faire entrer le

porteur de la lettre, et lui en remit une autre toute cachetée, en lui

recommandant de la mettre dans sa poche et de se hâter de la porter à la

ville voisine, d'où on la devait faire parvenir à sa destination. Quand

le messager sortit, Modeste se mit en devoir de le suivre; mais, soit

par hasard, soit qu'il devinât son intention, M. Chaumier lui demanda sa

tabatière, qu'il avait laissée dans son cabinet. Quand Modeste se fut

acquittée de cette commission, elle se hâta de sortir; mais, dès le

premier pas, elle entendit se refermer la porte extérieure: le messager

était parti. Tout le reste du jour, M. Chaumier fut préoccupé; et,

contre son ordinaire, il garda la lettre qu'il avait reçue dans la poche

de son habit, au lieu de la laisser sur son bureau, où Modeste comptait

bien en prendre connaissance à dîner. Elle tenta un autre moyen. En

servant, elle manifesta quelques craintes sur la santé de monsieur;

depuis le moment où, le matin, il avait reçu une lettre, il était changé

et paraissait souffrant. Il avait laissé enlever, sans y avoir touché,

des oeufs à la neige, les meilleurs peut-être qu'elle eût jamais

faits. M. Chaumier répondit que Modeste se trompait, et qu'il ne s'était

jamais mieux porté. Elle fit une grimace de dépit en voyant qu'elle n'en

pourrait tirer aucune confidence; mais elle ne se découragea pas. Elle

songea alors que, pourvu que M. Chaumier sortit, il ne pourrait manquer

de changer d'habit, et que, selon toutes les apparences, il oublierait

la fameuse lettre dans la poche de celui qu'il quitterait.

«Monsieur sortira-t-il après dîner? demanda-t-elle.

--Je ne crois pas, Modeste.

--Monsieur a tort; le temps est superbe, et voilà deux jours que

monsieur n'a mis le pied hors de la maison.

--Que veux-tu, Modeste? j'ai beaucoup à travailler. J'ai reçu des

nouvelles de la Martinique; on me cite de nouveaux exemples du

malheureux sort des nègres, et je sens que c'est le moment de terminer

mon grand ouvrage sur l'abolition de l'esclavage.»

A ce moment, un homme, qui avait trouvé la porte de la rue ouverte,

entra et vint se poster devant la porte de la salle à manger, où il fit

entendre une sorte de mélopée plaintive et traînante dans laquelle on ne

distinguait que quelques mots; mais ses vêtements en lambeaux, sa figure

hâve et décharnée, n'expliquaient que trop clairement que c'était un

mendiant qui implorait des secours.

«Mais, répliqua Modeste, si monsieur se rend malade à se renfermer

ainsi, il sera peut-être obligé d'interrompre tout à fait son travail.

--Un morceau de pain, s'il vous plaît, dit le mendiant.

--Ce serait un grand malheur, ma pauvre Modeste, car j'ai rassemblé là

des arguments qui ne peuvent manquer de convaincre les lecteurs et de

faire un grand bien à la cause des nègres.

--Je n'ai ni maison ni vêtements, dit le pauvre homme.

--Est-il rien, en effet, dit M. Chaumier, de plus cruellement ridicule

que cet esclavage auquel on a condamné toute une race d'hommes? Le sang

qui coule dans les veines des noirs n'est-il pas le même que celui qui

gonfle les nôtres?

--Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ! ayez pitié de moi, dit le

mendiant.

--Et, continua M. Chaumier, sans l'écouter et sans l'entendre, ne

sont-ils pas aussi nos frères?

--Au nom de la vierge Marie! mon bon monsieur, secourez-moi.

--La nature repousse, dit M. Chaumier, ces cruelles et arbitraires

distinctions de race et de couleur. Le soleil éclaire tous les hommes,

et la Providence leur distribue également ses bienfaits; les riches et

les puissants seuls ont plus d'obligations que les autres et plus de

devoirs; ils ne doivent pas oublier que la fortune n'est, entre leurs

mains, qu'un dépôt dont il leur sera, un jour, demandé un compte sévère,

et qu'ils doivent réparer par une plus juste répartition les erreurs et

les injustices du sort.

--Il y a deux jours que je n'ai mangé, dit le pauvre homme en joignant

les mains.

--Aussi, dit M. Chaumier, mon coeur saigne en songeant à ces

malheureux noirs.

--Ne me donnerez-vous donc rien? dit le pauvre.

--Comment cet homme est-il entré ici, Modeste?» demanda M. Chaumier.

Modeste ne répondit pas à M. Chaumier, mais elle s'avança sur le

mendiant d'un air irrité, et lui dit: «Allez-vous-en, et tâchez que je

ne vous voie pas une autre fois vous introduire ainsi dans les maisons.

--Ma bonne dame, dit le pauvre, la porte de la rue était ouverte.

--Eh bien! dit Modeste, ne peut-on laisser un moment une porte ouverte

sans être en proie aux importunités des mendiants et des vagabonds?

--Mais, dit le mendiant....

--Mais, répliqua Modeste, je vous dis de vous en aller, ou je porterai

plainte contre vous.»

Le mendiant s'en alla sans rien répondre.

M. Chaumier grommela quelques instants sur l'audace de ces gens-là; en

effet, il est bien fâcheux de ne pouvoir tranquillement se livrer chez

soi à des théories philanthropiques sur des malheurs lointains, sans

qu'on soit dérangé par l'aspect importun d'une misère sur laquelle il

n'y a pas de discours à faire, ni de théorie à développer, tant elle est

voisine et facile à soulager.

Modeste n'oublia pas qu'il lui fallait décider son maître à sortir; sa

première tentative avait honteusement échoué; le beau temps et le soin

de sa santé l'avaient trouvé inébranlable; mais Modeste avait décidé

qu'il sortirait, et il devait sortir. On ne tarda pas à entendre un

grand fracas dans la cuisine: c'était le café qui était renversé; il n'y

en avait pas un grain dans la maison, par la négligence du fournisseur

ordinaire.

M. Chaumier, cependant, ne pouvait se passer de café, l'habitude lui en

avait fait un besoin impérieux; il fut alors décidé qu'il sortirait pour

en prendre dans un établissement où on le faisait passable, sans que

cependant il pût entrer en comparaison avec celui de Modeste.

«Eh bien! alors, dit M. Chaumier, donne-moi ma canne et mon chapeau.

--Comment! monsieur, dit Modeste, songez-vous à sortir ainsi vêtu?

--Et qu'a donc mon costume de si singulier? demanda M. Chaumier.

--Il y a, reprit Modeste, que l'habit de monsieur est usé et râpé, et

qu'il y manque un bouton.

--Oh! mon Dieu, Modeste, je ne vais pas bien loin, et personne ne fera

attention à moi.

--Mais, dit Modeste, quelle opinion auront de moi les amis de monsieur

qui le rencontreront, s'il pensent que je laisse mon maître sortir de la

sorte?»

Et sans attendre de réponse elle apporta un autre habit, retira

elle-même à M. Chaumier celui dont il était couvert, et l'emporta

triomphante....

A peine M. Chaumier fut-il sorti, que Modeste envoya Rose _s'amuser_

dans le jardin.

«Mais, ma bonne, dit Rose, il fait nuit et j'ai peur.

--Faites ce qu'on vous dit, mademoiselle, reprit la bonne, et allez vous

_amuser_; si vous pleurez, vous aurez affaire à moi.»

La pauvre Rose obéit, emportant sur son joli visage une petite moue

toute sérieuse. Modeste Rolland fouilla alors dans la poche de son

maître, et y trouva une lettre dont voici le contenu:

Geneviève(#38756) · 第 22 / 158 题