Une femme fidèle.
Mme Lauter, encore sur ce point, était comme toutes les femmes, excepté
vous, madame: elle ne plaçait l'infidélité que dans la dernière faveur.
Tout ce qui précède n'était coupable à ses yeux que parce que cela
d'ordinaire conduit par degrés _à l'infidélité_; mais pour la femme qui
pouvait avec certitude se promettre de ne pas se laisser entraîner
jusque-_là_, le reste n'avait pas la plus petite importance.
C'est pourquoi, au bout de quelque temps, ses yeux rencontrèrent ceux de
M. Stoltz. Il y a un moment où deux regards qui se rencontrent, se
touchent par un certain point qui produit une commotion dans la
poitrine. Ils ne peuvent plus alors se détacher l'un de l'autre; il
s'établit entre eux une sorte de conducteur électrique invisible qui
transmet par un échange doux et poignant l'âme et la vie. C'est en vain
que l'une des deux personnes entre lesquelles s'est établie cette
communication voudrait baisser ou détourner les yeux; elle est sous
l'influence d'un magnétisme puissant, impérieux, invincible. Il se donne
alors par les yeux un long baiser d'âme, dans lequel se mêlent et se
confondent deux existences; à ce moment, chacun sent la vie l'abandonner
et sa poitrine manquer de souffle, jusqu'à ce que la vie et le souffle
de l'autre viennent voluptueusement remplacer la vie et le souffle qu'on
lui a donnés.
Ce n'est rien que cela, et Mme Lauter se disait: «Je suis coquette,
mais rien au monde ne me ferait manquer à mes devoirs.»
Il vint un moment où lorsque, par hasard. M. Stoltz et Mme Lauter se
trouvaient seuls ensemble, tous deux rougissaient, n'osaient lever les
yeux l'un sur l'autre, et n'eussent pas prononcé une syllabe, quand on
les eût laissés ensemble pendant huit ans.
Mme Lauter devint inquiète, impatiente. Quand M. Stoltz n'était pas là,
elle ne pouvait rester en place: elle se mettait au clavecin, commençait
n'importe quel air, et le finissait invariablement par la valse qu'elle
avait pour la première fois dansée avec M. Stoltz.
Elle ne s'occupa plus de ses enfants, repoussa leurs caresses avec
brusquerie, fut avec eux violente, injuste, exigeante.
Elle négligea sa maison, le dîner fut servi à des heures irrégulières.
M. Lauter demanda pendant un mois un gigot à l'ail, sans pouvoir
l'obtenir; les chemises dudit M. Lauter furent mal plissées.
M. Lauter peignait un peu: on découvrit que son chevalet encombrait la
maison.
Mme Lauter prit l'habitude de garder ses papillotes toute la journée
pour être mieux frisée à l'heure où arrivait M. Stoltz. C'était pour ce
moment seulement qu'elle se parait et se faisait belle.
Un jour, M. Stoltz et elle restèrent seuls un quart d'heure, sans
parler. Au bout de ce quart d'heure, tous deux comprirent la difficulté
de la situation, et M. Stoltz dit, comme s'il eût mis un quart d'heure à
méditer cette pensée hardie: «Il fait bien mauvais temps aujourd'hui,»
qui signifie tout simplement: «Je vous aime, je vous désire, je vous
adore.» On ne se dit: «Je vous aime,» en propres termes, que quand on a
épuisé toutes les autres manières de le dire; et il y en a tant, que
l'on n'arrive quelquefois à dire _le mot_ que lorsqu'on ne sent plus la
chose et que le mot est devenu un mensonge.
M. Lauter rentra alors. Pour Mme Lauter, elle fut distraite et
préoccupée pendant deux jours; la voix de Stoltz lui bourdonnait sans
cesse aux oreilles.
«Mon Dieu! qu'avez-vous donc, dit M. Lauter le troisième jour, que vous
ne répondez à rien de ce que je vous demande? Vous paraissez triste et
ennuyée: vous vous promenez seule dans le jardin; quand j'arrive pour
vous rejoindre, causer avec vous de ces fleurs, de ces arbres que nous
aimions ensemble, vous me fuyez; je suis horriblement seul; il me semble
ici qu'il y a quelqu'un de mort, et ce quelqu'un est la douce confiance
qui a tant d'années embelli notre vie. Vous n'êtes plus ni affable ni
prévenante pour personne; il me semble que vos enfants et moi nous vous
soyons devenus odieux. Vous étiez la joie et la paix de la maison: vous
en faites aujourd'hui une maison de tristesse et de discorde.»
Mme Lauter fut intérieurement très-irritée de ces représentations de son
mari: elle pensait que toute la terre devait lui savoir gré des limites
qu'elle avait imposées à son sentiment pour Stoltz; son mari surtout,
pour lequel elle se conservait au prix de tant de combats, eût dû se
montrer plein de gratitude et de vénération. Elle ne songeait pas assez
que ces combats et cette victoire étaient ignorés, et que, s'ils eussent
été connus, M. Lauter eût bien pu s'en affliger et s'en offenser autant
que d'une défaite. Elle répondit avec aigreur qu'il était bien
malheureux pour une femme de ne pouvoir être appréciée par son mari; que
néanmoins, malgré ses injustices et son humeur insupportable, elle
n'oublierait jamais ce qu'elle se devait à elle-même et qu'elle
resterait toujours _fidèle à ses devoirs_, comme elle l'avait toujours
été.
M. Lauter lui répondit qu'il rendait justice à ses moeurs et à sa
sagesse, mais que les _devoirs d'une jeune femme_ consistent dans bien
d'autres choses que la fidélité à son mari: qu'elle doit être la
providence, la consolation, l'attrait et le charme de la maison; qu'une
femme n'a pas rempli exactement ses devoirs si, tout en restant fidèle à
son mari, elle le fait mourir à force de petits chagrins et de mesquines
tracasseries.
Et il aurait pu ajouter que la fidélité dont Mme Rosalie Lauter se
targuait, pour être sur les autres points si parfaitement insupportable,
n'était nullement complète par le peu qu'elle réservait à son mari.
Il arriva vers ce temps que M. Lauter fit un voyage de deux mois. M.
Stoltz vint, comme de coutume, tous les jours à la maison. Il n'y avait
pas bien loin de cinq mois que Stoltz et Rosalie se disaient chaque jour
qu'ils s'aimaient par les indices les plus clairs, par les preuves les
plus convaincantes, lorsque Stoltz sentit le besoin de ne pas cacher
plus longtemps son amour à Mme Lauter, et lui tint à peu près ce
langage:
«Il est un _secret_ qui m'oppresse, un secret qui me remplit le coeur,
qui est à chaque instant sur mes lèvres, et que j'ai eu le courage et la
force de vous _dérober_; et, en ce moment où il faut que je parle, où je
suis décidé à vous ouvrir enfin mon coeur, j'hésite, tant je redoute
votre _étonnement_ et votre _indignation_. _Je vous aime._
--Hélas! dit Mme Lauter; je ne serai avec vous ni prude ni _dissimulée_.
Il est un secret inconnu au monde entier et que je voudrais me cacher à
moi-même: je vous aime aussi; vous seul occupez mon âme et ma pensée; je
ne vis que par vous; votre image est présente pour moi et le jour et la
nuit; mais n'espérez pas que jamais _j'oublie mes devoirs_ un seul
instant.»
Stoltz pria, pleura, gémit; Mme Lauter fut inflexible. Elle lui permit
bien, il est vrai, et par degrés, de baiser sa main et ses cheveux, et
son front; elle lui donna, il faut le dire, un bracelet de ces mêmes
cheveux; elle reçut ses lettres et elle lui répondit; ces lettres, je
n'essayerai pas de le cacher, étaient remplies de l'expression de la
passion la plus ardente; on arriva à s'y tutoyer et à s'appeler _cher
ange_; on passa les soirées entières à plonger les regards dans les
regards, à se serrer les mains de telle façon que, par les paumes qui se
touchent, il semble que les veines s'ouvrent et s'unissent, et que le
sang se mêle.
Un soir même, leurs yeux attirèrent leurs lèvres; un long baiser les
laissa tous deux étourdis, anéantis; mais néanmoins Mme Lauter n'oublia
pas _ses devoirs_ et _se conserva à son mari_.
Cependant, grâce aux imprudences que commettent sans cesse les gens
vertueux, quand ils rêvent le crime sans en être arrivés encore à la
prudence de la complicité et des précautions prises de concert, Mme
Lauter était bien plus compromise aux yeux du monde que ne l'eût été une
femme qui eût pris franchement un amant. La justice du monde, comme la
justice des lois, ne découvre presque jamais les crimes que lorsqu'ils
n'existent pas encore, ou lorsqu'ils n'existent plus. Personne ne
doutait que Stoltz ne fût l'amant de Mme Lauter: on plaignait le mari et
on se moquait de lui. Et quand, pour des affaires survenues depuis son
départ, Rosalie écrivit plusieurs lettres à son mari pour hâter son
retour, lorsqu'elle laissa voir la vive impatience que lui causaient de
nouveaux retards à l'arrivée de M. Lauter, lorsque surtout, pour
échapper à Stoltz et à elle-même, feignant de croire Lauter malade, elle
se détermina à l'aller rejoindre, ses amis et ses amies se livrèrent aux
conjectures les plus hasardeuses et les plus fausses, et lorsqu'un
habitué des assemblées dit assez grossièrement:
«Ah ça! quelle diable d'envie a donc Mme Lauter de coucher avec son
mari?»
Mme Reiss répliqua charitablement:
«Oh! mon Dieu! c'est une envie de femme grosse.»
V
Mme Reiss calomniait Mme Lauter. Mais Mme Lauter trouvait Mme Reiss si
laide qu'elle était bien vengée à l'avance. Néanmoins, Mme Lauter était
toujours fidèle à son mari; elle passait quelquefois de longues heures
avec Stoltz, à divulguer tous les petits défauts et tous les petits
ridicules de M. Lauter, à le présenter comme un homme incapable de
comprendre et d'apprécier une femme comme elle, comme un homme d'un
esprit vulgaire, d'un tact grossier, d'un coeur sans délicatesse; à se
dire la plus malheureuse des femmes; à appeler Stoltz son ami, à appuyer
sa tête sur son sein; mais, quelques efforts que put faire le jeune
homme, c'était, avec les légères faveurs que nous avons mentionnées plus
haut, tout ce qu'il pouvait obtenir de Mme Rosalie Lauter, femme fidèle,
attachée invinciblement à ses devoirs, disant à chaque instant: «Je suis
bien heureuse de n'avoir rien à me reprocher;» et trouvant fort ridicule
et on ne peut plus odieux que M. Lauter laissât percer quelquefois comme
un mouvement de jalousie et de mauvaise humeur.
Je me suis figuré bien souvent que les femmes ne comprennent rien à la
poésie de l'amour, et qu'il n'en est pas une peut-être qui sache bien ce
que c'est que la pureté. Certes, au bal, et dans ces cohues....
Messieurs les imprimeurs, s'il vous semble voir ici des vers,
imprimez-les néanmoins en lignes de prose. Laissez-moi un peu faire
comme ces enfants des contes arabes, qui jouaient au bouchon avec des
palets de rubis et de topazes.